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Les Âmes mortes de Nicolas Vassiliévitch Gogol

Nicolas Vassiliévitch Gogol
  Nouvelles de Pétersbourg
  Les Âmes mortes

Nicolas Vassiliévitch Gogol (en russe : Николай Васильевич Гоголь, Nikolaï Vassilievitch Gogol et en ukrainien : Микола Васильович Гоголь, Mykola Vassyliovytch Hohol)

Gogol est né en 1809 dans un village au cœur de l'Ukraine, au sein d'une famille de nobles campagnards à la fortune limitée. Son père, décédé alors qu'il est encore adolescent, écrit de petites pièces de théâtre et développe son goût pour la littérature. Sa mère lui donne une éducation religieuse traditionnelle qui contribuera, au fil des ans, à son évolution vers un mysticisme maladif. Après de médiocres études, Gogol quitte l'Ukraine pour Saint-Pétersbourg, avec l'ambition de faire une grande carrière dans l'administration et la littérature.

Après une existence difficile, échouant à mener à bien son chef d'oeuvre "Les âmes mortes", rongé par les difficultés et le mysticisme, il décidera de se laisser mourir en 1852, refusant nourriture et soins et sera achevé par les médecins qui lui infligeront alors des traitements violents (bains froids, saignées, cataplasmes et sangsues).

(à partir d'une excellente fiche sur Wikipedia)

Les Âmes mortes - Nicolas Vassiliévitch Gogol

Une œuvre protéiforme
Note :

   Les grandes œuvres n’ont jamais fini de nous interroger et "Les Ames mortes" de Nicolas Gogol ne déroge pas à la règle. On sait que ce "roman-poème" de Nikolaï Vassiliévitch Gogol (1809-1852), entrepris en 1835 à Saint-Pétersbourg, et rédigé surtout à Paris (1836) en Suisse et à Rome, lui demanda plus de dix-sept ans de travail.
   
   Ce "Léviathan", ainsi que Gogol l’appelle lui-même, devait être composé de trois parties mais il n’en demeura qu’une seule, la première. Terminée en 1841, elle est publiée en 1842 avec un titre que lui imposa la censure: "Les aventures de Tchitchikov" ou "Les Ames mortes". Elle connaît alors un succès immédiat, tout en étant en butte à de nombreuses critiques.
   
   En 1846, paraît la seconde édition, inachevée. Comme le Paradis succède à l’Enfer dans la "Divine Comédie" de Dante, cette partie aurait été l’envers de la première. Pourtant on n’y entrevoit guère l’exaltation des valeurs spirituelles qu’envisageait l’auteur. En 1845, Gogol la jette au feu et il se propose de la refaire.
   
   En 1846, il se remet au travail. Mais après avoir terminé onze chapitres, aidé de son domestique, il jette l’ensemble au feu en février 1852. S’il affirme, tout en regardant se consumer le manuscrit, que "le second volume des Ames mortes a été brûlé parce qu’il devait l’être", il se plaint aussi: "Comme le diable est puissant ! Voyez à quoi il m’a poussé…"
   
   Quant à la troisième partie, qui devait montrer la régénération de l’escroc Tchitchikov, elle nous demeure pour jamais inconnue.
   
   C’est Pouchkine qui donna à l’écrivain son sujet, dont il avait voulu lui-même faire un poème. Peut-être est-ce à cause de cela qu’après la mort du poète en 1837, son admirateur l’intitula "roman-poème", en en faisant ainsi une sorte de "legs sacré". Peut-être aussi parce qu’il ne s’y interdit pas des digressions lyriques, notamment sur le thème de la terre russe.
   
