Lecture / Ecriture
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Véra Nabokov de Stacy Schiff

Stacy Schiff
  Véra Nabokov

Véra Nabokov - Stacy Schiff

Nabokov for ever
Note :

   Certains livres vieillissent un peu, beaucoup, pas du tout. La magie chez Vladimir Nabokov, c'est que rien dans ses écrits ne prend une ride.
   J'ai hésité avant de parler de Vladimir Nabokov parce que les sites qui lui sont consacrés sont légion. Ils sont non seulement légion mais ils sont également pointus ce qui fait que ma contribution (l'absence de "modeste" est volontaire) n'avait pas grand sens à mes yeux.
   
   Mais je me suis rappelée la façon dont j'imaginais l'écriture de Nabokov avant de la découvrir: poussiéreuse, classique et peut-être même affectée. C'est un a priori qui ne s'explique pas si ce n'est par un béotisme inavoué.
   C'est ainsi que m'est venue l'idée que d'autres avaient peut-être, eux aussi, cet a priori sur Vladimir Nabokov et qu'il n'était pas utile de les laisser faire la même erreur que moi car cet écrivain (et ceci sans tomber dans une quelconque "nabokovolâtrie") est tout simplement splendide, moderne et extrêmement facile à lire.
   
   Nabokov naquit le 23 avril 1899 à Saint-Pétersbourg, dans une riche famille aristocratique, qui émigra en Europe en 1919. Diplômé de l'université de Cambridge avec la mention "très bien" (1922), Nabokov commença à écrire, sous le pseudonyme de Vladimir Sirin, pour la presse de l'émigration russe à Berlin, où il vécut de 1923 à 1937 et où il épousa Vera Evséievna Slónim, elle-même écrivaine et traductrice, en 1922.
   Après un séjour de trois ans à Paris, il part en 1940 avec Véra pour les États-Unis, où il enseignera dans diverses universités et acquerra la nationalité américaine en 1945.
   Ce séjour de trois ans en France, et plus particulièrement entre Paris et la Côte d'Azur aura un impact important dans la vie de Nabokov. Il tombe éperdument amoureux d'Irina Guadanini. Irina n'avait manifestement rien d'une nymphette et avait alors trente et un ans mais Nabokov éprouva pour elle une intense passion; on pourrait dire qu'il l'avait "dans la peau" puisque cette aventure déclencha chez lui une sévère attaque de psoriasis (Brian Boyd, p. 434).
   Irina Guadanini ne sera pas la seule aventure extraconjugale de Vladimir Nabokov mais peut-être la plus forte.
   Quelques années après cette relation tumultueuse, naitra "Lolita"
   Stacy Schiff dans sa biographie de Vera Nabokov, révèle que Vladimir Nabokov aurait eu plusieurs maitresses dans les années 30 alors que lui et son épouse vivaient à Berlin. Elle cite une des lettres que celui-ci avait écrite à un ami: "Berlin is fine right now, thanks to the spring, which is particularly juicy this year, and I, like a dog, am driven wild by all sorts of interesting scents" mais la postérité et Nabokov lui même ne retiendront que Véra, 52 ans de mariage.
   Véra la muse, éditeur, agent, traductrice, protectrice, chauffeur, assistante et remplaçante lors des cours magistraux de Nabokov.
   
   Ce livre sur Véra Nabokov apportera la gloire à Stacy Schiff avec le prix Pulitzer en 2000. Un livre laborieux où la participation de Véra Nabokov dans le travail de Nabokov est enfin révélée envers et contre la volonté de Véra qui au fur et à mesure que son importance dans l' œuvre de son mari augmentait, minimisait son influence.
   A un journaliste américain qui lui demandait: "could you say how important your wife has been as a collaborator in your work?", Vladimir Nabokov répondit: "I could not."
   Et effectivement comment dissocier le travail de Véra de celui de Vladimir? Alors même que Nabokov suggérait des pages à Véra, elle lui faisait remarquer: "no, no, you can't say it this way," et Nabokov revenait vers elle avec une version remaniée. Elle pouvait aussi lui souffler une idée qu'il incorporait dans son travail. Ces observations ont profondément influencé les dernières pages de "Lolita" (écrit en grande partie à l'arrière d'une voiture conduite par Véra lors de leurs expéditions "chasses aux papillons"; Véra portant un revolver à la ceinture pour leur assurer protection).
   Etrange Véra qui avait interdit à son fils de lire Mark Twain de peur que cette lecture le pervertisse et qui criera au génie quand son mari se mettra à rédiger "Lolita", allant jusqu'à récupérer ledit manuscrit que son mari avait jeté dans une poubelle en flammes.
   "I shall be remembered by Lolita"
avait prédit Nabokov en 1966. Fine prémonition.
   
   Nabokov, qui n'aimait pas particulièrement la France, même s'il adorait la langue française pour sa musique et vouait un véritable culte à la Côte d'Azur (que l'on retrouve dans plusieurs de ses romans) avait beaucoup d'admiration pour notre littérature:
   "Les Exercices de style de Queneau sont un chef-d'oeuvre palpitant et en fait une des plus merveilleuses histoires de la littérature française."(Intransigeances, p.188)

   De leur côté les oulipiens ont été et sont des lecteurs assidus de Nabokov (ce fut en particulier le cas de Georges Perec).
   
   A la différence d'Arthur Schniztler, Vladimir Nabokov refuse catégoriquement d'insérer des pistes psychologiques dans la conscience de ses personnages:
   « J'ai fouillé mes rêves les plus anciens pour trouver des clés et des indications et permettez-moi de dire tout de suite que je rejette absolument le onde foncièrement médiéval, mesquin et commun, de Freud, avec sa recherche maniaque de symboles sexuels (recherche analogue à celle d'acrostiches baconiens dans les œuvres de Shakespeare) et ses petits embryons amers espionnant, de leurs recoins naturels, la vie amoureuse de leurs parents.»

   
   La psychanalyse est une «grossièreté des illustrations» qui ne rend pas assez justice aux détails. Nabokov la condamne pour l'usage qu'elle incite à faire du «symbole».
   
   Malgré lui, les personnages de Nabokov seront passés au tamis psychanalytique durant un demi-siècle et les analyses de l'écrivain, de l'épouse de l'écrivain et de tous les personnages créés par l'écrivain foisonnent dans la littérature psy.
   
   Selon Brian Boyd, Nabokov a toujours nié avoir été influencé par un quelconque auteur; il n'en demeure pas moins qu'il citait comme hautement importants pour lui: Gogol, Flaubert, Tolstoï, Tchekhov et comme poète Pouchkine.
   
   Ceux qui découvriront Nabokov constateront qu'il avait un sens étonnant des perceptions visuelles, des petites choses nuancées et insignifiantes. Cette esthétique du détail lui vient de Tchekhov mais aussi d'un phénomène neurologique appelé "synesthésie". Dans le cas de Vladimir Nabokov, il s'agissait d'une synesthésie dite "graphèmes-couleurs": chaque lettre de l'alphabet est associée à une couleur. Le "a" français lui évoque l'ébène poli, le "b" prend la couleur de ce que les peintres appellent "sienne calcinée" et ainsi de suite pour chacune des lettres de l'alphabet avec de belles nuances selon que l'alphabet est français ou anglais.
   "The word for rainbow, a primary, but decidedly muddy, rainbow, is in my private language the hardly pronounceable : kzspygv" (Speak Memory 1966).

critique par Cogito




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