Lecture / Ecriture
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La pluie jaune de Julio Llamazares

Julio Llamazares
  Lune de loups
  La pluie jaune

Julio Alonso Llamazares est un écrivain et journaliste espagnol, né en 1955.

La pluie jaune - Julio Llamazares

Un monologue hypnotique et étouffant
Note :

   Titre original : La lluvia amarilla.
   
   
   Ainielle est un village des Pyrénées espagnoles. Un village au bord de l’oubli, noyé de neige et de silence. Un homme, le dernier habitant, se meurt, dans la solitude la plus totale. Entre confusion et lucidité amère, il essaie de se souvenir de ce que fut sa vie, des plaies qu’elle lui a laissées au fond de sa mémoire. "La pluie jaune de l’oubli" tombe goutte à goutte dans son cœur et c’est dans cette lenteur et cette touffeur du souvenir qu’il nous dit le poids d’une vie lorsque tous sont partis.
   
   C’est un monologue introspectif que nous propose Julio Llamazares dans ce roman espagnol intitulé "La pluie jaune". Un homme attend la mort, transi de peur, mais aussi pétri d’espoir face à ce qu’il considère, au final, comme une délivrance. Ce monologue est centré sur la mémoire: cet homme seul qui a vu tous ses proches partir essaie de se souvenir de ce que fut sa vie. Mais la confusion (la folie? la démence?) est là, au bout du parcours, et le fil ténu d’une existence se délite peu à peu. Cet aspect me semble très bien rendu par l’auteur: le propos ne suit pas un ordre chronologique. Passé, présent, futur s’entremêlent. L’homme met en doute sa mémoire, dans un instant de lucidité, et donne ainsi au lecteur un repère temporel, tout en se questionnant sur sa véracité:
   "Si ma mémoire était fidèle. 1961, si elle ne mentait pas. Et qu’est-ce donc que la mémoire sinon un grand mensonge? Comment pourrais-je être sûr que c’était bien la dernière nuit de 1961?"(p. 41)
   
   "La pluie jaune" traite du thème de l’abandon et de l’exode: un à un, les habitants du village sont partis, laissant seuls l’homme et son épouse, Sabina. Leurs enfants sont partis. La chienne fidèle veille sur le couple. Mais des pertes tragiques guettent encore cet homme, jusqu’à l’ultime, tant redoutée, mais aussi tant désirée parce que salvatrice.
   
   Le thème de l’oubli est également central dans cette œuvre: l’oubli des autres qui sont partis, l’oubli de soi, à travers la confusion qui survient, symbolisée par "La pluie jaune".
   "Comme une rivière barrée, tout à coup le cours de ma vie s’était arrêté et, maintenant, devant moi, seuls s’étendaient l’immense paysage désolé de la mort, l’automne infini où habitent les hommes et les arbres qui n’ont plus de sang, la pluie jaune de l’oubli." (p. 42)
   

   Au final, c’est le thème du temps qui semble fédérer l’œuvre, le temps qui amène l’oubli, à l’image d’une "pluie jaune". D’un côté, "le temps finit toujours par effacer les blessures", mais, d’un autre, il est des plaies qui ne s’oublient jamais. Elles sont souterraines, selon les dires de l’homme, mais peuvent ressurgir à tout moment à l’occasion "d’une simple lettre, d’une photographie":
   "Le temps finit toujours par effacer les blessures. Le temps est une pluie patiente et jaune qui éteint doucement les feux les plus violents. Mais il est des brasiers qui brûlent sous la terre, des crevasses de la mémoire si sèches et profondes que jusqu’au déluge de la mort ne suffirait pas, quelquefois, à les faire disparaître. On essaie de s’habituer à vivre avec ces plaies, on amasse silence et rouille sur le souvenir et quand on croit qu’on a tout oublié, il suffit d’une simple lettre, d’une photographie, pour faire éclater en mille fragments la dalle de glace de l’oubli." (p. 52.)
   
   L’écriture chemine au gré d’un rythme lent, le temps d’une agonie, le temps d’une plongée dans les réminiscences d’une existence. Le style est poétique: il en ressort une étrange beauté qui peut donner la sensation d’un charme hypnotique. Cependant, le propos me semble trop univoque, sur le mode unique de la plainte, de la complainte, du souvenir malheureux. A la longue, on peut se sentir étouffé voire oppressé. L’espoir reste absent de cette œuvre.
   
   Une œuvre assez courte (un peu moins de 150 pages), bien écrite, au style poétique. Une œuvre poignante, sur un mode introspectif, qui présente le vécu douloureux d’un homme abandonné, au seuil de la mort. Une œuvre qui peut captiver par certains aspects mais dont on termine la lecture avec une réelle sensation d’oppression.
    ↓

critique par Seraphita




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La fin d'un monde
Note :

   Peut-être est-il à l’agonie l’homme qui prend la parole. Il est le dernier à vivre dans ce hameau d’Aragon, près de Huesca. Ainielle est un village où déjà en 1950 il ne restait plus que trois habitants.
   
    "Les maisons commencèrent à montrer leurs mutilations, leurs moignons et leurs os."
   

   Le narrateur vit là seul depuis près de dix ans, son épouse est est morte depuis longtemps et il est "habitué depuis toujours à la tristesse et à la solitude de ces montagnes".
   
   Sa famille a disparu graduellement, Camilo mort on ne sait trop comment, Sara emportée par la maladie à l’âge de 4 ans, il reste bien un fils, Andrès, mais où est-il ?
   
   "La vieille école gisait au sol, complètement effondrée, les murs écroulés et les meubles ensevelis sous un tas de décombres et de lichen."

   
   Le village s’est vidé doucement, la végétation a tout envahi, la nature a repris ses droits sur la terre et les maisons, l’humidité a rongé murs et fenêtres, le vent a décoiffé les toits, la mousse s’infiltre partout. Jusqu’aux animaux qui sont venus s’installer sans demander la permission.
   
   Le vieux il ne lui reste qu’à tenir, à résister au froid, à la neige, à la solitude. Tenir jusqu’au printemps suivant, alors il tente de redonner vie au village : il restaure, il nettoie, répare les clôtures, ajoute des lauzes sur les toits.
   
   Mais jusqu’à quand ? La folie guette.
   
   "Vue du coteau, Ainielle est suspendue au-dessus du ravin, telle une avalanche de lauzes et d’ardoises torturées."
   

   C’est un texte magnifique, l’attachement de l’homme à sa terre transpire par tous les mots. La lutte permanente, l’acharnement contre le temps est à la fois grandiose et ridiculement inutile.
   
   J’ai lu ce roman d’une traite malgré un sujet dur, on pense à Regain bien sûr mais la note est plus âpre, plus féroce ici. C’est très réussi.
   
   J’avais beaucoup aimé un roman précédent et très différent : Lune de loups.
   
   Celui-là je vais le ranger avec La petite lumière et Maison des autres, il est de la même famille.

critique par Dominique




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