Lecture / Ecriture
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La religion des ratés de Nick Tosches

Nick Tosches
  La religion des ratés
  Country. Les racines tordues du rock'n'roll
  Héros oubliés du rock'n'roll : les années sauvages du rock avant Elvis
  Les Pièges de la nuit
  La Main de Dante
  Confessions d'un chasseur d'opium
  Night train
  Moi et le diable
  Le Roi des Juifs

AUTEUR DES MOIS D'AVRIL & MAI 2017

Nick Tosches, né en 1949 à Newark, dans le New jersey, d'un père italien et d'une mère irlandaise, a grandi à New York.

Divers petits boulots remplacent les études et ses premiers textes sont d'abord publiés dans des magazines de rock.

Il est l'auteur de plusieurs biographies, d'ouvrages de référence sur la musique moderne nord américaine et de polars, mais aussi de poésies.

La religion des ratés - Nick Tosches

Loteries clandestines
Note :

   Nick Tosches est connu pour sa biographie de Jerry Lee Lewis ("Hellfire"), sa passion pour le jeu et son intérêt pour la mafia. "La main de Dante" (2003) et "Le roi des Juifs" (2006) sont ses deux derniers ouvrages traduits en français, mais il est devenu célèbre dès son premier roman noir paru en 1988 aux États-Unis,  traduit par Jean Esch et publié sous le titre  «La religion des ratés».
   
   L'un des protagonistes nous explique quelle est cette religion, c'est "la chance" que les joueurs invétérés croient avoir. L'histoire nous plonge dans l'univers des loteries clandestines. Le récit suit les aventures de Louie, un petit usurier qui survit par diverses combines et est amoureux de la belle et rétive Donna Lou. Ce Louie est le neveu d'un certain oncle John, alias Giovanni Brunellesches, qui doit le début de son ascension à Il Santo, le fameux mafioso qui reçut cinq balles dans la tête un jour de septembre 1930 alors qu'il était sagement assis dans sa cuisine. Giovanni à son tour est devenu un vieux mafieux et un amateur de gros cigares;  il est installé à Newark mais il compte bien rentrer dans la Péninsule, après une dernière grosse arnaque. Or les loteries truquées c'est aussi le "bizness" de l'inquiétant Frank, alias Il Capraio, dont le repaire n'est autre que la salle aux rideaux tirés au fond du bar louche de Giacomo l'ex-taulard. L'oncle Giovanni et Il Capraio se connaissent depuis des lustres et se détestent depuis toujours. Il Capraio fait régler ses comptes par son habile porte-flingue, Joe Brusher, qui, lui, rêve de partir avec sa Buick direction la Floride. Entre les deux vieux caïds, la partie est serrée. La fin surprenante.
   
   Le lecteur en apprendra peut-être sur le billet vert, son histoire et ses illustrations, mais il se perdra plus certainement dans les détails des arnaques sur le loto; il trouvera à coup sûr intérêt à la description d'un milieu, arrosé, daté et pittoresque. Dans les bars croisent des figures grotesques comme Goo-Goo Mangiacavallo et naissent des conversations inoubliables
   
   "Louie resta assis là à boire pendant environ deux heures. Il avait déjà ingurgité une forte quantité d'alcool et, requinqué par le repas qu'il venait d'avaler, il devint plus bavard. Ayant débuté par des commentaires sur la future saison de football, le barman et lui en vinrent —tout naturellement semble-t-il — à discuter pour savoir pourquoi chaque Kennedy qui succédait à un autre était encore plus pourri que le précédent. Ce qui les amena —tout naturellement une fois encore— à évoquer la qualité du basilic que l'on trouvait par ici. De là, la discussion dériva vers la propagation des lesbiennes, la nécessité de revenir à la messe en latin, et ces deux constations malheureusement irréfutables: premièrement, l'archevêque et le maire de New York étaient pédés comme des phoques et, deuxièmement, les côtes de porc de chez Ottomanelli n'étaient plus ce qu'elles étaient." (Extrait, page 238)
   

