Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

J’apprends l’hébreu de Denis Lachaud

Denis Lachaud
  Le vrai est au coffre
  J’apprends l’hébreu
  Prenez l'avion

Denis Lachaud est un auteur, metteur en scène et comédien français, né en 1964.

J’apprends l’hébreu - Denis Lachaud

Mon prix littéraire 2011
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   
   J’ai été extrêmement surprise de ne pas trouver "J’apprends l’hébreu" dans les sélections des prix littéraires. Plus que surprise en fait, stupéfaite. Comment ont-ils pu ne pas remarquer ce roman dans le flot de la rentrée? Je sais que la crue était forte mais tout de même! Tout de même.
   Alors je suis allée sur le net voir ce qui s’était dit de ce livre et cela a été pour découvrir combien souvent il avait été mal ou pas compris (quelqu’un y a même vu un livre comique…) Alors peut-être, peut-être que ce roman a été sous-estimé parce que mal compris. Tout est possible.
   
   C’est l’histoire de Frédéric, 17 ans, fils de cadre supérieur dans la banque que son métier oblige à migrer régulièrement d’une capitale à l'autre. Ainsi, né en France, Frédéric a-t-il vécu également à Oslo, puis à Berlin et il part maintenant à Tel-Aviv. Frédéric parle déjà 5 langues, l’ennui c’est qu’il a néanmoins un gros problème de compréhension. Depuis quelque temps, il ne saisit plus le sens de ce qu’on lui dit. Il en est venu à enregistrer ceux qui lui parlent, à copier les enregistrements sur papier et c’est en relisant qu’il accède au sens. L’oral lui échappe, il lui reste l’écrit. En attendant, il lui faut sauver les apparences mais les réponses qu’il fait au feeling tombent souvent à côté et de plus en plus de gens le trouvent bizarre. En famille, on tolère avec un peu d’irritation l’entremise permanente de son dictaphone en se disant que les adolescents sont sujets à ce genre de lubies et qu’il faut le tolérer; mais en s’inquiétant discrètement aussi, surtout sa mère. Frédéric qui a parfois tenté d’expliquer son problème, a vu l’incompréhension et l’inquiétude qu’il suscitait. Il a choisi de n’en plus parler, de dissimuler au contraire de son mieux l’aggravation du dysfonctionnement.
   
   Frédéric adore sa sœur (10 ans) mais déteste son petit frère (9 ans) avec lequel il est en perpétuel conflit ouvert. Il n’a jamais accepté son arrivée dans la famille. En dehors de cela, sa vie est assez paisible. Le jeune homme ne se sent pas menacé par les troubles qu’il développe. Il pense d’ailleurs bientôt leur avoir trouvé une solution: Puisque le langage a de moins en moins de sens pour lui,
   "je vis dans une autre langue, une langue qui ne s'appuie pas sur les mêmes piliers de la pensée" .
    peut-être que l’hébreu, qu’il découvre en arrivant à Tel-Aviv et dont il est émerveillé de voir qu’il se lit de gauche à droite, peut-être que l’hébreu donc est une langue qui lui conviendrait enfin et qui remettrait les choses dans un ordre où elles auraient un sens pour lui. Il aurait trouvé le bon sens. Dans les deux acceptions de l’expression. La famille est maintenant installée à Tel-Aviv et l’adolescent plutôt gentil, intelligent, cultivé, entreprend donc d’apprendre l’hébreu.
   "Apprendre une langue m'a toujours permis de découvrir comment je dois regarder le monde dans lequel je vis." .
   
   Dans le même temps, ce grand déraciné qui s’est formé à travers plusieurs pays, cultures et langues différentes ou, plus justement, n’est pas parvenu à s’y former de façon stable, qui appelle ses parents "La Suisse" et "La France" selon leur origine, se met à interroger le sens profond du mot Territoire (et quel pays s’y prêtait mieux qu’Israël?) Il "essaie de savoir comment une personne se repère dans sa façon de se relier à un territoire." et pour ce faire, pose la question à des inconnus dans la rue. Il lui semble que de savoir ce qu'est son territoire permet une prise ferme et sûre sur le monde.
   
   Tout au long du livre, nous suivons Frédéric dans les chapitres à la première personne. Un chapitre sur deux suit cependant Paul, son père, et est rédigé à la troisième personne. Les troubles du contact à la réalité rapportés par l’adolescent vont en s’aggravant. Il subit des phobies handicapantes. Et alors qu’il était déjà persuadé depuis longtemps de pouvoir entrer dans autrui pour en percevoir librement les pensées, voilà qu’il se trouve de plus un ami imaginaire –et pas n’importe lequel, le théoricien de la fondation d’Israël- dont il s’imaginera peu à peu être la réincarnation. Les parents, même s’ils sont loin de mesurer l’ampleur du problème, s’inquiètent de plus en plus.
   