   Si les péripéties de l’écriture de ce roman contribuent à en faire une œuvre singulière, le thème des plus étranges y est aussi pour quelque chose. Il s’agit des événements de la vie d’un certain Tchitchikov (ses origines ne seront dévoilées qu’à la toute fin du livre) qui souhaite faire fortune. Pour réaliser son but, il met au point une escroquerie destinée à duper le fisc et les propriétaires terriens. Il achète à vil prix des paysans-serfs, morts après le dernier recensement (ce dernier avait lieu tous les dix ans), mais encore vivants pour l’administration fiscale. C’est la raison pour laquelle on les appelle "âmes mortes", puisqu’ils "vivent" encore des années dans les registres de l’Etat et que leurs propriétaires continuent à payer l’impôt. Tchitchikov les transfère ensuite sur le papier dans la Chersonèse, une région où l’on concède de vastes terrains à ceux qui possèdent de nombreux serfs. Il ne lui reste plus qu’à se faire prêter de l’argent par les banques russes. Un procédé qui ne pourra manquer de faire penser à certains scandales financiers actuels!
   
   Tchitchikov, qui circule dans sa britchka, est accompagné dans ses pérégrinations à travers la Russie par son cocher Sélifane, souvent pris de boisson, et son valet Pétrouckka, à la forte odeur sui generis. Le récit se fonde ainsi sur les diverses rencontres de l’escroc avec les petits et les grands propriétaires, ruinés par la disette et le choléra. Le dernier chapitre est consacré à la révélation des origines de Tchitchikov.
   
   C’est l’occasion pour Gogol de brosser une galerie de portraits inoubliables: Manilov est un personnage lisse, "ni chair ni poisson", un fainéant qui se rassure quand le héros lui affirme que la transaction n’est pas "contraire aux institutions"; Madame Korobotchka est celle qui hésite à vendre parce qu’elle veut connaître le prix exact d’une "âme morte"; Sobakévich est un ours âpre au gain, dont la femme ressemble à une oie; Pliouchkine devient le prototype de l’avare, un ladre, un fantoche, qui renonce à engager la moindre dépense; Nozdriov, le bon vivant, accumule les mensonges et il est celui qui révélera la supercherie. Cette satire impitoyable de la société russe n’omet pas les petite gens mais ceux-ci apparaissent de manière plus sympathique.
   
   Au-delà de la veine comique qui irrigue tout le roman, "Les Ames mortes" propose de nombreuses pistes de lecture. Certes, Gogol voulait en premier lieu écrire une œuvre comique, en mettant en scène un "coquin". On n’en finirait pas de relever les éléments du comique de situation, du comique de répétition, les ruptures, les oppositions ou les rapports inattendus. On a très souvent envie de sourire en découvrant les comparaisons et les métaphores choisies dans la société rurale, ou la société des fonctionnaires russes qui s’animent sous l’aspect d’animaux. L’art du portrait est ici porté à son point d’excellence.
   
   Puis le rire se fait amer quand on perçoit l’immense médiocrité humaine de ce monde où les êtres ne sont bien souvent plus que leur fonction. Et les "âmes mortes", ce sont sans doute, au premier chef, tous ces personnages réduits à l’état d’automates. "On dirait vraiment que tout est mort, que les âmes vivantes ont, en Russie, cédé la place à des âmes mortes", écrivait l’auteur dans "Quatre lettres à diverses personnes à propos des Ames mortes". Le regard de Gogol, dans sa terrible lucidité, sonde une société russe, déjà prête pour tous les nihilismes à venir.
   
