Lecture / Ecriture
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La mauvaise rencontre de Philippe Grimbert

Philippe Grimbert
  Un secret
  La mauvaise rencontre
  La petite robe de Paul
  Un garçon singulier

Philippe Grimbert est un écrivain et psychanalyste français né à Paris en 1948.

La mauvaise rencontre - Philippe Grimbert

Gouffres inconscients
Note :

   J’ai acheté "La mauvaise rencontre" de Philippe Grimbert tout à fait par hasard. En regardant la couverture et en lisant la première page, je m’étais figuré que ce serait un livre léger, quelque chose de charmant sur les souvenirs d’enfance, avec ce qu’il faut de nostalgie.
   
   C’est loin d’être le cas : ce livre est très sombre, le thème de la mort est présent du début à la fin et il plane sans cesse un sentiment d’inquiétude.
   
   L’histoire est celle de Mando et de Loup (le narrateur), deux garçons qui, dès le temps des bacs à sable, se lient d’une amitié fusionnelle. Cette amitié durera jusqu’à leur entrée à l’Université, Mando choisissant le Droit et Loup la Psychanalyse. A partir de là un gouffre se creuse entre eux, irrémédiable.
   
   Le suspense est ménagé pendant tout le livre pour nous amener vers la révélation de ce gouffre, et j’ai d’ailleurs plutôt aimé la manière dont les chapitres étaient construits : l’auteur nous prévient de ce qui va se produire, dans le chapitre suivant il change de sujet, puis il nous ramène au sujet sur lequel nous étions prévenus et que nous avions perdu de vue. Malgré la présence de pas mal d’indices, je n’avais pas imaginé la révélation finale.
   
   Mais si ce livre m’a paru fort c’est moins pour son alternance d’effets d’annonces et d’effets de surprises que parce qu’il aborde le thème du double et de la ressemblance. Et je me suis posé pas mal de questions après l’avoir refermé :
   Est-ce que partager les mêmes goûts, les mêmes idées, et avoir en plus une longue histoire commune suffit pour dire qu’on se ressemble?
   Est-ce qu’on ressemble à quelqu’un uniquement parce qu’on veut lui ressembler?
   Je me suis aussi demandé sur quels critères on pouvait bien choisir ses amis à l’âge de trois ou quatre ans, si c’était juste le hasard ou s’il y avait déjà des accords de personnalités.
   
   J’ai lu d’autres critiques de ce livre, et elles mettent toutes beaucoup en relief la personnalité de Mando. Pour ma part, il m’a semblé que ce personnage était, si j’ose dire, logique avec lui-même.
   
   Par contre le personnage du narrateur m’a paru vraiment trouble, ambigu, et je suis restée perplexe en voyant qu’il ne cherchait jamais à expliquer ses sentiments.
   
   Et puis je me suis rendu compte que le livre était autobiographique (il est dédicacé “A mes fantômes”) et j’ai pensé que ça devait être une forme de pudeur.
   
   En tout cas ce livre est assez fort, troublant, et on sent dedans beaucoup de sincérité.
   ↓

critique par Etcetera




* * *



Trop lourd
Note :

   Loup est tout pour Nine, une tante qui l’a élevé. Tout pour Mando, un garçon de son âge rencontré au Parc Monceau ; presque tout pour Gaby, une femme âgée, amie de sa mère. Il les connaît depuis si longtemps que ses premiers souvenirs ce sont eux. Aucun des trois ne saurait se passer de lui, mais Nine est tellement chiante qu’il finit par l’éviter, Mando est tellement exigeant qu’il finit par lui échapper grâce à ses cours de psychanalyse, et Gaby est tellement chouette qu’il ne s’en lasse pas. Il les enterre tous les trois, avec mention passable pour Nine, morte de chagrin parce qu’il l’a délaissée, mention spéciale pour Gaby (importante veillée funéraire musicale et charnelle) et plus que spéciale pour Mando qui voulait se suicider et l’entraîner dans la mort. Cela fait trois mauvaises rencontres et non une. Des rencontres, il faut bien en faire pourtant, et la plupart sont problématiques. Heureux l’être humain qui survit et vit en croisant quelques êtres humains à qui il ne devra rien de plus qu’un salut. Cet être existe-t-il? Même Robinson a fini par rencontrer Vendredi.
   