   La couleur locale est ici ambiguë, un pied aux States et l'autre au Mezzogiorno. D'une part, Nick Tosches utilise assez de vocabulaire italien pour donner aux mafiosi leur couleur vraie, comme on saupoudre de parmigiano une bonne assiette de pâtes pour en révéler la saveur. D'autre part, la proximité du quartier financier et la lecture du Wall Street Journal inspirent à Louie ses premières spéculations dignes du "capitalisme de casino": il achète des actions Nomura après avoir fait un fructueux aller-retour sur le platine alors en forte hausse. Sur le trottoir, devant son bistro, Giacomo aperçoit la silhouette des tours jumelles. Une époque révolue, je vous dis: la jeune cliente du bar adorait même Bruce Springsteen — c'est tout dire.
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critique par Mapero




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Son premier roman
Note :

   C'est Sibylline, du site Lecture-Ecriture qui m'a récemment interpellé car l'auteur du mois (en fait avril et mai 2017) sur son site, c'est Nick Toshes et qu'elle était étonnée de ne rien voir de lui chez moi. Normal, je ne connaissais pas.
   
    Nick Toshes est poète, écrivain, biographe et journaliste spécialiste du rock étasunien. Dans sa bibliographie, j'ai choisi son premier roman, écrit en 1988 et traduit chez Gallimard en 1996 (il aurait bénéficié d'une première traduction et sortie chez Gérard de Villiers en 1989, sous le titre "Les pièges de la nuit", si Wikipédia dit vrai).
   
   Voilà un vrai roman étasunien, ça fleure New-York, les petites arnaques, les bars louches et leur fréquentation de drogués, alcooliques, joueurs, filles cherchant un mec pour la soirée et inversement, ... Les rues sont pleines de gens pauvres, largués par la société, qui se débrouillent. Et au milieu de tout cela Louie se promène, tente de récupérer l'argent qu'il a prêté, il s'est lancé dans la carrière d'usurier, mais Louie est trop gentil, n'a ni les méthodes, ni la violence des usuriers habituels, l'argent ne rentre donc pas si facilement...
   
   C'est un roman noir, mais pas seulement, Nick Toshes s'attarde longuement sur des pans entiers de la société new yorkaise, sur le racisme, le sexisme, le machisme, le féminisme, la pauvreté. C'est un langage direct, oral qui lorgne parfois très franchement sur la poésie. On visualise bien les situations, les dialogues pourraient être filmés, ils sont souvent drôles :
   "L'amour par téléphone, déclara le vieil homme d'un air solennel. C'est nouveau. Tu appelles, tu payes et la nana te cause. Ils en ont parlé à la télé dans l'émission de Donahue l'autre jour. Tu te rends compte ? Payer une bonne femme pour qu'elle cause ! C'est comme payer un oiseau pour voler !" (p.58)
   

   Certes, un peu machiste, mais c'est un peu le genre qui veut cela, on reste dans le genre roman noir étasunien des années 80/90, très masculin. Ma réserve -assez importante tout de même- viendrait de l'arnaque montée par Giovanni et que l'auteur raconte par le menu, et là, je dois dire que je fus largué, c'est technique et finalement peu important -pour moi (les chiffres, les chiffres, décidément ce n'est pas mon truc). Je suis parvenu à saisir l'essentiel du message sans comprendre l'arnaque dans les détails, j'avoue même avoir passé les -nombreuses- pages la décrivant assez vite.
   
   Malgré cela, je me dois ici de remercier Sibylline, car grâce à elle, j'ai découvert un auteur qui dans un genre parfois un peu superficiel se distingue par la profondeur de son propos et de ses personnages. Pas si mal.
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critique par Yv




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Le mieux pour éviter les pièges, c'est de dormir la nuit...
Note :

   Dans le quartier italien de Brooklyn à New-York, Louie exerce, si l'on peut parler de profession, un travail particulier qui aurait dû l'enrichir, mais les aléas de la vie ont voulu qu'il vit honorablement, sans plus.
   
   Il prête de l'argent à des taux usuraires, mais ses débiteurs sont bien obligés de passer par lui, ou par l'un de ses confrères qui sont souvent moins regardant que lui. Il ne leur met pas le couteau sous la gorge, et certains oublient de le rembourser.
   
   Il tâte aussi de la loterie parallèle, en marge de la loterie organisée et officielle, et parfois cela peut rapporter. Et il traîne de bar en bar, pour ses petites affaires qui ne peuvent avoir de bureau avec pignon sur rue. Et c'est dans l'un de ces troquets, celui où il possède ses habitudes, qu'il entend une conversation ayant pour rapport un certain Joe Brusher, un tueur notoire et un homme nommé Il Capraio. Ce qui met la puce à l'oreille de Louie, car Il Capraio qui est un vieux de la vieille dans le quartier, a des démêlés avec Giovanni, le grand oncle de Louie qui s'est retiré à Newark.
   
