Lecture / Ecriture
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L'héritage d'Esther de Sándor Márai

Sándor Márai
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Sándor Márai est un écrivain et journaliste hongrois né en 1900 à Kassa alors partie de l'Empire austro-hongrois (aujourd'hui Košice, en Slovaquie) et mort (suicide) en 1989 à San Diego aux États-Unis.
(Source Wikipedia)


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'héritage d'Esther - Sándor Márai

Relations humaines sous microscope
Note :

   Une femme déjà vieillissante voit soudain ressurgir dans sa vie le seul homme qu'elle ait jamais aimé, l'homme qui l'a presque ruinée avant de disparaître. Et qui vient achever ce qu'il avait si bien commencé vingt ans plus tôt.
   
   A lire "L'héritage d'Esther" sans connaître le reste de son œuvre, je me suis dit que si Sandor Marai excellait, c'est dans l'art de fouiller jusqu'au plus sordide les relations humaines. Pas de regrets, d'envolée lyriques, d'anathème jeté sur le vil séducteur, non, mais une description presque clinique encore que faite par les yeux d'Esther des mécanismes d'une journée qui va la voir perdre le peu qui lui restait. Pourtant, tout le monde connaît Lajos, à commencer par elle, par ce qui reste de sa famille, ses amis, qui tous ont eu à souffrir de ses menées. Mais tous, comme avant, vont retomber dans le même piège, céder devant l'insidieuse séduction de cet homme et son aplomb. 
   
   Au fil de cette journée, on voit se mettre en place les mécanismes qui vont permettre à Lajos de repartir victorieux. Chaque page distille une violence sourde, glaçante, les détails sordides du passé qui se dévoilent au gré de conversations et des confrontations. On ne peut pas dire que le tout soit follement enthousiasmant, et emporte le lecteur, mais difficile de laisser avant sa chute prévisible cette histoire à l'atmosphère étouffante, ces personnages pris dans l'ennui ou la résignation, dans les certitudes vacillantes d'une bourgeoisie qui perd son rang et son influence. Sans doute parce que le talent de Marai lui permet de rendre palpable cette fin d'un monde, celui d'Esther comme celui de sa famille, la tension entre passé et présent, les ressorts d'une manipulation et d'une capitulation.
   
   Qu'en dire de plus... Je ne hurle pas au chef d’œuvre, j'avouerais même m'être parfois un peu ennuyée, mais il est indéniable que ce court récit m'a donné envie de découvrir les autres œuvres de Sandor Marai.
    ↓

critique par Chiffonnette




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Quand on tombe sous le charme...
Note :

   Il y a des gens invraisemblables.
   
   Lajos en est. Le parfait exemple du vaurien qui profite des autres tout en arrivant à leur faire croire qu’il est un être d’exception! Qui dépouille son entourage tout en le rendant heureux!
   
   Nous faisons sa connaissance à travers le récit d’Esther, une femme plus toute jeune qui ressent le besoin de raconter son histoire à l’approche de la mort.
   
   Il y a vingt ans, Esther et Lajos s’aimaient. Or, pour se marier, Lajos lui a préféré sa sœur. Bien sûr, la blessure est béante. Esther a mis des années à s’en remettre. Mais elle s’en est remise, elle a retrouvé le goût de vivre, de cultiver son jardin.
   
   Vingt ans plus tard, Lajos lui rend visite, accompagné de ses enfants. Malgré ce que l’on pourrait supposer, Esther le reçoit de bonne grâce. Elle semble même contente de le voir, se disant apaisée, convaincue de ne plus être sensible à son charme…
   
   Je n’en dirais pas plus car le livre est assez mince, et il faut laisser un espace pour la surprise. Rassurez-vous néanmoins, nous ne sommes pas dans un roman à quatre sous! Elle ne retombera pas dans ses bras!
   
   Non, c’est pire!
   
   C’est un livre TRES agréable à lire. Une écriture limpide, précise, sans fioritures inutiles. Des personnages à la psychologie complexe, contradictoire. Rien n’est blanc, rien n’est noir. Tout est dans les hésitations, les suppositions, tout est dans les non-dits.
   
