Lecture / Ecriture
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Le wagon de Arnaud Rykner

Arnaud Rykner
  Le wagon

Le wagon - Arnaud Rykner

Au rythme des roues
Note :

   Un choix qui doit tout au hasard, un livre sur le présentoir de la médiathèque dont je ne connais ni le sujet, ni l'auteur. Une préface pour donner quelques indices, nous sommes le 2 juillet 1944, un train est parti de Compiègne.
   Ce texte de présentation se termine ainsi:
   "- ceci est un roman."

   
   Le personnage principal doit fêter ses 22 ans dans trois jours, où sera-t-il?
   Le voyage... enfin l'enfer de ce voyage... ou ce voyage vers l'enfer?... dans ce train surchargé... par cette chaleur inhabituelle... dans ces conditions de précarité absolue. Tout manque... l 'eau... la place... l'air... la nourriture... et le voyage s'éternise... un semblant de discipline semble s’organiser... une moitié assis... l'autre debout... assis... debout... assis... debout... assis... debout...
   Bruits... bruits... cliquetis métal contre métal...
   Les tentatives d'aide des paysans à l'arrêt du train, l'arrosage des wagons amenant un peu d'eau et d'humidité, mais la chaleur est de plus en plus étouffante. Les hommes finissent par se déshabiller. La lucarne est l'objet de toutes les convoitises. La paille qui pourrit et l'odeur devient suffocante.
   Bruits du métal s'entrechoquant.
   La question: pourquoi? Pourquoi ce train... souvenirs... éducation, le rôle des maîtres... l eurs mensonges?... la famille... les parents déjà partis... la sœur morte... les frères cachés ou peut-être morts... les souvenirs de la vie... un homme pendu par les miliciens... ses pieds qui tremblent. L'arrestation... les coups... le camp... l a marche vers la gare...
   Bruits des roues sur les rails... choc acier contre acier...
   Les péripéties du voyage... les gares et l'espoir qui s'amenuise... les conditions de vie qui se dégradent de survie devrais-je dire... les morts qui s'accumulent... le sentiment que cela fera de la place pour les autres... qu'il y aura plus d'air... la folie qui s'installe... la violence qui prend le pas sur la raison... un semblant de résistance... la haine qui pénètre l'esprit... la soif de plus en plus présente... des arrêts de plus en plus nombreux... échos de sabotages sur la voie... le débarquement... loin... troupe alliées...
   Bruit... bruit... bruit... Sifflement des freins... arrêt...
   Puis le train repart... s'accrocher à la vie... chercher au tréfonds de soi-même la force nécessaire... survivre à une bagarre... et au désespoir... Le train repart... vers où, vers quoi... tout... mais sortir de ce wagon... Le bruit des roues sur les rails... monotone... encore... et encore... une gare... Vie-sur-quelque-chose... Reims... quelques hommes tentent avec des outils de fortune de faire des trous... avoir un peu plus d'air... creuser... creuser... des morts de plus en plus...
   Et les bruits des roues... bruits... bruits...
   Au matin comptage des vivants... un ... deux... trois... soixante trois... cent au départ... comprendre... comprendre... comprendre... comprendre... pourquoi... POURQUOI????
   Les morts... Prières...  « Notre père »... odeur... odeur... Nuit enfin... fraîcheur... somnolence... sommeil... rêve... eau... ruisseau...
   Bruits des roues sur les rails... bruits... bruits...
   Quelques paroles échangées... pluie... eau... arrêt... garde barrière... homme fusillé... départ...
   Bruits, roues et rails... rails et roues...
   Jour... Nuit... aube... égrener les chiffres... un... deux... trois... cinquante six... silence des hommes...
   Bruits du métal... roues... rail... rails roues...
   Bar-le-Duc... Arrêts... départ... Metz... Haguenau... Strasbourg... le bon côté du Rhin... Nuit... Le mauvais côté du Rhin... Stuttgart... Augsburg... Munich.... nouveau départ... puis...
   SILENCE...
   TERMINUS...
   TOUT LE MONDE DESCEND...
   FIN DU VOYAGE...
   
