Lecture / Ecriture
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Sympathie pour le fantôme de Michaël Ferrier

Michaël Ferrier
  Sympathie pour le fantôme

Sympathie pour le fantôme - Michaël Ferrier

Un Français à Tokyo
Note :

            Francis Lemarque chantait "Mon copain de Pékin". Je pourrais tout aussi bien fredonner "Mon poteau de Tokyo" si je n'avais crainte d'apparaître trop familier à l'égard de Michaël Ferrier. Michaël Ferrier, comme le disent les quatrièmes de couverture, "vit à Tokyo où il enseigne la littérature." Il y fait en réalité bien d'autres choses qui nous sont révélées dans ce livre, mais il est aussi et surtout un membre de la diaspora notulo-perecquienne (on le trouvera très prochainement au sommaire du prochain numéro des Cahiers Georges Perec), un des rares notuliens du continent asiatique. Du Japon, il m'envoie ses livres - j'ai un peu honte, je ne les lis pas tous - dans des colis bardés de timbres et de caractères bizarres et je l'entends parler à la radio avec Alain Veinstein ou Colette Fellous, bref ce n'est peut-être pas mon frelot de Tokyo ni mon Jap' chap mais c'est quelqu'un avec qui j'ai un lien privilégié, amical.
   
   Les livres de Michaël Ferrier sont en majorité des essais: sur Céline, sur Pinguet, sur le Japon, mais "Sympathie pour le fantôme" est un roman. Un roman dans lequel Michaël Ferrier se met en page, se met en je. On lui demande de participer à la conception d'une émission de télévision japonaise, une émission sur l'image de la France. L'auteur accepte, se met au boulot et livre trois textes qui forment les trois piliers de ce roman, trois portraits pour présenter son pays d'origine sous un jour différent, ceux d'Ambroise Vollard le marchand de tableaux, de Jeanne Duval la muse de Baudelaire, d'Edmond Albius le découvreur de la fécondation artificielle de la vanille. Trois Français du large, deux Réunionnais et une ? Haïtienne? Mauricienne? Dominicaine? Malgache? on ne l'a de toute façon jamais su. Trois personnages décalés: un hypersomniaque, un esclave et une ? actrice? courtisane? intrigante? on ne le saura de toute façon jamais. Et pourtant, trois personnages essentiels de la France, de son histoire et de son rayonnement: sans Ambroise, pas de Cézanne, sans Jeanne, pas de Baudelaire, sans Edmond, pas de vanille. A l'heure où les fenêtres se ferment et où les portes claquent, Michaël Ferrier montre combien un pays s'enrichit par ce qui est autre, décalé, extérieur. Pas en publiant un manifeste sur la "littérature monde" mais en racontant une histoire: sur les trois portraits se greffe en effet le parcours de l'auteur dans ses occupations professionnelles et personnelles: vues de Tokyo, visite du pavillon Picasso d'Hakone, scènes de rue, scènes d'intérieur, scènes de la vie universitaire avec la description d'un colloque international sur l'identité de la France qui donne lieu à quelques portraits incisifs.
   
   "Et si le monde était sauvé par de petits textes privés et rares, à l'écart?... des perspectives partielles, personnelles et singulières ?..." Michaël Ferrier n'est pas là pour sauver le monde, ça se saurait. Mais ses "petits textes privés", peuplés de fantômes plus ou moins cachés qui nous observent avec un regard familier - Baudelaire donc, Chateaubriand, Céline, Perec, Queneau... - et son appel à l'ouverture des fenêtres sonnent juste en cette période où l'air de chez nous apparaît légèrement vicié.

critique par P.Didion




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