Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Territoires de Nuruddin Farah

Nuruddin Farah
  Née de la côte d’Adam
  Du lait aigre-doux
  Sardines
  Sésame, ferme-toi
  Territoires
  Dons
  Secrets
  Hier, demain
  Exils
  Une aiguille nue

AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2012

Nuruddin Farah est un écrivain somalien de langue anglaise, né en 1945 dans le sud de la Somalie. Il a grandi dans l'Ogaden, une province de l'Éthiopie proche de la Somalie.

Il a fait ses études en Grande Bretagne, en Inde et en Italie. En dehors de ces pays occidentaux, il a vécu dans des pays africains (Kenya, Éthiopie, Gambie, Nigeria).

Il a consacré ses œuvres à dénoncer la dictature et à mettre à jour son mode de fonctionnement, mais tout autant -et cela est sans doute plus étonnant- à militer pour la libération des femmes de son pays. Sans trêve, il a parlé en leur nom, revendiquant la liberté et la fin des pratiques arriérées les concernant.

Dix de ses livres ont actuellement été traduits en français, dont ses deux trilogies ("Variations autour du thème d'une dictature africaine" sur le thème de la dictature de Siad Barre et "Du sang au soleil" sur le thème du chaos des luttes tribales qui ont suivi sa chute).
Une réédition serait bienvenue.

Territoires - Nuruddin Farah

“Mon pays n’est pas celui des cartes”
Note :

   Titre original : Maps
   
   
   N.Farah parcourt l'histoire fracassée de son pays jusqu'en 1977, quand l'Éthiopie, aidée des Russes, envahit l'Ogaden, dressant une frontière maudite entre les somalis. Dans cette Afrique contemporaine que la colonisation morcèle en territoires arbitraires, il est difficile à un jeune somalien de se construire une identité : l'histoire politique s'intrique à l'histoire personnelle, les limites cartographiées brouillent les territoires ethniques et culturels.
   
   Le personnage narrateur, Askar, raconte au lecteur son enfance avant la partition, puis son adolescence réfugiée à Mogadiscio. On retrouve les passages autobiographiques obligés, de l'interrogation sur son origine aux choix douloureux du jeune adulte. N.Farah rend sensibles les difficultés engendrées par l'incertitude mémorielle : entre oubli et faux souvenirs, la quête de soi n'atteint que des demi-vérités. Entremêlant les époques dans ce récit construit en boucle, il précipite le lecteur au cœur de l'étouffant tourbillon de la connaissance de soi : à travers les territoires des cartes, de l'enfance, de l'imagination et de la mémoire, seul le doute émerge.
   
    De rêves en contes, poésie et sensualité nourrissent la plume de N.Farah ; l'évocation des croyances, la réflexion philosophique confèrent au roman sa profondeur culturelle et humaine.
   Askar naît à Kallafo, en Ogaden ; sa mère décède après sa naissance, son père, combattant du Mouvement de Libération de la Somalie Occidentale a disparu au combat :une voisine éthiopienne, Misra, recueille et élève le nouveau-né. Il a sept ans lorsque l'Éthiopie envahit la région ; on l'envoie à Mogadiscio, chez son oncle maternel, Hilal, et son épouse. Professeurs sans enfants, ils chérissent leur neveu et l'aident à devenir adulte, à affronter son dilemme : s'inscrire à l'université ou s'engager comme soldat.
   Askar revisite son passé en partie grâce à ses souvenirs : l'image qu'il se construit de lui-même et des événements reste subjective et parcellaire, soumise à la mémoire sélective: "Je veux bien admettre que beaucoup de choses sont confuses dans mon souvenir" ; "as-tu choisi comme d'habitude de ne te rappeler que les bonnes choses, décidant d'oublier les mauvaises?". Cette image de lui-même naît aussi des propos de Misra : dans leur relation fusionnelle et charnelle, le territoire de l'enfance c'est avant tout le corps de sa nourrice —ses seins, ses menstrues—, qui donne à Askar conscience de son propre corps, "territoire de la douleur" dans les fièvres du paludisme. Misra n'a de cesse de lui rappeler son "regard étrange" de nouveau-né déjà adulte : Askar se voit différent, voué à un destin exceptionnel car né coiffé, avec un "bonnet de sang sur la tête". Convaincu qu'il s'est inventé lui-même, dédaigneux des jeux infantiles des gamins de son âge, Askar aime les livres et les cartes ; en empathie avec sa terre il éprouve physiquement, à travers fièvres et vomissements, l'agression éthiopienne. Sa circoncision marque la rupture avec le territoire de l'enfance et à Mogadiscio il cherche inconsciemment sa mère de substitution : la Somalie. La schizophrénie le submerge : doit-il renier Misra, sa nourrice, dont le peuple a envahi sa terre natale?—La Somalie, lui enseigne Hilal, doit réunir tous les peuples qui partagent la même langue et les mêmes ancêtres, quels que soient les territoires assignés par les frontières du colonialisme ; c'est l'oncle encore qui le met en garde sur les "intentions impérialistes des cartographes" qui minimisent la taille du continent africain.
   
   Malgré l'obtention de ses papiers officiels, Askar n'en reste pas moins un réfugié à Mogadiscio. Où est le territoire de son identité personnelle? Ne peut-on la choisir comme Misra l'éthiopienne?: "Pour moi mon peuple est celui d'Askar,(…) celui de mon ancien mari, le peuple auquel je suis le plus attachée".
   Fils d'un combattant somali élevé par une éthiopienne, la quête identitaire du jeune Askar reste confuse car les territoires de la réminiscence et de l'imaginaire, à jamais imbriqués aux territoires des cartes et des dates, le laissent déjà apatride.
   
   
   Seconde trilogie de N. Farah : "Du sang au soleil"
   
   1 Territoires

   2 Dons
   3 Secrets

critique par Kate




* * *