   Ce livre, au-delà de l'histoire, pose, je pense, la question du comportement de chacun d'entre nous en une situation donnée. Car ces hommes et ces femmes, confrontés à des situations extrêmes perdent, et peut-on leur en vouloir ? toute notion d'humanité. Comment moi-même aurais-je réagi? Il est parfois facile de jeter la pierre sur untel ou untel, de juger avec beaucoup de recul, assis dans un fauteuil. Vaste débat, qu'il est facile d'ouvrir, mais très difficile de refermer? Je ne pense pas (à de rares exceptions près) que l'on naisse du côté des victimes ou des bourreaux! Comment atteindre un tel degré d'inhumanité, du côté des soldats, la peur sans doute, l'effet de groupe, mais il est difficilement imaginable de se conduire de la sorte. Les prisonniers, eux, ont au moins l'excuse que leur vie est en danger dans l'immédiat.
   Savent-ils qu'elle sera encore plus en danger à l'arrivée?
   
   Un livre dur, bien écrit, prenant. Une lecture que je conseille pour le style très épuré, à la limite du documentaire, mais dont on ne sort pas indemne.
   
   Un mot sur le style de cette chronique, l'idée d’essayer de donner au texte le rythme monotone du bruit d'un train en marche s'est imposé assez rapidement. Mais je ne suis pas sûr d'avoir réussi à exprimer ce fond sonore, de bruit perpétuel, du son assourdissant et lancinant des vieux trains.
   
   
   Extraits:
   
   - Serrés comme des animaux que nous ne sommes pas, que nous ne voulons pas être, ils ne nous obligeront pas à être, ou bien si?
   
   - Tenir? Face à quoi? À qui? Pourquoi? Pour qui? Plus longtemps que qui?
   
   - On attendait sans doute que cette voix qui nous disait quoi faire, qui nous intime l'ordre de vivre.
   
   - Mon enfer est ici. On nous laisse arriver là-bas. N'importe où sera mieux qu'ici. N'importe où, nulle part, mais pas ici sous ce soleil qui nous tue.
   
   - Comme si nous étions les spectateurs abrutis d'un spectacle infernal.
   
   - Je crois que s'ils voulaient faire de nous du bétail, c'est maintenant qu'ils ont réussi.
   
   - Notre semblant de dignité nous a quitté quand l'eau a plu sur nous.
   
   - Je vois, c'est dérisoire, et je le vois plus clairement que tout ce qui m'entoure, je vois Edmond Dantès qui creuse au fond de son cachot.
   
   - A abdiquer ça aussi, le passé, le savoir qui nous hausse, la bêtise profonde du savoir.
   
   - Je m'aperçois que je me suis remis à tenir à ma peau.
   
   - Le train continue d'avancer. C'est donc que nous allons quelque part.
   
   - Je retiens le nom du village inscrit sur la maison de la garde-barrière: dans Révigny, il y a « Rêve ».
   
   - S'arrêter. Repartir. S'arrêter. Repartir. Nous n'aurons fait que cela pendant deux jours.

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critique par Eireann Yvon




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Rester humain, jusqu’au bout
Note :

   2 juillet 1944. Un convoi roule vers l’impensable. 24 wagons en tout. A son bord, 2166 hommes parqués. Dans un des wagons, un homme raconte, se raconte, dans cet enfer. Dans trois jours, il aura 22 ans. Il s’efforce de penser pour ne pas perdre une parcelle de son humanité. Rester humain, jusqu’au bout.
   
   
   Dans "Le wagon", Arnaud Rykner reprend une page sombre de l’Histoire, celle du convoi 7909, qui le 2 juillet 1944 est parti de Compiègne à Dachau. Les hommes parqués dans les 24 wagons du convoi ont été arrêtés par la police française ou par la Gestapo. Le périple a duré 3 jours dans des conditions particulièrement atroces: la chaleur fut notamment extrême. Ainsi, très rapidement, des hommes périrent dans les wagons: des survivants côtoyaient des morts qui s’accumulaient, rajoutant à l’horreur du périple.
   