   Loup soupçonne qu’être tout pour quelqu’un, c’est en fin de compte être le troisième pied d’un tabouret qui sans cet appui s’effondrera. Ces êtres pour qui vous êtes tellement cher, vous vous rendez compte que cela n’a été qu’un grand vide, sans vrai dialogue. Mais comment exister pour quelqu’un d’autre sans être "tout ou rien" pour lui? Loup n’en sait rien. Moi non plus.
   
   Voilà donc un roman psychologique, qui soulève d’intéressantes questions parfois assez bien posées. Mais un récit qui reste ennuyeux à lire, manquant de dynamisme et d’humour. Même lorsqu’il décrit les jeux d’enfants avec Mando, Loup reste lourd. Même lorsqu’il évoque la vieille dame originale avec qui il passait ses soirées, Loup demeure fort sérieux. Même lorsqu’il évoque son professeur qui maniait bien l’humour noir, son propos reste sage et pesant.
   ↓

critique par Jehanne




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Juste une histoire triste
Note :

   C'est l'histoire de deux jeunes garçons, qui pensent que rien ne pourra jamais les séparer, qui vivent intensément leur amitié. L'histoire presque banale de deux enfants qui font tout à deux, mais qui vont prendre des chemins qui petit à petit divergent. Classique, dira-t-on. Sauf lorsque pour l'un d'entre eux, cette amitié est bien plus que cela, et que la rupture amicale jamais franchement énoncée détruit l'équilibre vital du jeune homme.
    
   Cette histoire, c'est celle de Mando et Loup, deux jeunes garçons qui s'aiment passionnément, d'une amitié qu'on imagine indestructible. Mais Loup a d'autres centres d'intérêt que son ami. La présence de Nine, sa seconde maman, à ses côtés est pour lui primordiale. Tout comme celle de Gaby, une amie joueuse de cartes beaucoup plus âgée, avec laquelle il nouera des liens d'une intimité profonde. Ces deux femmes ne sont pas pour Loup des concurrentes pour son amitié avec Mando, mais ce n'est pas ainsi que le conçoit son ami.
    
   Car lui, il a besoin de Loup. Mais il ne reproche rien, même pas quand Loup décide au dernier moment de ne pas partir en colonie de vacances avec lui sans l'en avertir. Mando garde cela pour lui, et note tout cela dans un cahier, que découvrira Loup et dans lequel il apprendra les secrets de son ami.
    
   Mais la grande fracture entre Loup et Mando, l'élément qui sépare définitivement les deux jeunes hommes, c'est la découverte de la psychanalyse grâce au professeur Psychopompe, comme le nomme Mando. Alors que lui court les AG et les comités étudiants de la faculté, Loup est capté, happé par l'enseignement de cet homme magnétique, qui le plonge dans l'étude de la psychose. Et qui involontairement donnera les clés à Loup pour comprendre son ami.
    
   Philippe Grimbert, psychanalyste de métier, a déjà montré dans "Un secret" sa capacité à intégrer dans un récit intrigue, histoire personnelle et psychanalyse. Il tente ici la même combinaison, mais avec moins de brio que dans son opus précédent. Le style, assez sec, haché, en est peut-être à l'origine, mais il n'empêche pas la découverte de très belles pages, comme celles où Loup suit Gaby lors de ces derniers jours. L'élément que j'ai trouvé le plus gênant est une insistance à annoncer qu'il allait se passer un événement terrible, qu'on allait comprendre ce qui troublait Mando, sans donner les clés au lecteur. Philippe Grimbert instaure un suspens artificiel qui nuit à l'ensemble de l'ouvrage. Alors que dans "Un secret", il annonçait dès le début le drame qui frappait son héros, il laisse ici planer le doute plus longtemps, mais cela ne se fait pas au profit de l'ensemble. Dommage, car "La mauvaise rencontre" aurait pu donner un ouvrage poignant sur une amitié dévastatrice, et n'offre finalement que la narration d'une histoire triste mais que j'oublierai certainement assez vite.
    ↓

critique par Yohan




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Psychanalyste et écrivain
Note :

