Lecture / Ecriture
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Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine De Vigan

Delphine De Vigan
  No et Moi
  Les heures souterraines
  Rien ne s’oppose à la nuit
  Les Jolis Garçons

Delphine de Vigan est une romancière française née en 1966.

Rien ne s’oppose à la nuit - Delphine De Vigan

Histoire de famille
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   Prix France-Télévisions 2011
   Prix Renaudot des Lycéens 2011

   
   
   Voici un livre que j’ai aimé et qui m’a profondément touchée. Dire qu'il m’a plu ne serait pas juste: ce n’est pas un livre plaisant car trop douloureux mais c’est un livre bien fait, bien écrit et très émouvant sur les rapports dangereux mère/ fille quand surgit une maladie mentale mais aussi sur les difficultés d’en parler et d’évoquer les problèmes relationnels d'une grande famille.
   
    Il s’agit en effet d’un roman témoignage où une fille, romancière à succès, ressent le besoin d’enquêter auprès de ses proches sur la vie de sa mère longtemps atteinte de violentes crises délirantes qui vient de se suicider à soixante et un ans.
   
   Ce n’est pas une entreprise facile et se replonger dans les souvenirs des uns et des autres, remuer un lourd passé partagé par tant de proches issus d'une famille nombreuse, tout cela est très douloureux et demande à l’auteur beaucoup de courage, de persévérance et de volonté.
   
   Delphine de Vigan ne nous cache rien de ses difficultés à écrire sur un sujet aussi perturbant que les secrets d’une grande famille bourgeoise et catholique d’après guerre qui «incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire» mais qui tait jalousement tant de secrets que tous voudraient oublier, voire nier mais surtout pas publier: suicides de jeunes fils, inceste, trahisons, maladies , alcoolisme, rien ne nous est épargné.
   «Écrire sur sa famille est sans aucun doute le moyen le plus sûr de se fâcher avec elle. …Je tire à bout portant et je le sais. »
Et d’évoquer «la terreur dans laquelle m’a plongée la lecture du très beau livre de Lionel Duroy, "Le chagrin", qui revient sur son enfance et raconte la manière radicale et sans appel dont ses frères et sœurs se sont éloignés de lui… il est le traître, le paria.
   La peur suffit-elle à se taire ?»

   
   J’ai aimé que ce drame avant tout personnel et familial soit aussi étroitement relié à la vie sociale, politique et culturelle de son époque. Y sont évoqués mai 68 et la libération des mœurs, la victoire de Mitterrand et les grands espoirs qu’elle a suscités, les émissions célèbres comme ce passage chez Pivot d’un couple de leur famille qui racontait déjà la vie vécue auprès d’une malade qu’on disait encore maniaco-dépressive.
   «J’espérais que l’écriture me donnerait à entendre ce qui m’avait échappé, ces ultrasons indéchiffrables pour des oreilles normales, comme si les heures passées à fouiller dans des caisses ou assise devant un ordinateur pouvaient me doter enfin d’une ouïe particulière, plus sensible, telle qu’en possède certains animaux et, je crois, les chiens. Je ne suis pas sûre que l’écriture me permette d’aller au-delà de ce constat d’échec» «Non, personne ne peut empêcher un suicide».
 
   
   La photo de la couverture est celle de Lucile, sa mère «à la table familiale de Versailles ou de Pierremont» «Le noir de Lucile est comme celui du peintre Pierre soulages. Le noir de Lucile est un Outrenoir, dont la réverbération, les reflets intenses, la lumière mystérieuse, désignent un ailleurs.»
   Un autre peintre souvent évoqué aussi est Gérard Garouste et son livre «L’intranquille» où il est question de la même maladie. 
   
   C’est mon deuxième livre de la rentrée 2011 et j’en recommande vivement la lecture.
   
   
   Prix FNAC 2011
   
   PS : Le titre de ce roman est emprunté à Alain Bashung
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critique par Mango




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Autobio partielle
Note :

   "L'écriture ne peut rien. Tout au plus permet-elle de poser les questions et d'interroger la mémoire."
   
   Plus que l'histoire de cette femme, très belle dès l'enfance, mais qui n'a jamais su s'ancrer dans l'existence car elle était bipolaire, c'est le rapport à l'écriture qui se donne à lire dans ce texte ouvertement autobiographique qui m'a intéressée.
   
   L'écriture ici est un combat qui malmène physiquement Delphine de Vigan, ce n'est pas une entreprise de lissage qui prétend éclairer toutes les zones d'ombre, révéler la Vérité sur sa mère. Non, dans ce work in progress qui s'intercale avec le récit, l'auteure nous précise bien qu'il y a différentes versions, qu'il a fallu choisir, elle nous livre ses scrupules vis à vis des membres encore vivants de cette tribu hors-normes dont elle est issue.
   