   
   L’auteur a voulu ici "donner une voix à l’autre. Prendre la place de l’autre. Faire parler l’autre en moi" (p. 13). Il s’est beaucoup documenté sur ce qu’un historien, Christian Bernadac, a appelé "Le Train de la mort" (1973). Dans le préambule de son livre, Arnaud Rykner essaie d’éclairer la part de vérité et de fiction que comporte son récit.
   Si d’un côté, "Tout ce qui est raconté ici est vrai. Tout ce qui est inventé ici est vrai aussi. Bien au-dessous de la réalité. Ce n’est pas une fiction." (p. 13), d’un autre, "tout ce qui est raconté est faux. Ce n’est pas un livre d’Histoire. L’Histoire est bien pire. Irréelle. Ceci est un roman." (p. 14).
   
   Un roman écrit en "je". Dans l’un des wagons, un homme s’efforce de mettre en mots l’impensable. Dès le départ, j’ai été frappée par le contraste entre le style assez raffiné de l’écriture et l’horreur de ce qui est décrit, entre l’humanité que laisse transparaître le langage écrit et l’animalité que les tortionnaires renvoient à leurs victimes.
   Raconter, se raconter, mettre en mots, pour soi, l’impensable, c’est peut-être cela qui permet de se dire humain dans un univers où l’autre nous ramène à la condition animale.
   Ainsi, quand, pour la première fois du périple, un soldat allemand ouvre la porte du wagon, il hurle à ses occupants: "Tous des porcs!", tellement il est saisi par l’odeur insupportable qui se dégage des wagons. L’homme se dit alors: "Nous sommes cela. Vous avez fait cela de nous" (p. 86)
   
   
   Le regard de ce soldat lui donner envie de rire. Mais d’autres regards peuvent blesser infiniment plus, ceux de femmes, par exemple, qui viennent porter secours:
   "C’est extraordinaire.
   Il y a devant nous trois femmes en uniforme d’infirmières. […]
   Mais dans ces six yeux braqués sur nous, c’est la vérité de ce que nous sommes devenus qui nous regarde, et nous sommes capables de la regarder en face.
   Ça ne dure qu’un instant. Le temps de se dire qu’il aurait mieux valu ne rien voir.
   Ça ne dure qu’un instant, mais ça nous saute dessus.
   Et l’on voudrait fermer les yeux. Nous comme elles." p. 119

   
   
   Ce roman décrit les mouvements de désespoir absolu, d’espoirs ténus, qui surgissent parfois, l’absurdité, en creux, de ce périple vers l’impensable. Si prier, par exemple, paraît exacerber l’incroyable absurdité de la situation, cela peut procurer, paradoxalement, un certain bien-être:
   "Nous prions. Nous prions tout haut. Nous prions fort. Je hurle presque les phrases que je me suis forcé à apprendre il n’y a pas si longtemps. Ces mots des autres que j’ai faits miens pour ne pas me trahir. "Notre Père…"
   Notre Père qui êtes aux cieux et pas sur la terre.
   Notre Père qui êtes partout mais pas dans ce wagon.
   Notre Père qui n’êtes pas mon père et certainement pas celui de tous ces morts qui chantent votre louange à leur façon, faite de gargouillis, de bruits de marécage.
   Je récite le Notre Père avec mes camarades.
   Et je m’aperçois qu’il me fait du bien." p. 67

   
   
   Certains passages m’ont semblé particulièrement insoutenables, quand les cadavres s’accumulent dans le wagon, aux côtés des survivants. Mais l’humanité demeure. Rester humain, jusqu’au bout. Mettre en mots, pour soi, pour l’autre, pour se dire dans son humanité.

critique par Seraphita




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