Lecture / Ecriture
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Les encombrants de Marie-Sabine Roger

Marie-Sabine Roger
  La tête en friche
  Il ne fait jamais noir en ville
  Les encombrants
  Bon rétablissement
  Dès 04 ans: Tout Blanc
  Trente-six chandelles
  Vivement l'avenir
  Dans les prairies étoilées

Marie-Sabine Roger est une écrivaine française née en 1957.

Les encombrants - Marie-Sabine Roger

Encombrants : Qui est envahissant, importun, gênant
Note :

   "Les encombrants" regroupe 7 nouvelles écrites par Marie-Sabine Roger autour du thème de la vieillesse.
   
   "Eliette et Léonard" : Eliette est une mamy comblée: ses petits enfants se sont annoncés pour une visite. Elle s’anime, s’active, met les petits plats dans les grands sous l’œil attentif et désabusé de Léonard.
   
   "Une garde de nuit" : Monique Lemasson a 58 ans, deux chiens adorés "Youpi" et "Bamboula" et une peur panique du grand âge. Elle est garde de nuit dans une maison de retraite et maltraite sans scrupule les pensionnaires qu’elle hait viscéralement.
   
   "Son père" : Voici l’histoire d’un homme âgé de 89 ans, en maison de retraite, qui n’a plus toute sa tête. Sa fille lui rend visite et souffre de ne plus reconnaître son père: il lui est soudainement devenu étranger, ainsi qu’il est étranger à lui-même.
   
   "On n’a pas tous les jours cent ans" : Mme Vivieux a cent ans. La maison de retraite où elle est pensionnaire lui organise une belle fête. Pour l’occasion, M. le député s’est déplacé, assez pressé cependant, puisqu’une heure plus tard, il doit assister à un enterrement. Les médias sont également de la partie, entre deux reportages. Entre discours orienté et caméra manipulatrice, comment Mme Vivieux va-t-elle vivre l’événement?
   
   "Rose thé" : Une femme un peu sauvage dans sa maison d’enfance. Elle traduit avec peine un roman russe. Un homme âgé fait irruption dans son domaine. Il s’est égaré, il est confus. Il s’extasie devant les roses du jardin.
   
   "Vic" : Georges et Vic. Un homme âgé et son chien. Aujourd’hui, Georges fulmine: son maudit bâtard s’est fait la belle. Il jubile déjà intérieurement de la belle correction qu’il lui donnera à son retour. Vic, de son côté, un mâle fringuant, gambade, flairant les fragrances excitantes des femelles en rut…
   
   "Comment fait-elle ?" : Une femme retraitée dans un café attend impatiemment une autre dame âgée. Après une longue attente, la voici enfin, porteuse d’une nouvelle pour le moins surprenante…
   
   "Les encombrants" : n’est-ce pas ainsi que l’on désigne les déchets imposants que l’on doit, de ce fait, porter en déchetterie? C’est sous ce signe que Marie-Sabine Roger (l’auteure également de "La tête en friche") place ce recueil de nouvelles consacré aux personnes âgées. Comment les perçoit-on aujourd’hui? Telle pourrait être la question que pose l’auteure ici.
   Comment les perçoivent les petits-enfants? De manière opportuniste et intéressée, ainsi que semble le penser le mystérieux Léonard dans la première nouvelle? Cette dernière m’a semblé particulièrement cruelle et j’ai vraiment souffert pour la pauvre mamy, si pleine d’espoir et d’illusion face à ses petits-enfants. J’ai apprécié, par contre, l’originalité du point de vue narratif.
   Comment les perçoivent les soignants? "Une garde de nuit" est particulièrement éloquent à ce sujet. L’auteure conte la maltraitance de cette soignante en donnant quelques clés compréhensives. Mais le ton m’a semblé très violent et dur. L’auteure sait bien dire au final combien les personnes âgées nous renvoient le masque insupportable de notre limite ultime: la mort.
   Comment les enfants appréhendent-ils la vieillesse de leurs parents, notamment quand le voile de la confusion leur ôte toute clarté d’esprit? "Son père" explore cette question avec pudeur et sensibilité.
   Comment les maisons de retraite perçoivent-elles l’extrême vieillesse? "On n’a pas tous les jours cent ans" est à mes yeux la meilleure nouvelle du recueil: l’humour y est particulièrement noir, ourlé de cynisme. Elle vient pointer l’absurdité de ce type de célébration. Le sens qui y est donné par chacun des protagonistes diffère, mais peut trouver un point d’unification autour de la récupération et de l’intérêt personnel mesquin: le directeur de la maison de retraite, M. le député, en pleine période électorale, la journaliste et ses caméras qui ne peuvent filmer que le correct, le vernis des situations. Aussi, quand survient l’accident mictionnel de Mme Vivieux (qui fête donc ses cent ans), c’est la brèche du réel qui fait retour.
   Avec "Vic", c’est le chien, fidèle compagnon du vieillard, qui apparaît. Une nouvelle cruelle, dont je devinais l’issue, mais qui explore bien les liens maître âgé – chien, qui peuvent révéler à un spectateur extérieur bien des surprises.
   "Comment fait-elle?" clôt le recueil sur une note de surprise, avec un dévoilement d’identité inattendu.
   