   Tout en continuant ses bricoles, Louie en informe Giovanni qui médite une parade. L'argent rentre et entre deux petits arrangements avec les chiffres du loto et prêts à taux usuraires, Louie passe son temps avec Donna Lou. Une liaison sulfureuse, mouvementée, intense et houleuse, passionnée et intermittente.
   
   Louie se dégote une nouvelle occupation, un nouveau moyen pour placer de l'argent, et fructifier sa mise de fonds. Il s'associe avec Goldstick propriétaire d'un PeepShow qui passe des petites annonces dans un journal spécialisé. Goldstick réalise et vend des films pornographiques via sa boutique Rêves & Co, et cela peut s'avérer une affaire juteuse auprès d'amateurs de fantasmes qui n'hésitent pas à payer cher pour voir leurs rêves se réaliser sur pellicule. Du moins c'est ce que pense Louie qui n'hésite pas à investir.
   
   Mais pour autant les démêlés obscurs entre Il Capraio et son oncle Giovanni prennent un tour funeste.
   
   Cette histoire, qui est plus un reportage sur la petite truanderie italienne de New-York qu'une véritable intrigue, pèche par un manque de rigueur. Peut-être est-ce dû à une traduction tronquée, d'autant plus que les scènes torrides de sexe sont exploitées. Il est vrai que cet ouvrage est publié sous les auspices de Gérard de Villiers, mais les autres romans de la collection ne souffrent pas d'une telle obsession dans le salace. Il faudrait pouvoir lire le texte dans sa version originelle.
   
   Tout tourne autour, ou presque des chiffres, du Loto et des taux usuraires, chiffres largement commentés, décrits, expliqués. Et la guerre, entre deux vieillards, d'origine italo-albanaise, n'est présente que parcimonieusement, même si elle est le fond même de l'histoire.
   Si l'on peut effectuer des rapprochements stylistiques et d'inspiration avec notamment pour les romanciers de la même époque avec Robin Cook (le Britannique) et Lawrence Block (avec notamment "Huit millions de façons de mourir"), je pencherais plutôt vers les grands anciens de la littérature noire américaine, avec les romans de gangsters et d'atmosphère écrits par William Riley Burnett ou Marvin H. Albert, la rigueur de l'intrigue en moins.
   Toutefois certaines réflexions émises par Louie ou Il Capraio valent le détour.
   Ainsi Louie donne sa version de l'esclavage à Donna Lou :
   "Les Noirs et les Blancs ont toujours fait la guerre, profitant de toutes les occasions pour réduire l'autre en esclavage. Et ne t'imagines surtout pas que l'esclavage c'est du passé. Il n'y a que l'emballage qui change. Celui qui trime toute sa vie pour payer son loyer et remplir son assiette n'est rien d'autre qu'un esclave, même si chaque mois son maître lui donne quelques billets qu'il sera obligé de rendre aussitôt pour payer son loyer et remplir son assiette. Bien sûr on peut toujours se racheter, tu diras. Mais c'est bien ce que faisaient les esclaves : ils avaient toujours droit de racheter leur liberté avec de l'argent."

   Quant à Il Capraio, il possède sa petite idée sur le trafic de drogue et la légalisation des produits illicites :
   "La loi, c'est pas toujours logique. Les juges ne veulent pas forcément en finir avec le crime. Ils ont un intérêt dans la came, tout comme les médecins ont un intérêt dans le cancer, et comme les pompes funèbres ont un intérêt dans la mort. C'est leur pain quotidien. C'est pour ça que je ne pense pas qu'il la légaliseront. Ça résoudrait trop de problèmes. Et ça ferait perdre pas mal de fric à pas mal de gros bonnets."
   

   Un premier roman, un peu décevant, et la traduction signée en Série Noire est-elle plus proche de la version américaine, même si le titre de la collection Polar USA, est plus proche du contexte ? La différence de pagination est minime, si l'on considère que les caractères d'imprimerie de "Les pièges de la nuit" sont assez relativement petits.

critique par Oncle Paul




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