Lecture / Ecriture
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Room de Emma Donoghue

Emma Donoghue
  Room

Emma Donoghue est une romancière et historienne née en Irlande en 1969, vivant au Canada et maintenant nationalisée canadienne.

Room - Emma Donoghue

A la conquête du monde du Dehors: devenir peurageux
Note :

   Rentrée littéraire 2011
   
   - La Chambre est pas dans une maison, je répète.
   - Je ne comprends pas très bien, Jack. Dans quoi se trouve-t-elle alors?
   - Dans rien. Le dedans, c’est la Chambre."

   Une Chambre.
   Quatre murs. Quelques meubles. Une plante. De rares jouets. Madame Lucarne donne le temps qu’il fait dans le monde du Dehors. Madame l’Heure scande les journées.
   Dans la Chambre, vit Jack qui aujourd’hui fête ses 5 ans avec sa Maman qui parfois est Ailleurs. Madame Porte dit "Bip bip" de temps en temps. C’est Grand Méchant Nick qui s’annonce. Depuis le dedans, Jack va partir à la conquête du monde du Dehors.
   
   Cet avis ne veut pas tomber dans l’écueil d’un spoiler: je ne veux pas gâcher au lecteur le bonheur de la découverte que réserve ce roman, bonheur que j’ai pu moi-même éprouver puisque je n’ai pas lu de résumé avant ma lecture. Aussi, celui-ci pourra paraître quelque peu énigmatique. "The Room" se découpe en 5 parties, chacune portant un titre bref et suggestif.
   
   La première partie, intitulée "Mes cadeaux", se déploie sur une soixantaine de pages: elle m’a beaucoup déconcertée: Jack, un enfant qui fête ses 5 ans, prend la parole pour décrire son univers, avec ses mots de petit garçon qui s’ouvre à la vie. Ses expressions, qui empruntent beaucoup au monde d’"Alice au Pays des Merveilles", font appel à la personnification. Il décrit les objets qui l’entourent en leur prêtant figure humaine, dépeignant, entre autres, "Madame Télé", "Monsieur Tapis" ou "Madame Porte", qui jouent chacun, à leur manière, un grand rôle pour la suite.
   De nombreuses questions se posent alors au lecteur: qui sont ces deux protagonistes qui nous sont décrits? Qui est Grand Méchant Nick dont l’arrivée est annoncée par le "Bip bip" de Madame Porte? Qu’est-ce que la Chambre? Ces questions, Jack se les pose aussi, avec ses mots d’enfant: "- Pourquoi je suis en cachette comme les chocolats?" (p. 42) demande-t-il par exemple à sa maman.
   
   C’est Madame Télé qui permet à Jack, progressivement, de comprendre le monde qui l’entoure, aidé par les paroles de sa maman.
   
   Quand le lecteur parvient à comprendre ce qu’est la Chambre, tant pour Maman que pour Jack, cela lui fait froid dans le dos: le décalage entre le ton naïf et innocent de l’enfant et la réalité cruelle et dramatique de la situation qu’il vit emplit le lecteur d’un sentiment de mal être. Mais c’est dans ce décalage que réside la force de "The Room", puisque l’auteure ne verse jamais, à mon sens, dans le sordide.
   
   De superbes mots-valises, que savent créer les jeunes enfants avec tant de bonheur et de poésie, se font jour dans la bouche de Jack. J’ai notamment retenu "peurageux":
   "La peur, voilà ce que tu ressens, explique Maman, mais tu te montres aussi très courageux.
   - Hein ?
   - Peureux et courageux.
   - Peurageux !
   Les mots sandwich, ça la fait toujours rire, sauf que là je voulais pas être drôle.
   (p. 153)

   Jack va montrer ici combien il peut être "peurageux", et à ses côtés le lecteur ressent toute la peur, tout l’espoir qui animent Jack et sa maman.
   
   Un livre coup de cœur d’une auteure que je découvrais qui signe à mon sens une œuvre magistrale. Par la voix d’un narrateur enfant, elle sait dépeindre des relations mère-fils où la Chambre figure comme une matrice dont il faudra apprendre à se détacher pour croître vers une liberté à conquérir…
    ↓

critique par Seraphita




* * *



Très déconcertant
Note :

   Un récit dans lequel il est très difficile de rentrer. Après mettre fait violence pour le poursuivre, j’ai fini par ne plus pouvoir le quitter. Pourtant j’avoue qu’il m’a un peu dérangée tout le long, tant l’histoire est sordide et le début très déstabilisant, ne serait ce que par la façon de parler du petit garçon qui personnifie chaque objet, sans que le décor ne soit vraiment planté.
   
