Lecture / Ecriture
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Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

Sorj Chalandon
  Une promesse
  Mon traître
  Retour à Killybegs
  La légende de nos pères
  Le quatrième mur
  Profession du père

Sorj Chalandon est un journaliste et écrivain français né en 1952.

Retour à Killybegs - Sorj Chalandon

Pétri d'humanité
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
   Grand Prix du roman de l'Académie Française 2011
   
   
   Tyrone Meehan est Irlandais et militant de l'IRA. Mais il est aussi un traître à la cause: celui qui n'a d'autre alternative que celle de travailler avec les Anglais, dès les années 1980, avant le processus de paix. Fin 2006, âgé de 81 ans, il revient dans la maison de son enfance, à Killybegs, y attendre la fin. C'est aussi le moment pour lui de se raconter, de dire ce que fut sa vie, de l'enfance battue à la trahison qui l'obsédera jusqu'à la fin.
   
   Je n'ai pas lu le roman précédent de Sorj Chalandon, "Mon traître", (en fait je découvre cet auteur, si je mets à part ses papiers dans Le Canard Enchaîné) qui raconte la même histoire, mais vue du côté d'Antoine, le Français, l'ami de Tyrone et l'ami de l'IRA. Là, le narrateur est Tyrone et on entre de plein fouet dans la véritable guerre entre l'Irlande et l'Angleterre.
   
   C'est un livre qui vous prend dès les premiers mots et qui ne vous lâche pas avant la fin. Voici d'ailleurs les phrases qui entament ce roman:
   "Quand mon père me battait il criait en anglais, comme s'il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frappait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait il n'était plus mon père, seulement Patraig Meehan. Gueule cassée, regard glace, Meehan vent mauvais qu'on évitait en changeant de trottoir. Quand mon père avait bu il cognait le sol, déchirait l'air, blessait les mots. Lorsqu'il entrait dans ma chambre, la nuit sursautait. Il n'allumait pas la bougie. Il soufflait en vieil animal et j'attendais ses poings." (p.13)

   
   Ensuite, on plonge en plein cœur de la guerre menée par l'IRA, cette armée secrète qui a rêvé d'une Irlande indivisible et unie. Une armée hétéroclite. "Des soldats de l'ombre, des enfants sans pères, des femmes sans plus rien. Tristes et las, nous étions une humanité sombre. Avec la pauvreté, la dignité, la mort, ces compagnes de silence." (p.258)
   
   L'histoire de Tyrone est indissociable de celle de son pays: il n'a vécu que par lui et pour lui, jusqu'au moment de sa trahison qu'il fait encore pour tenter de le sauver, lui et ses habitants. Les interrogations sont poussées, parfaitement posées. Cet homme est pétri d'humanité bien qu'il ait mené un combat particulièrement violent. Il est rongé par le remords, par les regrets. Un vrai personnage humain, plein de contradictions, de colères, de violences et de tendresses. Un personnage travaillé en profondeur, intense, dense.
   
   Sorj Chalandon a une écriture simple et forte. Son roman est très dialogué, très documenté: je me souviens de Bobby Sands, mort d'avoir poursuivi une grève de la fin de 66 jours avec en face de lui, une Maragret Thatcher totalement sourde aux revendications des prisonniers irlandais; plusieurs après lui sont morts également des mêmes conséquences, sans que la dite Mme Thatcher ne fasse un geste!
   
   C'est un bouquin qui vous prend aux tripes, qui vous remue et duquel vous ressortez à la fois avec la sensation d'avoir lu un très grand livre, mais aussi avec une sorte de gêne, de révolte, un sentiment d'injustice envers Tyrone. Un roman qui permet de se remettre en mémoire un conflit pas si vieux que cela puisque le processus de paix date des années 90, qui se passait à nos portes.
   
   Un conseil avant que vous n'ouvriez ce livre: prévoyez du temps, parce que vous risquez de ne pas vouloir le refermer de sitôt!
    ↓

critique par Yv




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Contre l’oubli
Note :

   Sorj Chalandon est un des journalistes français qui ont suivi de près et au long cours le conflit en Irlande du Nord. Il a eu l’occasion de nouer des contacts étroits avec l’un des grands noms de l’IRA, Denis Donaldson qui, en 2006, a reconnu avoir travaillé pour les services secrets britanniques depuis vingt ans, trahissant sa cause et les siens. Un traître donc.
   
   Chalandon, sous le choc comme tout le monde, a repris cette affaire dans son roman "Mon traître" (que je n’ai pas encore lu), racontant les événements depuis son point de vue à lui.
   Quelques années plus tard, en 2011, il reprend sous le titre "Retour à Killybegs" la même histoire, mais rapportée cette fois par le traître.
   