   Des pans entiers de l'histoire de l'auteure seront passés sous silence et c'est cela qui m'a plu. Ça et l'extrême sensibilité qui domine ce texte emprunt de souffrance sans jamais tomber dans le pathos. On n'est ni dans l'hagiographie ni dans le règlement de compte mais dans une entreprise quasiment de salut familial : comment fonder une famille et avancer sans crainte avec un tel passé?
   
   A noter aussi une très jolie évocation des années 70.
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critique par Cathulu




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Exploratrice de l’âme humaine
Note :

   Il est des livres qui vous prennent par la main dès la première ligne, et l’on sait définitivement qu’ils ne vous lâcheront jamais. Le récit de Delphine de Vigan appartient à cette catégorie, même et surtout s’il contient des passages poignants, difficiles à lire parce qu’ils reflètent trop bien la douleur qui a présidé à leur élaboration.
   
   J’avais beaucoup admiré l’écriture de l’auteure en découvrant "No et moi", roman social qui a connu un réel succès public. Un récit en apparence léger mais en réalité profond et complexe. Naturellement je m’étais promis de m’intéresser à cette écrivaine douée. Quand est sorti "Rien ne s’oppose à la nuit" peu après, je me suis réjouie et j’ai conservé cette nouveauté pour un moment où je pourrais à loisir m’en repaître. Mais le livre achevé depuis près de trois semaines, je tarde à y revenir comme s’il s’agissait d’exhumer mes propres douleurs, mes désillusions intimes. Ne vous y trompez pas, le récit de l’auteur reste son histoire, ou plutôt celle de sa mère, déroulée de la petite enfance jusqu’à la découverte de son corps, quelques jours après son décès solitaire. Entre-temps, avec une délicatesse et une pudeur étonnantes si l’on considère le sujet, Delphine de Vigan a retracé le parcours d’une famille insolite et ordinaire à la fois, une famille où le bonheur devrait aller de soi, et dont on s’étonne qu’elle soit le théâtre de tant de coups du sort…
   «  Pendant des années, j’avais eu honte de ma mère devant les autres, et j’avais eu honte d’avoir honte. Pendant des années, j’avais tenté de fabriquer mes propres gestes, ma propre démarche, de m’éloigner du spectre qu’elle représentait à mes yeux…»
confesse Delphine de Vigan quand elle parvient à la dernière partie du long parcours en hôpital psychiatrique de sa mère. Et pourtant, ce sont des mots d’amour qui lui viennent quand elle entame ce récit pour extirper des mythes familiaux la personne singulière qu’a été sa mère.
   « Je ne sais plus quand est venue l’idée d’écrire sur ma mère, autour d’elle, ou à partir d’elle, je sais combien j’ai refusé cette idée, je l’ai tenue à distance,  le plus longtemps possible (…) J’ai chassé les phrases qui me venaient au petit matin ou au détour d’un souvenir, autant de début de romans sous toutes les formes possibles dont je ne voulais pas entendre le premier mot, j’ai établi la liste des obstacles qui ne manqueraient pas de se présenter à moi et des risques non mesurables que j’encourais à entreprendre un tel chantier.
   Ma mère constituait un champ trop vaste, trop sombre, trop désespéré…»

   
   Ce décès volontaire et organisé clôt en effet la vie d’une femme bipolaire, une fée de lumière habitée par un ogre ravageur qui la détruit de l’intérieur, l’isolant sous les camisoles chimiques, la soustrayant à la tendresse et à l’amour avec une ténacité qui n’a d’égale que sa volonté de le combattre. Pour tenter de mettre à jour cette lutte et comprendre les mille détours de sa raison, pour renouer avec sa mère un lien capital, Delphine de Vigan reprend le cours de sa vie, depuis la petite enfance de Lucile, seconde fille d’une fratrie de 9 enfants, dont Liane la mère représente l’élément vital et fantaisiste, tandis que Georges le père, figure tutélaire du patriarche, faisant régner alternativement séduction et terreur, finit par apparaître plus sclérosant qu’épanouissant.
   
