Lecture / Ecriture
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Le professeur et la sirène de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

Giuseppe Tomasi di Lampedusa
  Le professeur et la sirène
  Le guépard

Giuseppe Tomasi di Lampedusa est un aristocrate et écrivain italien né en 1896 à Palerme et décédé en 1957.

Le professeur et la sirène - Giuseppe Tomasi di Lampedusa

Lire et manger, ne choisissons pas
Note :

   Giuseppe Tomasi di Lampedusa s’est constitué une solide culture littéraire de façon autodidacte, et on l’imagine composant ses conférences sur la littérature anglaise ou française sous les traits du prince de Salina, l’astronome dilettante et héros du Guépard (autrement dit en Burt Lancaster).
   
   Après la parution de ce roman posthume, on récolta quelques récits, un peu disparates, qui composèrent un recueil de nouvelles, "Le professeur et la sirène".
   
   La nouvelle qui donne son titre au recueil est une curieuse nouvelle fantastique, mettant en scène un descendant du fameux Guépard, petit journaliste abandonné par ses conquêtes, qui rencontre un être presque déjà mort, le professeur Rosario la Ciura, Sicilien comme lui "exilé" à Turin (la rencontre a lieu dans un café que le narrateur compare à l’Hadès et il découvre la renommée du professeur en compulsant de futures notices nécrologiques à son journal). Il devient l’ami de cet homme ironique qui se moque de ses petites misères amoureuses. C’est que, lui révèle-t-il finalement, tout jeune encore, ivre de langue grecque, il a rencontré et aimé… une sirène, être superbe, animal et immortel, et cet amour ne peut se comparer aux vains attachements mortels… Ce nouvel Ulysse s’apprête d’ailleurs à partir en bateau, vers Lisbonne…
   
   Le recueil s’ouvre sur "Les lieux de ma première enfance": un texte autobiographique associant des souvenirs à des lieux, selon un procédé que pratiqua aussi, me semble-t-il, Perec. Souvenir d’une maison urbaine aux pièces innombrables, parfois inachevées, parcourues avec le chien Tom; souvenir de la cérémonie du tocchetto lors des visites. L’autre maison d’enfance, à Santa Margherita, est atteinte au bout d’un long voyage en train puis en voiture, qui laisse la famille fourbue, couverte de poussière et assoiffée, tandis qu’elle est accueillie par la fanfare municipale. La demeure est là encore une maison de famille comportant une "chambre aux carrosses" remisant deux voitures du 18e siècle, une église et un théâtre où s’installent les troupes ambulantes.
   
   "La matinée d’un métayer" nous replonge dans l’atmosphère du Guépard; il s’agirait d’ailleurs du premier chapitre d’un nouveau roman envisagé par Lampedusa, "Les Chatons aveugles". Le métayer en question est un homme de basse extraction dont le domaine ne cesse de s’agrandir. Âpre au gain, il mène par ailleurs une vie modeste. Mais l’aristocratie qui a perdu son faste et son pouvoir, et en particulier le descendant du fameux prince de Salina, se plaisent, en hommes du sud, à imaginer mille scénarii transformant Don Batassano en truand coupable de multiples assassinats; plus fantastique encore, la rumeur rapporte qu’il aurait, pour impressionner le roi, fait creuser un canal, rassemblé ses bêtes et on aurait trait les vaches et les brebis toutes ensemble pour former un ruisseau de lait tiède et crémeux digne de l’âge d’or. C’est manifestement faux, mais il s’avère que les aristocrates ont besoin de se fabriquer des légendes.
   
   Enfin "Le bonheur et la loi", la plus brève des nouvelles, est naturaliste: un employé en difficulté financière reçoit de ses collègues à Noël un panettone de 7 kilos, destiné au collègue le plus méritant… ou au plus pauvre?
   
   
   Les nouvelles comme les souvenirs d’enfance regorgent d’évocations alimentaires: granite au citron offerts à la fin du voyage à l’enfant fourbu, cuisine "meurtrière" de la femme de Don Battassano (macaronis nageant dans l’huile, ensevelis sous le fromage), s’opposant aux "mets fades" (ou sobres?) servis à la table Salina (selon un intendant), pannettone encombrant de l’employé modèle, plat d’oursins soignant la nostalgie du professeur…
   
   La recette qui m’a paru la plus évocatrice est un plat envoyé à la famille en villégiature: une "immense soupière de maccheroni di zito préparés à la sicilienne, avec de la viande hachée, des aubergines et du basilic, vraie nourriture des dieux rustiques et primitifs". «Le gamin [qui l’apportait] avait l’ordre exprès de poser le récipient sur la table de la salle à manger lorsque déjà nous étions assis, et il ne manquait pas d’ajouter, avant de repartir: "Madame a dit: Je recommande le cascavaddu (fromage de lait de jument)», exhortation pertinente sans doute, mais qui demeura toujours lettre morte.»

critique par Rose




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