   C’est très fin, et si je ne dis même pas que cela se passe en Hongrie, que l’auteur est hongrois, c’est aussi parce que cela n’a aucune importance. Ce qui est décrit peut se rencontrer partout et à n’importe quelle époque car il s’agit de comportements et de réactions tout simplement universels!
    ↓

critique par Alianna




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Mon interprétation
Note :

   Dans "L'héritage d'Esther" (1939) le personnage qui sent la mort approcher narre son histoire. Elle a revu Lajos, l'homme qu'elle a aimé mais qui lui a préféré sa sœur Vilma. Lajos, séducteur, charismatique, celui à qui personne ne résiste, qui tient les femmes et les hommes sous son charme, est aussi un arriviste, un escroc, qui trompe ses amis et les dépouille : "Lajos, le faussaire, le menteur incorrigible, la lie de l'humanité". L'analyse montre un Lajos toujours calculateur même dans ses sentiments amoureux, incapable de passion et de désintéressement, et explore aussi les sentiments de haine qui existait entre Vilma et Esther. Cette dernière a toujours été lucide et avec le recul elle ne souffre plus de cet abandon même si elle a toujours refusé de se marier. Mais lorsqu'elle vingt ans après elle revoit Lajos pour la dernière fois, elle sait que sa visite n'est pas gratuite. Et lorsqu'il lui demande de lui céder la maison familiale qui appartient à Esther maintenant que sa sœur est morte, elle va le faire. Pourquoi? Parce que nul ne résiste à Lajos? Ou parce qu'elle obéit à un "commandement plus fort que les règles du monde et de la raison", "parce qu'il existe dans la vie un ordre invisible qui veut que l'on achève ce que l'on a commencé".
   
   L'analyse menée par Esther se fait sur plusieurs "couches" psychologiques comparables aux strates d'un sous-sol. Il y a Esther jeune fille, puis vingt ans après, mûrie et guérie, elle revoit Lajos et enfin elle écrit son histoire et tout est en flash-back. L'introspection qu'elle mène la renvoie dans le passé lorsque jeune fille, elle n'a pas eu le courage de suivre Lajos qui lui demandait dans ses lettres, à quelques jours de son mariage avec Vilma, de partir avec lui. Qu'elle n'ait pas eu connaissance de ces lettres dérobées par sa sœur importe peu, elle a été lâche, elle a fui. Il y a un inachèvement de sa part qui doit donc trouver son aboutissement. De là à dire que le dépouillement consenti par Esther est un châtiment ou une auto-flagellation il n'y a qu'un pas que je franchis! Tant pis! Je me rends compte que je prends le contre-pied de tout ce qui a été dit sur ce roman et sur les motivations d'Esther car je ne vois absolument pas, dans son renoncement à la maison, à tous ses biens, l'abnégation de l'amour, la fatalité de l'amoureuse qui aime quelqu'un indigne de l'être. Pour moi, Esther a mûri, elle n'aime plus le séducteur, elle le voit tel qu'il est et c'est donc plutôt vis à vis d'elle-même qu'elle agit, vis à vis de ce qu'elle a été, parce qu'elle se sent coupable, et non pour Lajos.
   
   C'est comme cela que j'analyse le livre et il provoque en moi, envers les personnages, non seulement aucune empathie mais une répulsion : envers Lajos, cela coule de source, mais aussi envers Esther! Ce qu'elle nomme son "devoir" au début du livre me paraît de l'orgueil, de la complaisance envers elle-même murée dans le deuil de son amour. Elle en est d'ailleurs consciente sinon pourquoi dirait-elle : "j'accomplis mon devoir"- quelle violence! quelle théâtralité dans l'expression. J'ai lu que ce roman était une belle histoire d'amour, je n'y vois que l'affrontement de deux consciences, l'un égoïste, menteur, escroc minable, l'autre pétrie d'orgueil qui répare sa faute "originelle".
   
   Sandor Marai se révèle donc un fin connaisseur de l'âme humaine et a l'art de ramener au grand jour les sédiments enfouis au plus profond de l'être. Il met au jour les choses cachées. C'est certainement un maître dans cet art; un grand écrivain de la complexité de la conscience mais le roman ne m'a pas touchée. Je n'arrive pas à comprendre ces personnages; ils ont une mentalité tellement rigide, un tel manque de sincérité, de spontanéité que je n'ai aucune empathie envers eux ni envers cette société moribonde dans laquelle ils évoluent. Je peux donc admirer l'art du romancier mais je n'aime pas ce qu'il me raconte!

critique par Claudialucia




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