   Le premier drame éclate avec la mort d’Antonin lors du tragique été de ses six ans. Delphine de Vigan revient longuement sur cette première disparition, constatant « désormais la mort d’Antonin ne serait plus qu’une onde souterraine, sismique, qui continuerait d’agir sans aucun bruit.» Car cet accident n’est que le prélude d’une suite de morts précoces, que Georges et Liane s’appliquent tous deux à rendre lisses, normales, inscrites dans le cours des choses. Cette réaction éclaire l’écrivain sur la genèse du mal-être de sa mère : «aujourd’hui je sais aussi qu’elle (ma famille) illustre comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence.» La magnifique petite fille qu’était Lucile s’enfermait déjà dans le silence, marquée par une blessure indicible et secrète, ses tentatives de révoltes adolescentes muselées, son destin de femme scellé par les secrets et les tabous. Peu à peu, alors qu’elle essaie de se construire une vie personnelle, les failles se creusent dans le silence assourdissant d’un bonheur apparent. Jusqu’au jour où ses excentricités deviennent trop graves pour son entourage.
   
    Dans le cours de la narration principale, la genèse d’une vie depuis ses grands-parents jusqu’à ses propres enfantements, l’écrivaine glisse ses réflexions sur ce travail d’écriture, la douleur aiguisée par les recherches, le questionnement respectueux des témoins, les membres de sa famille qui vont être touchés par les mots qu’elle posera sur le papier. La relation imbriquée de ses réflexions, loin d’entraver le récit, souligne la délicatesse de l’auteur et son humanité. Elle souligne également la fragilité de l’auteur impliqué dans l’acte d’écriture
    « À mesure que j’avance, je perçois l’impact de l’écriture (et des recherches qu’elle impose), je ne peux ignorer le facteur majeur de perturbation que celle-ci représente pour moi. L’écriture me met à nu, détruit une à une mes barrières de protection,  défait en silence mon périmètre de sécurité. Fallait-il que je me sente heureuse et forte et assurée pour me lancer dans pareille aventure, que j’aie le sentiment d’avoir de la marge, pour mettre ainsi à l’épreuve, comme si besoin en était, ma capacité de résistance.
   À mesure que j’avance, il me tarde de revenir au présent, d’en être plus loin, de remettre les choses à leur place, dans les dossiers, dans les cartons, de redescendre ce qui doit l’être à la cave.»

   
   De l’histoire particulière de Lucile, nous vérifions une fois de plus combien la littérature sert nos consciences et l’appréhension de notre condition. Delphine de Vigan confirme son immense talent d’exploratrice de l’âme humaine. Sans appartenir à son cercle intime, une petite voix me suggère qu’elle a satisfait ce souhait exprimé par sa sœur : «Tu le termineras sur une note positive, ton roman, parce que tu comprends, on vient tous de là.»
    ↓

critique par Gouttesdo




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Un livre qui restera
Note :

   Un an après sa sortie, je viens de lire Rien ne s'oppose à la Nuit de Delphine de Vigan
   J'ai abordé ce roman sans a priori particulier, sans véritable attente non plus. J'essaie autant que possible de me défaire des avis d'autres lecteurs lorsque certains livres rencontrent un grand succès car j'ai remarqué que (sans doute par pur esprit de contradiction) je suis souvent déçue en ouvrant les livres encensés. Je ne sais pas si l'on peut dire que j'ai pris une claque en ouvrant ce livre mais il est certain que c'est une lecture qui m'a fait une profonde impression et que je ne suis pas prête d'oublier.
   
   Delphine de Vigan a entrepris d'écrire ce récit suite au suicide de sa mère. La première scène, très forte, est à la fois sublime et violente : «Ma mère était bleue, d'un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement plus foncées que le visage, lorsque je l'ai trouvée chez elle, ce matin de janvier. Les mains comme tachées d'encre, au pli des phalanges. » (p13) Cette phrase résume en quelque sorte mon impression : comment retraduire un moment aussi effroyable par un si beau passage, presque irréel?
   
   A travers ce texte, Delphine de Vigan mène un double récit : celui de la vie de Lucile, sa mère, mais aussi, au fur et à mesure que Lucile grandit et devient femme, le récit de sa propre vie, dans la relation compliquée que la narratrice entretenait avec sa mère.
   
   La première partie est consacrée à la famille de Lucile, le couple que formait ses parents, leur volonté d'avoir de nombreux enfants, les premières années passées à Paris non loin des Grands Boulevards, les séances photos pour ces enfants si beaux, les folles dépenses puis le déménagement, les nombreuses vacances en famille et petit à petit, les tragédies : d'abord la mort d'Antonin, petit frère encore tout jeune tombé dans un puits, et plus tard plusieurs suicides (d'aucuns parleraient d'un pacte du suicide dans la famille). Au fur et à mesure, la façade se craquèle et la famille idéale laisse place à une version plus sombre, plus torturée d'elle-même, avec, au centre, le père Georges.
   