   Jusqu’à ce qu’enfin la seconde partie démarre, au cours de laquelle on finit par comprendre que ces deux là (la mère et l’enfant) vivent une situation pour le moins inhabituelle. Alors que l’on commence à s’habituer à la façon de parler de l’enfant, à l’écriture, on se demande aussi les raisons qui font que les personnages sont réduits à cette «room» et le suspens commence à opérer en même temps que l’effroi s’installe lorsqu’on réalise la situation cauchemardesque des deux protagonistes, pourtant traitée d’une façon qui permet de garder une certaine distance. On est dans une œuvre littéraire et pas dans un documentaire sordide.
   
   Très loin de tout ce que j’ai pu lire jusqu’à maintenant, je reste néanmoins déconcertée par ce roman encensé un peu partout. Je ne me suis pas toujours sentie bien à la lecture de ce huis clos oppressant que j’aurais sans doute abandonné si je n’avais pas été obligée de le lire pour un prix. Pour autant je n’ai pas regretté d’avoir poursuivi au-delà des difficiles cinquante premières pages, car je suis alors véritablement rentrée dans un récit difficile à lâcher. Pourtant, il m’a été réellement pénible de suivre les propos du petit enfant de cinq ans, qui parait bien mûr dans ses réflexions et plus âgé que son âge véritable, lorsqu’il quitte ce monde clos un peu à son corps défendant et qu’il s’apprête à se débrouiller tout seul dehors, obligé de quitter sa mère pour réaliser leur survie.
   
   Cette seconde partie m’a davantage plu, sans doute parce qu’enfin un peu de souffle s’invite dans le récit, lorsque la fuite réussit et que l’enfant découvre le monde extérieur autrement que par la petite lucarne… Et que la police, les services psychiatriques mais aussi les journaux s’emparent de l’affaire. Une fuite à la dure chute cependant, car on ne peut vivre en vase clos, coupé de tout sans que cela ait des incidences dramatiques.
   
   Un roman original mais qui pour moi reste déconcertant, même si je lui reconnais des qualités littéraires indéniables, mais en raison du parti pris et de la forme, je crois que je ne pourrai pas le prêter à mon entourage sans les mettre en garde sur un récit qui reste à mon sens très dérangeant bien que brillant.
   ↓

critique par Éléonore W.




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Un monde sans... monde
Note :

   A priori, je n'étais pas partante pour lire l'histoire d'une femme séquestrée avec son enfant dans une chambre minuscule, a fortiori en sachant que c'est l'enfant qui s'exprime. Puis, billet après billet, vous avez su me convaincre de me lancer à mon tour dans cette lecture et je ne le regrette pas du tout.
   
   A moins d'avoir été séquestrée vous-même ces derniers mois, vous connaissez forcément l'histoire, donc je ne vais pas m'y attarder, et puis mieux vaut en savoir le moins possible au départ pour entrer dans l'univers particulier de Jack.
   
   J'ai été déconcertée par la façon de s'exprimer de Jack, Monsieur Tapis, Madame Table, petit Dressing... même si on saisit rapidement que la mère a créé de toute pièce un univers poétique et imaginatif pour faire accepter l'insupportable de la claustration.
   
   Au delà de la forme, j'ai été happée par le déroulement des jours rythmés de rituels, la crainte de la venue du Grand Méchant Nick le soir, la peur de la maman, sa souffrance et son espoir indéracinable de fuite. Les nerfs sont mis à rude épreuve pendant la lecture, avec un point culminant, qui est le plan mis au point pour l'évasion, on se dit que le pauvre petit bonhomme est confronté à une épreuve surhumaine.
   
   Bien d'autres thèmes que l'enfermement sont abordés ici, la fusion mère-enfant, la capacité d'inventer et de créer un monde à soi, les ressources insoupçonnées nichées au plus profond de nous, les limites sans cesse repoussées de ce que l'on croyait possible.
   
   Je crois que je ne révèle pas grand chose en disant qu'ils sortent de la chambre et si la première partie m'a paru très forte, j'ai trouvé plus de longueurs et d'attitudes peu crédibles dans la deuxième partie. Le choc du retour n'est pas facile à vivre pour l'enfant qui ne soupçonnait même pas l'existence du dehors. Le côté hyper-normatif de la société est très bien rendu, le regard porté sur la jeune femme et Jack est forcément inadapté et trop autoritaire.
   
   Mais ce qui a dominé ma lecture par dessus tout, c'est l'émotion et l'attachement au petit Jack, cohérent dans ses réactions, perdu mais "peurageux". J'ai adoré sa manière de jouer avec le langage et de faire face à ce qui le terrifie en faisant appel à ses lectures et ses héros préférés.
   