   Avec "Un Secret", paru en 2004, le psychanalyste et écrivain Philippe Grimbert racontait l'histoire d'un petit garçon, vivant dans l'intimité secrète d'un frère qu'il n'a pas, mais dont il découvre qu'il a réellement existé par la révélation d'un secret de famille. Ce thème du duo ou du double est modulé de nouveau dans son dernier roman, "La mauvaise rencontre", dans une perspective psychanalyste, plus clairement avouée.
   
   Loup, le narrateur, et Mando sont amis depuis leur plus petite enfance. Ils ont tout partagé, les jeux au Parc, les lectures fantastiques, les promenades au Père-Lachaise, les séances de spiritisme et les premiers émois amoureux. Entre eux un pacte: "le premier de nous deux qui passe de l'autre côté se débrouille pour faire signe à celui qui reste." Pour le narrateur, Mando est sa force et son juge, celui qui jauge ses faiblesses, celui qui possède le courage qui lui fait défaut.
   
   Au fil du temps, le narrateur va s'éloigner progressivement de son ami pour suivre l'enseignement d'un grand psychanalyste, le Professeur, dont il devient le disciple. Les manquements à son ami lui procurent un intense sentiment de culpabilité qu'il ne parvient pas à s'expliquer, jusqu'au jour où Mando l'appelle au secours car il est en train de basculer de l'autre côté, celui de la folie et de la mort.
   
   Alors qu'il croyait que Mando était sa béquille et son guide, il comprend, lors de cet ultime appel, qu'il n'en était rien et que c'est lui, Loup, qui avait permis à son ami, atteint d'une psychose invisible, de survivre. Il fait alors sienne l'explication du Professeur: "On ne devient pas psychotique, on l'est!" La manifestation des symptômes se fait à l'occasion de ce qu'il appelle "la mauvaise rencontre", la psychose étant explicitée par cette image: "Tous les tabourets n'ont pas quatre pieds, il y en a qui tiennent debout avec trois. Mais alors il n'est plus question qu'il en manque un, sinon ça va très mal!" Loup se rend compte qu'il a été le "bouclier contre [la] folie" de Mando, folie qui exigeait une amitié pure et sans tache. Quand Loup fait défaut à son ami, ce dernier n'a plus aucun garde-fou contre son mal et sombre. La dernière phrase du journal de Mando l'atteint en plein cœur: "Loup passe tout son temps ailleurs, trois rendez-vous manqués, lui dire adieu."
   
   Tenté de poursuivre le journal de son ami qui s'est jeté par la fenêtre de l'hôpital, Loup y renonce in extremis et se demande alors quel est celui qui a fait la mauvaise rencontre. En effet, convaincu que "l'amitié vraie: [c'est] être l'autre absolument", Loup a la tentation de coucher sur le papier ce que Mando aurait pu écrire; il échappe à cette envie mortifère dans un ultime sursaut de survie, car dans le miroir qu'il ne veut plus regarder, il y a le visage de Mando "vers qui [il] a failli basculer." Une autre main prendra la plume, celle de l'écrivain qui raconte cette histoire... laquelle est peut-être la sienne!
   
   Cet ouvrage qui se lit d'une traite est une passionnante réflexion sur une amitié que la révélation tardive de la maladie métamorphose en une terrible expérience de douleur et de culpabilité. Avec l'analyse lucide du spécialiste et la sensibilité de l'écrivain, Philippe Grimbert nous dit comment une vie peut se construire sur le mensonge et qu'on ne connaît jamais l'autre, fût-il son ami le plus proche.

critique par Catheau




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