   Je ne sais pas quelle est la part de vérité dans ce livre. Denis Donaldson était né à Belfast en 1950, tandis que le Tyrone Meehan du roman est né en Irlande, en 1923. Denis Donaldson avait des responsabilités politiques internationales au sein du Sinn Fein, tandis que Tyrone Meehan reste militant à Belfast. Beaucoup de faits sont certainement avérés, d’autres relèvent de l’imagination, surtout quand il s’agit d’expliquer le pourquoi de la trahison car Donaldson lui-même n’en a jamais indiqué la raison.
   
   Je crois qu’il faut essayer de faire abstraction de l’histoire de Donaldson et prendre le livre pour ce qu’il est : une plongée dans l’histoire de l’Irlande et de l’Irlande du Nord ; le rappel d’un conflit dont nous oublierions presque les origines, la durée et l’extrême violence ; une tentative d’explication de la trahison.
   
   Le parcours de Tyrone Meehan représente une sorte de concentré du parcours d’un membre de l’IRA. Issu d’une famille catholique (bien sûr!) extrêmement pauvre, huit frères et sœurs, un père hypernationaliste, grande gueule, ivrogne qui tape sur toute la famille, il arrive à Belfast au moment même où la ville est bombardée par les Allemands. Persécutions par les protestants, adolescence dans le "ghetto" catholique, embrigadement par l’IRA, premières missions, prison, libération, d’autres missions, de plus en plus violentes, représailles de plus en plus violentes, haine des Anglais, haine, haine, haine… Tyrone devient un des héros de l’IRA, et puis… les Anglais le tiennent, le font chanter. Il collabore. Pendant vingt ans. Jusqu’à la paix. Paix à laquelle il croit avoir contribué en s’expliquant avec l’ennemi.
   
   La grande question que l’on se pose, c’est évidemment celle de savoir qui a tort, qui a raison et si le jeu en vaut la chandelle ; si la poursuite d’un idéal justifie autant de morts, de malheur, de cruauté, de déshumanisation. Séanna, le frère aîné de Tyrone, choisit l’autre solution : renoncer à la violence, s’exiler aux Etats-Unis, mener une existence tranquille, loin de son pays et des haines ancestrales...
   
   Il y a des pages inoubliables dans ce livre, comme celles qui décrivent le quotidien des prisonniers qui, Bobby Sands en tête, refusent de porter l’habit des droits-communs. Restant nus dans leur cellule pendant des années, ils la tapissent de leurs excréments, seul acte de résistance dont ils sont encore capables… jusqu’à cette grève de la faim qui en emportera dix parmi eux. (Merci à Maggie Thatcher!)
   
   Oui, tout cela est un nécessaire rappel de faits pas si éloignés, dans un pays si proche, opprimé violemment par notre voisin anglais si respectable. Autant dire que c’est arrivé chez nous! C’est effrayant!
   ↓

critique par Alianna




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Riche en émotions
Note :

   Je vous avais parlé, il y a quelques mois, de "Mon traître" de l'auteur. J'avais aimé mais mon incompréhension par rapport au narrateur et à ses actes m'avaient laissée dubitative. Ce qu'il faut savoir, c'est que cette histoire est basée sur l'amitié réelle qui a existé entre l'auteur et Denis Donaldson, traitre à son peuple, qui a été assassiné chez lui en 2006. Dans "Mon traître", c'était la voix du trahi qui nous était offerte. Dans retour à Killybegs, c'est l'histoire du traître, ici nommé Tyrone Meehane.
   
   Disons-le tout de suite, j'ai adoré ce roman. J'imagine que ceux qui connaissent l'Irlande y trouveront des clichés mais pour ma part, ça a totalement fonctionné. On y découvre une Irlande pauvre, une Irlande souffrante, des incompréhensions, des injustices, des scènes troublantes.
   
   Et on y rencontre aussi un homme ayant grandi avec l'hymne irlandais limite comme berceuse. Un homme ayant été expulsé de chez lui alors qu'il était enfant. Un homme qui avait très jeune pris pour siennes les couleurs de l'IRA, l'armée républicaine irlandaise. On le voit grandir, on le voit combattre, on le voit en prison, on le voit lors de la grève de la faim de Bobby Sands, on le voit dans ses grandes joies, dans ses grands doutes aussi... et on le voit trahir.
   
   Et c'est tout l'intérêt du roman. Qu'est-ce qui peut amener un homme convaincu - pas un salaud - à trahir sa cause, son pays, sa famille, ses amis. Qu'est-ce qui peut l'amener à vivre dans le secret, dans le mensonge? Pourquoi et quand a-t-il baissé les bras? C'est le roman d'un combattant mais le roman d'un pays aussi. Un pays très présent en arrière plan. Un pays pour lequel on sent que l'auteur a beaucoup d'attachement. On sent aussi qu'il tente de faire le deuil de ce traître, de cet ami, en tentant de le comprendre, de lui donner des motivations, de refaire de lui un homme et pas juste un traître.
   
   En gros, ça donne un roman très réussi, riche en émotions.
   
   Définitivement, j'aime beaucoup cet auteur!

critique par Karine




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