   Stéphanie Girard, dans un passionnant article, intitulé "Le fantastique dans l’œuvre de Nicolas Gogol", insiste sur cet aspect de l’œuvre, peut-être pas le plus étudié. Si de nombreux éléments réalistes y sont évidemment présents, ils coexistent avec le fantastique, puisque ce dernier correspond à l’irruption de l’irrationnel, du surnaturel, dans le quotidien. Stéphanie Girard explique comment les événements sont alors saisis par une conscience, un sujet, au sens philosophique du terme, celui-ci étant souvent "un homme cruel sous des abords policés". C’est bien le cas de Tchtchikov, dont le chapitre XI nous apprendra qu’il n’est pas un "homme vertueux" mais un "coquin", qui a dupé tout le monde. C’est un être double, qui peut faire penser au célèbre Docteur Jekyll et Mister Hyde, prototype du héros fantastique. Par ailleurs, on se retrouve dans des mondes qui sont souvent des non-lieux, et on remarque que la ville de N… ne peut être située. De là à penser que "Les Ames mortes" sont le récit d’un voyage en enfer, c’est un pas que franchit Stéphanie Girard en écrivant que "la lecture des Ames mortes comme un voyage dans les enfers permet de mettre l’aspect fantastique présent chez Gogol en lien avec le carnaval et le comique populaire". Par ailleurs, elle voit dans le héros de Gogol un avatar du Diable. A la douane, ses chefs ne disaient-ils pas que "c’était un diable incarné"? Quant à la mort, motif essentiel du fantastique, outre qu’elle est présente dans le titre, elle irrigue de nombreuses pages du roman.
   
   Un des autres intérêts de ce roman génial est la relation qui s’instaure entre l’auteur, le narrateur et le lecteur. A la suite de Diderot, le premier à employer le procédé, Gogol crée un personnage qui n’a pas de secrets pour un narrateur omniscient qui raconte en focalisation zéro. Les insertions du narrateur - manifestées par l’emploi du je ou du nous- sont ainsi très nombreuses. Elles lui permettent de donner son point de vue sur certains sujets, tout en interrompant ou en relançant le récit. Ainsi en va-t-il en ce qui concerne les femmes, les lois de l’hospitalité, le bonheur des voyages ou encore la vieillesse. Quant aux adresses au lecteur, elles le préviennent de ce qui va arriver, lui rappellent certains événements, lui content la jeunesse du narrateur ou encore lui donnent l’occasion d’énoncer son projet littéraire.
   
   N’oublions pas non plus que Gogol disait que ce roman était à l’image de son âme: "Ma dernière œuvre, c’est l’histoire de ma propre âme…" L’errance de Tchitchikof, n’est-elle pas celle de l’écrivain russe à travers l’Europe, celle de l’artiste incompris, prêt à toutes les aventures mystiques, à tous les autodafés, celle d’un "banni", ainsi que Georges Nivat désigne Gogol? On notera aussi que le héros est célibataire et n’entretient aucune relation avec des femmes: certains n’ont pas manqué de s’interroger sur l’attachement passionné de Gogol à sa mère, sur une homosexualité refoulée qu’il aurait vécue dans la douleur.
   
   Qu’est-ce donc alors que ce roman? Si on le qualifie de politique, on est peut-être dans l’erreur puisque Gogol lui-même réfutait cette lecture. Interprétation difficile par ailleurs car on peut se demander si Gogol est "l’apologète du knout" comme on le lui a reproché ou bien plutôt le précurseur de la Révolution russe que d’autres ont voulu voir. S’il semble difficile de caractériser ce roman-poème de roman psychologique, les personnages étant surtout typisés, on lui reconnaîtra certains aspects réalistes. Le mot "poème" trouvera pourtant sa justification dans quelques digressions lyriques dans lesquelles se dit l’amour éperdu de Gogol pour la Russie, sa terre natale, si souvent fuie. On pourra aussi voir dans "Les Ames mortes" une œuvre picaresque, le personnage étant sans cesse en déplacement et ses aventures étant l’occasion de mettre en jeu la satire de la société. Dire encore de ce roman qu’il est pré-symboliste n’est pas non plus exagéré, à partir du moment où ce tableau d’un monde de fonctionnaires peut être lu comme le symbole de "ce ver qui mine la société russe". On a bien vu comment la perspective fantastique n’est pas non plus invraisemblable, certains critiques y voyant en outre des pages préfiguratrices de l’univers kafkaïen ou de l’absurde.
   
   Ce sont donc ces différents degrés de lecture qui rendent passionnante la lecture de ce grand roman russe, de ce roman de "l’âme pétrifiée", une œuvre protéiforme qui n’a pas fini de lancer les reflets de ce "beau luminaire" évoqué dans la dédicace.

critique par Catheau




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