Lecture / Ecriture
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Vertige de la liste de Umberto Eco

Umberto Eco
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Umberto Eco est un érudit et homme de lettres italien né en 1932.

Vertige de la liste - Umberto Eco

Liste, inventaire, énumération, répertoire, catalogue etc.
Note :

   Sollicité par le Louvre pour une série de conférence, de lectures publiques et d'expositions, l’auteur du "Roman de la Rose" avait choisi comme thème l’énumération, c’est-à-dire la liste, le catalogue ou l’inventaire. Il use en effet très souvent dans ses romans du procédé de la liste, influencé qu’il fut par les textes médiévaux et les œuvres de Joyce, tout en se référant aussi à Homère qui, avec le catalogue des navires de la flotte achéenne dans l’Iliade et la célèbre description du bouclier d’Achille, "oscille entre une poétique du "tout est là" et une poétique de l’et cætera".
   
   Le répertoire des textes où l’on trouve des listes étant innombrable, la "chasse aux listes" fut pour lui exaltante, bien "moins pour ce qu’[il] a réussi à citer […] que pour ce à quoi [il] a dû renoncer". Tout en ayant conscience qu’il n’était pas omniscient, qu’il ne pouvait connaître tous les textes contenant des listes et que son ouvrage aurait pu être sans fin, il fut victime de ce qu’il appelle "le vertige de la liste", expression qui donnera son titre à cette œuvre unique.
   
   Réfléchissant au chapitre 7 sur la distinction entre liste "pratique" et liste "poétique" , il en propose certaines caractéristiques. La première a une fonction essentiellement référentielle ; elle est finie car elle énumère des objets réellement existants ; elle n’est pas modifiable. C'est Rabelais énumérant les habits des moines de l'abbaye de Thélème, c'est Edmond Rostand décrivant toutes les formes de nez dans Cyrano. Cependant, ces listes pratiques sont extensibles à l’infini puisqu’on peut chaque année en proposer une édition augmentée. Un des plus beaux exemples en est la liste des conquêtes de Don Juan par Leporello, le fameux catalogue, dans le Dom Juan de Mozart.
   
   Quant aux listes dites "poétiques" ou encore "littéraires", elles sont fermées, car sujettes aux contraintes formelles de l’œuvre qui les héberge. En même temps, en dépit de ces mêmes contraintes, Homère aurait pu poursuivre indéfiniment le catalogue des navires grecs et Ezéchiel le prophète ajouter de nouveaux attributs à la ville de Tyr. Pour ces listes "poétiques", l’auteur semble plus attaché à la forme sonore de leurs noms qu’à leur valeur référentielle. On passe ainsi d’une liste (pratique) s’intéressant aux référents ou aux signifiés à une liste (poétique) portant son intérêt plus sur les valeurs phoniques, autrement dit les signifiants.
   
   Ainsi les litanies de la Bienheureuse Vierge Marie énumèrent les attributs et les appellations de la Mère de Dieu, repris des Ecritures mais aussi de tradition orale et de la piété populaire. Il importe donc qu’elles soient "récitées comme un mantra" tibétain, cette répétition de sons réitérés de nombreuses fois, selon un certain rythme et servant de support à la méditation. "Ce qui compte, dit Eco, c’est d’être saisi par le vertige sonore de l’énumération". C'est ce que fait notamment Charles Péguy dans son célèbre poème à Marie, inspiré sans doute par les Litaniae Lauretanae.
   Il en va de même pour les litanies des saints, psalmodiées le jour de la Toussaint. On ne cherche pas à connaître ceux qui sont présents ou absents, patriarches, prophètes, apôtres, disciples ou martyrs, "ce qui compte, c’est de scander en rythme les noms pendant un temps suffisamment long".
   Ainsi, dans la fumée de l'encens qui s'élève en léger nuage dans la lumière du vitrail d'une petite église de campagne, agenouillé sur le vieux pavement inégal, on peut approcher le mystère de ce que l'Eglise appelle la communion des saints. Le croyant entre alors de plain-pied dans cette communauté de croyants composée de l'Eglise triomphante (les saints au ciel), de l'Eglise pérégrinante (les chrétiens qui cheminent sur terre) et de l'Eglise souffrante.
   
   Et dans cette perspective, on relira ce qu'écrit Umbero Eco dans son fascinant ouvrage à propos de la liste dite poétique : " Elle est une tentative par l'esprit humain de se saisir de quelque chose de plus grand que lui-même. Elle est un moyen pour dire l'indicible [...] L'énumération, la compilation, la classification ne s'achèvent jamais : elles ouvrent vers l'infini... Par cet "et caetera", l'esprit rend les armes. Si la liste peut être comprise comme l'expérience de l'infini, elle s'achève toujours par un échec. Sauf pour les mystiques qui disent, eux, avoir vu quelque chose." Et ainsi que le dit Bernard Sève, qui traite de la même thématique dans son ouvrage, De haut en bas. Philosophie des listes, "le sage et le saint sont au-dessus des listes".

critique par Catheau




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