   Il y aurait des pages à dire sur le dictaphone et son rôle de bouclier émotionnel, rôle protecteur que joue aussi Benjamin, l’ami invisible, et sur bien d’autres choses encore tant ce roman est riche. Mais ce n’est ici qu’un commentaire de lecture, pas une étude et je dois donc, si je veux rester lisible, renoncer à éplucher davantage et vous laisser à vous qui le lirez, le plaisir de le faire.
   
   Comme on le sait, la schizophrénie se manifeste généralement à la fin de l’adolescence. C’est le cadre psychologique que Denis Lachaud a choisi pour son histoire. C’est déjà, avec ses implications familiales, un sujet très intéressant en soi. Mais ce qui pour moi a rendu ce récit passionnant, c’est le travail très approfondi que l’auteur a mené sur le mot, l’écrit, l’oral, le langage et l’importance mentale de cet outil de notre capture de la réalité, l’équilibre et le trouble mental dans son rapport à la langue. Pour des passionnés des mots comme les écrivains, hommes de lettres et lecteurs que nous sommes, c’est un sujet captivant et rien ne pourrait nous attacher davantage que de le voir si finement observé sous diverses faces comme un diamant à la lumière dont on observe les réfractions.
   
   C’est pourquoi, je le répète, j’ai été extrêmement surprise de ne même pas trouver "J’apprends l’hébreu" dans les sélections des prix littéraires. Car par ailleurs, l’écriture est fort belle et la structure de la rédaction, où des passages dans une police différente rapportent les extraits enregistrés par le dictaphone et se mêlent aux récits axés sur Paul et Frédéric, témoigne d’une parfaite et savante maîtrise.
   
   Un roman aussi magnifique que sa couverture, lisez-le! (pour corriger une des injustices de la rentrée littéraire)
    ↓

critique par Sibylline




* * *



Les voix
Note :

   "A Berlin, j’ai vu des noms projetés sur un mur. Ma classe avait quitté le lycée pour visiter le mémorial consacré aux juifs exterminés pendant la Seconde Guerre mondiale. Une liste interminable de noms… j’avais lu beaucoup de noms et tout à coup, j’ai commencé à les entendre.
   Une voix répétait ceux que j’avais déjà oubliés.
   … depuis ce jour de janvier 2007, les voix ne se taisent pas souvent…ces voix m’effraient. Je ne connais pas ces timbres de femmes, d’hommes, et d’enfants."

   
   Dans sa détresse, Frédéric a perçu les voix des déportés juifs, et les a entendues de l’extérieur.
   
   Deux ans plus tard Frédéric quitte Berlin pour Tel Aviv, et c’est le début de ce récit. C’est le récit du combat mené par l’adolescent contre les agressions d’une psychose qui le mine, le récit du questionnement qu’il poursuit pour comprendre le monde, pour se situer quelque part. Frédéric a dix-sept ans, est français d’une mère suisse. Depuis qu’il est au monde il voyage souvent, au hasard des déplacements professionnels de son père. Ses parents ne sont d’aucune aide. Il dissimule tant bien que mal ses symptômes, sentant le danger supplémentaire que représenterait une intervention de sa famille.
   
   Il ne saisit plus ce que disent les autres à l’oral, et les enregistre au dictaphone, pour les retranscrire ensuite, y mettre de la distance. Ses premiers moments dans la capitale administrative d’Israël sont difficiles, mais il voit une porte de salut à apprendre l’hébreu, langue si différente de celles qu’il a apprises. Elle se lit de droite à gauche, l’alphabet est totalement autre. S’appropriant la langue, pourra-t-il intérioriser les voix?
   
   Bientôt, il découvre Benjamin Herlz* et ses écrits, s’en fait un ami, noue de bonnes relations avec ses voisins quoique toujours avec le dictaphone, interroge les passants dans la rue sur le sens du mot "territoire". Les gens sont sympathiques et lui répondent. Il y en aura un pour lui dire je n’ai pas de territoire. C’est aussi le cas de Frédéric. En s’immergeant à sa manière dans les écrits de Benjamin son ami, il continue paradoxalement à s’enfoncer dans le délire.
   
   C’est avec plus que de l’intérêt que l’on suit les pérégrinations mentales de Frédéric. Le personnage plongé dans la déréliction et ses courageuses et ingénieuses tentatives de tenir le coup suscitent l’empathie. Le récit est bien mené avec ses phrases courtes, tantôt questionnement, tantôt dialogue souvent impossible avec sa famille, possible avec ses voisins, tantôt constat. Les phrases qu’il énonce évoluent vers des sortes de "mantras" protecteurs, plutôt que de prières, lorsque la situation l’exige…
   
   D’autres personnages que Frédéric interviennent dans le récit à la troisième personne. Son père, son frère (il s’appelle César!), sa mère… des personnes assez insignifiantes, mais non dénuées de pouvoir, qui n’approchent pas du monde de Frédéric. Ils ne font que souligner son extrême solitude.
   
   Lectrice des trois premiers romans de Denis Lachaud, je ne l'avais plus suivi après "Comme personne" et je vois que j'avais tort.
   
   
   * Juif austro-hongrois du 19ème fondateur du Fonds pour l'implantation juive.

critique par Jehanne




* * *