Lecture / Ecriture
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Orangeman de Fred Johnston

Fred Johnston
  Orangeman

Orangeman - Fred Johnston

Orange mécanique
Note :

   Auteur né à Belfast en 1951, il réside dorénavant à Galway, il s'est converti au catholicisme, ce qui doit être, il me semble, très rare. Il est très impliqué dans la vie culturelle et littéraire du Connacht. Sept nouvelles pour découvrir cette nouvelle plume, qui aborde un thème relativement rare dans la littérature irlandaise, la présence de nombreux étrangers attirés par le mythe du «Tigre Celtique».
   
   « Orangeman » commence ce livre. Un texte très fort, un enfant dont la mère est catholique, le père converti à cette religion pour pouvoir l' épouser, l'enfant lui ne sait plus trop! Orange ou Vert! Suivre une de ces grandes marches du mois de juillet le laisse perplexe, fier de ces hommes qui défilent conquérants, il applaudit, mais son père lui demande d’arrêter... Les descriptions de ces grands rassemblements sectaires font froid dans le dos, mais c'est le but recherché... faire peur aux catholiques... la musique guerrière, les «Lambeg drum» assourdissants... et la mort qui elle aussi est en marche dans un pays vivant au rythme des «troubles»!
   
   « Mariage mixte » dans un pays qui considère que l'union entre catholiques et protestants est un mariage mixte, alors que dire d'un homme qui épouse une égyptienne? Rien n'est simple, le racisme ordinaire fait son chemin, un certain communautarisme s'installe, les relations de l'épouse sont des déracinés également, asiatiques ou africains... le couple se désagrège... lentement mais sûrement.
   
   La différence également dans la nouvelle « Débile », « Étoile du Nord » parle d'un autre gros problème de la société irlandaise, les violences conjugales souvent liées à l'alcool. Problème évoqué par Roddy Doyle dans son roman «La femme qui se cognait aux portes». Un homme, une femme qu'il a beaucoup aimé, mariée à un époux violent... Mais cette violence est née dans le quotidien du pays, un jour sur une route et l'explosion une bombe. Une atmosphère étouffante, deux couples, l'un du nord, l'autre du sud, qui furent amis, mais qui depuis se déchirent... La meilleure nouvelle du recueil mêlant étroitement l'histoire de gens ordinaires avec celle de cette île divisée en deux entités que tout oppose. «Dans la dèche», le titre de la nouvelle qui termine ce recueil est la réalité économique actuelle, dans la dèche et avec des dettes... Tigre celtique de papier... le monde politique et les banquiers te saluent bien et te remercient! L'argent n'est jamais perdu pour tout le monde. Que reste-t-il après deux ans de chômage, la haine et la littérature comme thérapie.
   
   Un ouvrier dans une situation étrange en compagnie d'une belle et jeune femme pour le moins éméchée, futilité et gravité de la vie. L'argent et la fausse respectabilité qu'il procure mais la roue tourne... L’Irlande du sud et son histoire récente semblent résumées ici. «Noël chez le juifs» se passe au Canada où une famille originaire de Belfast s'est installée dans une maison propriété d'une famille juive. La vie de tous les jours à travers le regard d'un très jeune enfant avec ce que cela peut comporter parfois de traumatisme profond. Un récit très émouvant sur fond de fête de Noël et de différences religieuses. L'auteur ne nous indique pas précisément où se déroule ces histoires. Si «Orangeman» est nettement situé en Irlande du nord, il semblerait que «Le jardin du ciel et de la terre» par exemple soit plus «sudiste», au temps de cette opulence factice qui s'est envolée avec son lot de mesures d'austérité et de retour de l’émigration vers l’Australie en particulier.
   
   On pense ici, à deux livres : « La rue et autres nouvelles » de Gerry Adams pour Belfast et « Les ombres sur la peau » de Jennifer Johnston, pour Derry qui, eux aussi, analysent très bien l'ambiance très étrange qui régnait sur dans ces villes en ces années de troubles, soldats armés, voitures blindées et hélicoptères dans le ciel. Autre référence littéraire Aidan Higgins que lit un des personnages du livre.
   
   Ce livre aborde aussi un sujet très sensible et nouveau pour l'Irlande, le racisme car de pays d'émigration, la soudaine et très brève opulence a attiré de la main d’œuvre du monde entier et cela ne s'est pas toujours passé de manière très sereine. Un des personnage du livre résume très bien la situation:
   
   -« Il n'y a pas plus intolérant, tu sais que ceux qui ont été jadis colonisés ».

   
   Ces récits qui, s'ils ne sont pas très optimistes, sont de grande qualité, pas très faciles malgré tout. Une réussite pour un auteur qui, il me semble, n'avait pas encore été traduit en français.
   
   
   Extraits :
   
   - Il avait peine à s'imaginer un homme comme son oncle Ernie dans la peau d'un agresseur belliqueux, prenant délibérément d'assaut les quartiers catholiques.
   
   - Des hommes aux visages épanouis, s'apprêtant à passer du bon temps. Ces hommes étaient-ils dangereux?
   
   - Comment douter un instant que ces hommes étaient les maîtres de cette terre qu'ils foulaient à présent? Comment mettre en doute cette foi immuable qu'ils avaient en eux, leur opposition farouche à toute intrusion étrangère?
   
   - Elle était belle, de cette sorte de beauté des femmes de quarante ans avec laquelle les plus jeunes ne sauraient rivaliser.
   
   - Et là, dans ce pub, je les haïssais, tous ces visages ouverts, je haïssais l'amitié et la tolérance.
   
   - Le simple fait d'être irlandais impliquait-il de devoir toujours être sur le qui-vive?
   
   - …. et elle prononça ces mots que je n'avais jamais imaginés qu'on puisse m'adresser, à moi: salaud de raciste.
   
   - Tout le monde était amical sur la promenade, pas question de religion, de sectarisme, rien de tout ça.
   
   - Cette journée entière fut pour moi la préparation d'une débâcle bien particulière, une déchirure, d'une privation que jamais rien ne viendrait compenser.
   
   - Depuis que je le connais, il ne m'a pas montré le moindre signe de ce supposé bon sens calviniste des gens de l'Ulster.
   
   - «J'ai toujours dit que c'était ton pays ici. C'est pas vrai, Janet? Ouais. Ton pays, pas le mien, ni le sien».
   

   
   Titre original : Keeping in the Night Watch (1998)

critique par Eireann Yvon




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