   Un excellent recueil de nouvelles qui explore la vieillesse, la mort et la peur de la mort. Les premières me sont apparu extrêmement dérangeantes, les suivantes plus tendres et un peu plus nuancées, avec un coup de cœur pour "On n’a pas tous les jours cent ans", cynique à souhait et teintée d’humour noir.
   
   
   Extraits :
   
   "Il lui faut se retirer à l’heure de la sieste, ce lourd entraînement quotidien à la mort"
   p. 52 (Nouvelle "Son père")
   
   "Vieillir est un long chemin.
   C’est une impasse."
   p. 52. (Nouvelle "Son père")
   
   "On voit bien des petites jeunes qui viennent pour faire leurs stages. Seulement il y a ce qu’on vous apprend dans les livres, et le reste. Dans les livres, il n’y a pas d’odeurs. Pas de cris, de coups de sonnette. De soupe répandue, de caprices du soir. Dans leurs bouquins de cours, c’est toujours propre et net. Enfin, elle le suppose, rien qu’à voir leur figure, aux petites jeunettes, aux premières diarrhées, aux premiers désespoirs.
   Elle, elle s’en fout, voyez ? Elle est blindée. Blindée comme une porte."
   p. 43. (Nouvelle "Une garde de nuit")

    ↓

critique par Seraphita




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Donnez-moi de vos nouvelles
Note :

   "Je ne dis presque rien, quand ils sont là. Mais je comprends leurs mots, et ce qu'ils veulent dire.
   Je les entends, je les entends. Et elle ne répond rien, ma pauvre vieille barge. Elle garde son doux sourire et son œil innocent, tout plein d'affection et de sollicitude. Elle fait la sourde oreille. Il en faut, pour ne pas la sentir, l'avarice du cœur, chez l'autre, et même quand on aime. Il en faut.
   Est-ce qu'elle ne voit rien? Vraiment rien?"

   
   Sept petites nouvelles sur les encombrants, entendez par là le 3e âge, voire le 4e, les vieux quoi!
   
   Sept nouvelles épicées-poivrées qui se dégustent avec une certaine délectation. Je me pose d'ailleurs des questions sur mon goût pour la férocité des chutes, est-ce que c'est bien normal Docteur?
   
   Le regard porté sur les personnes âgées par l'auteur est humain, très humain et tendre, sans être complaisant. C'est surtout l'attitude de la société envers ces "encombrants" qui est visée et rendue avec subtilité.
   
   La nouvelle commence en général tranquillement, jusqu'à la dernière page qui nous renvoie à une réalité plus ou moins sordide. Il y a la mamie que ses petits-enfants gratifient d'une visite intéressée de loin en loin, sous l’œil furibond d'un drôle de compagnon ; la centenaire célébrée par un député pressé, parti sur un quiproquo savoureux dans un échange surréaliste ; la soignante d'une maison de retraite qui maltraite en douce avec un art consommé. J'ai tout de même une préférence pour la nouvelle qui se termine joliment avec une rose.
   
   Sept petites nouvelles dont vous auriez tort de vous priver. C'est ma deuxième lecture de Marie-Sabine Roger après "la tête en friche", il y en aura d'autres, c'est sûr, j'aime sa manière de regarder les vrais gens.

critique par Aifelle




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