   La jolie Lucile si tranquille et mystérieuse commence à montrer ses failles ; la rébellion et l'excentricité laisseront peu à peu place à la maladie, Lucile souffrant de bipolarité. C'est une mère aimante pour Delphine et Manon, mais une mère peu conventionnelle qui les laisse peindre sur les murs, s'enferme pour fumer de l'herbe, menant une vie bohème en marge des valeurs et du mode de vie bourgeois dont elle est issue. Puis Lucile devient dangereuse pour elle-même et pour les autres ; commencent alors les périodes d'internement, de cures, de guérison et de rechute. La relation de Lucile avec ses filles est compliquée ; elle est faite d'amour, de maladresse, d'angoisse et de tension, les rôles sont souvent inversés entre mère et filles et pourtant, en dépit de sa vulnérabilité, Lucile fait son possible pour être une bonne mère.
   
   Si j'ai d'abord préféré la première partie pour la photographie d'une certaine époque qui y figure, j'ai été extrêmement touchée par la fin du récit, lorsqu'on voit cette femme pleine de volonté que la vie n'a pas épargnée se battre pour refaire surface et être auprès de ses enfants. Delphine de Vigan a su décrire des scènes dures sur sa mère tout en lui conférant une aura particulière, une sensibilité et une volonté admirables. C'est au final un magnifique portrait de sa mère qui nous est donné, un bel hommage vibrant d'amour sans pour autant sombrer dans le sentimentalisme. Suivant un crescendo impitoyable, nous accompagnons Lucile lors de ses derniers jours – sa fin m'a réellement touchée et mis les larmes aux yeux tant j'aurais aimé qu'elle ait encore envie de vivre (et j'ai dû sortir les mouchoirs deux ou trois fois seulement durant ma vie de lectrice). Sans aucun doute ce livre fait partie pour moi de ceux qui vous suivent longtemps après, les livres de toute une vie et non du moment.
   ↓

critique par Lou




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Lucile
Note :

   Son prénom est répétée un nombre incalculable de fois. Une seule fois, l'auteure utilisera "mère" pour la désigner. C'est elle le personnage central de ce livre, la mère racontée.
   
   Pour la dépeindre, Delphine de Vigan, sa fille, a eu tous les doutes du monde. Elle nous fait d'ailleurs part de ses craintes dans certaines parties évoquant son travail d'écrivain en cours, la peur de froisser la famille, celle d'être injuste dans le choix des nuances, de déformer certains excès. Et c'est en ça qu'est le tour de force, une capacité à dire ce qui est difficile, et en plus de le dire avec sensibilité et (presque) sans sensiblerie.
   
   La première partie, l'enfance de Lucile, et par conséquent la présentation de sa famille, est merveilleuse. Elle est racontée à la troisième personne, judicieusement, ce qui marque une distance. Lucile est la troisième d'une famille de neuf enfants. Fille d'une Liane solaire bien qu'aveuglée et d'un Georges charmant mais excessif, elle est la beauté incarnée. Déjà, jeune fille, elle est l'effacée et la docile dans ce brouhaha haut en verbe de la famille nombreuse. Premier drame, un accident mortel, premier d'une série qui commence. Mais pourtant, la famille nous apparaît joyeuse et protégée.
   
   On sent que la deuxième partie est beaucoup plus douloureuse, parce que pleine de blessures encore peu cicatrisées. Racontée, de fait, à la première personne, elle évoque la jeune mère. Ne vous attendez à rien d'idyllique parce que cette mère est malade. Bipolaire, elle passe par des phases de délire compliquées à vivre pour ses deux filles d'autant que leur père a fui. Rien n'est alors stable pour la fille qui raconte la mère. On sent le manque d'une présence et d'une solidité. Puis après les symptômes viennent les tentatives d'explications, dont certaines qui éclabousseront l'image des grands parents.
   
   Enfin, dans la dernière partie, c'est la femme émancipée, devenue écrivain qui raconte la suite. Avec l'avantage de l'âge et des clés de compréhension plus affinées, la fille regarde, se soucie, assiste parfois une mère dont l'évolution, par moment, réjouit. Miraculeusement.
   
   Le livre a la finesse du désespoir. La vérité des lignes écrites marque le désir de dire sans exagérer, sans ajout pathologique, sans se plaindre. Il n'y a pas de triche et on le sent à chaque ligne. Les moments douloureux sont écrits de sorte qu'on ressente la douleur. J'avais admiré la performance des "heures souterraines" de la même auteure sans m'être attaché aux personnages. Cette vérité des personnages dans ce récit douloureux est touchant. Un livre émouvant.

critique par OB1




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