   Pour les lectrices(teurs) qui, comme moi, n'aimeraient pas le mélange fait divers réel et fiction, sachez qu'ici c'est une fiction pure, qu'on l'on peut lire détachée de toute référence. J'ai fait d'ailleurs un rapprochement avec un film vu tout récemment "à moi seule" qui traite un peu du même sujet, d'une manière différente.
   
   "Maman se mordille sa lèvre, il y a une tâche noire dessus. Oui, mais je viens d'ailleurs, comme elle. Il y a très longtemps, j'étais...
    Au Ciel!
    Elle pose son doigt sur ma bouche pour que je me taise. Je suis née et j'ai été enfant, comme toi ; je vivais avec ma mère et mon père.
    Je secoue la tête : c'est toi, la mère!
    Mais j'en avais une à moi, que j'appelais Maman. Elle est toujours ma mère.
    Pourquoi elle fait semblant comme çà, c'est un jeu que je connais pas?
    Elle est... j'imagine que tu l’appellerais Mamie".
   

critique par Aifelle




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Enfant Sauvage moderne
Note :

   Depuis sa naissance, Jack n'a connu pour seul horizon que les quatre murs de la petite chambre où il vit avec sa mère. Du monde qui l'entoure, il ne connaît que ce qu'il voit à la télévision, sans comprendre encore que ces images proviennent d'un monde réel, et ne sont pas des fictions au même titre que les aventures de sa copine Dora l'exploratrice.
   
   Aujourd'hui, Jack a cinq ans, et des millions de questions qui l'assaillent, auxquelles sa mère ne peut pas toujours répondre, coincée par les limites étriquées de ce monde sur-mesure qu'elle lui a fabriqué. Elle le sait, elle ne pourra pas l'entretenir éternellement dans l'illusion d'une vie normale. Mais comment trouver les mots pour lui expliquer toute l'horreur de cette situation? Son enlèvement, cette réclusion forcée depuis des années, et les visites nocturnes de cet être immonde que l'enfant appelle Grand Méchant Nick?
   
   Peu à peu, une idée germe dans son esprit. Une idée folle, suicidaire peut-être, mais qui constitue le seul espoir auquel elle se raccroche : faire évader Jack, par n'importe quel moyen, quitte à risquer sa propre vie...
   
   Évidemment, à l'origine, il y a un fait divers. Sordide, glaçant, épouvantable. Le kidnapping d'une adolescente, sept années de séquestration et de viols répétés, la naissance d'un enfant. Mais à l'arrivée, "Room" est tout autre chose. Un roman poignant, déroutant, étourdissant.
   
   Et pourtant, les premières pages sont loin d'être convaincantes, en raison du point de vue adopté. La narration à hauteur d'enfant est certes un parti pris original et intéressant, mais aussi extrêmement périlleux. En effet, le lecteur devra s'armer d'une bonne dose d'abnégation pour faire fi des "Monsieur Placard", "Petit Dressing" et autres "Madame Télé", sans parler des séances d'allaitement biquotidiennes dont l'auteur nous gratifie à grands coups de "Doudou-Lait", et qui agacent par leur redondance.
   
   Mais passé l'énervement initial, on se laisse peu à peu entraîner dans le monde un peu spécial de Jack, un univers qui n'a rien de féerique, malgré les efforts désespérés de sa mère pour lui dissimuler la triste réalité. La première moitié du roman intrigue et pose les jalons d'un drame à huis clos dont les enjeux sont amplifiés par la naïveté du point de vue ; la seconde nous plonge au cœur d'une question terriblement angoissante : comment vivre "l'après", la liberté soudainement retrouvée, l'immensité du monde extérieur?
   
   Car c'est bien de cela qu'il s'agit, et la force de ce roman est bien de nous montrer que rien n'est joué lorsque la séquestration prend fin, mais au contraire qu'un long apprentissage commence, plus difficile encore pour le petit héros qui a tout à découvrir, campant un Enfant sauvage moderne, capable de susciter la fascination la plus morbide et méprisable qui soit.
   
   Porté par une construction solide, une écriture atypique et un habile sens du suspense, ce livre est de ceux qui ne laissent pas indifférent : si "Room" est avant tout une leçon de survie en deux parties, et dont la plus oppressante n'est pas nécessairement celle qu'on croit, c'est aussi un roman exceptionnel sur l'amour maternel le plus absolu, un amour qui passe sans cesse d'un extrême à l'autre, au gré des réactions souvent imprévisibles du petit Jack, cet enfant de l'ombre à qui l'on ordonne subitement, et sans explication, de devenir grand, autonome et raisonnable. Un enfant qui est un peu, au fond, chacun d'entre nous.

critique par Elizabeth Bennet




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