Lecture / Ecriture
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L'accordeur de silences de Mia Couto

Mia Couto
  Un fleuve appelé temps, une maison appelée terre
  Tombe, tombe au fond de l'eau
  La véranda au frangipanier
  L'accordeur de silences
  Terre somnambule
  Poisons de Dieu, remèdes du Diable
  La pluie ébahie

Mia Couto (né à Beira, Mozambique, en 1955) est un écrivain mozambicain blanc de langue portugaise. Sans doute l'un des écrivains les plus célèbres de son pays, son œuvre est traduite dans plusieurs langues. (Wikipedia)


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'accordeur de silences - Mia Couto

Une certitude: j'ai aimé!
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   "La première fois que j'ai vu une femme j'avais onze ans et je me suis trouvé soudainement si désarmé que j'ai fondu en larmes. Je vivais dans un désert habité uniquement par cinq hommes. Mon père avait donné un nom à ce coin perdu: Jésusalem. C'était cette terre là où Jésus devrait se décrucifier. Et point, final.
   Mon vieux, Silvestre Vitalicio, nous avait expliqué que c'en était fini du monde et que nous étions les derniers survivants. Après l'horizon ne figuraient plus que des territoires sans vie qu'il appelait vaguement l'Autre Côté" (Extrait 4e de couverture).

   
   
   Une fois le livre refermé, je ne sais trop par quel bout le prendre pour en parler. C'est une histoire déroutante qui part dans des délires dont on ne sait jamais où il vont aboutir. Une certitude: j'ai aimé! D'abord l'écriture, riche, inventive, colorée et souvent poétique dans la bouche du petit narrateur, Mwanito, deuxième fils de Silvestre. C'est lui l'accordeur de silences, né pour se taire et pacifier l'esprit de son fou de géniteur.
   
   Mwanito ne se souvient pas du monde d'avant, celui qui a disparu d'après le père. Silvestre a entraîné dans sa fuite Ntunzi, le fils aîné, Aproximado l'oncle, et Zacaria le soldat à la conscience tourmentée. Sans oublier Jezibela, l'ânesse dont la place n'est pas négligeable dans les divagations du père. Ntunzi se souvient lui du temps d'avant et n'est pas dupe de la folie et de la tyrannie de Silvestre. Et par dessus tout il se souvient de Dordalma, la mère chérie dont la mort recèle bien des secrets. L'histoire n'est pas située dans un pays précis, ce pourrait être n'importe lequel en Afrique, ravagé par les guerres, la corruption et la violence.
   
   L'arrivée de la femme Marta, va faire imploser cet univers paranoïaque, elle-même transportant son lot de souffrance, quittée par un homme dont elle s'acharne à suivre les traces. Mon intérêt a faibli aux trois-quarts du livre, un peu débordée peut-être par toute cette folie, puis une succession de sombres révélations a finalement éclairé quelques mystères et m'a fait dévorer les dernières pages.
   
   Après, c'est difficile d'en dire plus, il faut accepter de s'immerger dans ce bain assez déjanté il faut bien le dire, tour à tour dramatique, drolatique, envoûtant, repoussant... toujours guidés par le petit Mwanito qui donne toute sa saveur et sa fraîcheur au récit.
   "Diligencieux, Vitalicio s'occupait de nous élever avec soins et prévenances. Mais en évitant de sombrer dans la tendresse. C'était un homme. Et on était à l'école des hommes. Les uniques et les derniers hommes. Je me rappelle qu'il m'écartait avec une ferme délicatesse lorsque je l'embrassais".

   
   Une lecture exigeante qui questionne sur les abîmes de l'âme humaine, dans un langue splendide.
    ↓

critique par Aifelle




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Folie au Mozambique
Note :

   Folie au Mozambique? En fait la question serait surtout ; peut-on rester sain d’esprit dans un tel pays, pauvre parmi les pauvres, livré à la tyrannie et aux guerres civiles entretenues par ses voisins?
   
   Sain d’esprit, assurément Silvestre Vitalicio ne l’est pas. On le découvre au début du roman en tyran domestique d’une micro société exclusivement masculine, constituée de ses deux fils ; Ntunzi et Mwanito le plus jeune, ainsi que de Zacaria Kalach, ancien militaire, homme à tout faire de Silvestre. On y rajoutera l’oncle Aproximado qui surgit de temps à autre au volant de son camion pour approvisionner la petite société en ravitaillement.
   
   C’est que cette micro société, outre qu’elle vit refermée sur elle-même, est à l’écart du monde, des gens. Ils squattent au milieu d’une ancienne réserve de chasse au cœur de la brousse des bâtiments désaffectés. C’est Mwanito qui nous raconte l’affaire, un Mwanito qui a été emmené là à l’âge de trois ans et à qui le père a fait croire depuis toujours que le monde extérieur n’existe plus. Mwanito n’a ainsi jamais vu de femmes et il n’a plus de souvenirs de Dordalma, sa mère décédée, dont la mort, pressent-il, à un rapport avec leur situation d’exilés volontaires. Mwanito souffre évidemment de devoir se nourrir des souvenirs de Ntunzi, son frère aîné, dont le discours n’est pas précisément précis et cohérent.
   
   Bref la folie rôde autour de tous ces hommes et elle s’est déjà installée chez Silvestre.
   Et arrive, de nulle part, Martha, une femme portugaise blanche…
   
   Tout ceci étant narré par un jeune garçon maintenu à l’écart de la "civilisation humaine", on concevra que les approximations, les contresens, les "menées en bateau" sont loisibles pour Mia Couto. Il n’en abuse pas néanmoins, se contentant de nous perdre juste un peu, pour mieux nous retrouver à la fin quand les cartes battues et distribuées par lui au départ du roman s’assemblent in fine en un jeu cohérent.
   
   Un bel hymne à ce pays martyr, à l’Afrique en général, l’Afrique désertique de la brousse où les bêtes féroces rôdent encore, où le sens commun n’a pas forcément cours. C’est avec délectation qu’on se laisse embarquer par Mia Couto!

critique par Tistou




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