Lecture / Ecriture
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La légende de nos pères de Sorj Chalandon

Sorj Chalandon
  Une promesse
  Mon traître
  Retour à Killybegs
  La légende de nos pères
  Le quatrième mur
  Profession du père
  Le jour d’avant
  Une joie féroce

Sorj Chalandon est un journaliste et écrivain français né en 1952.

La légende de nos pères - Sorj Chalandon

Mensonge et vérité
Note :

   Attention, ce commentaire dévoile l'histoire racontée
   
   Avec "La légende de nos pères", Sorj Chalandon pose la question de la fonction de l’écriture. Dans ce dernier roman, il met en scène un biographe familial, Marcel Frémaux, qui écrit des récits de vie et "remet en ordre les mots des simples gens". Cet ancien instituteur et journaliste, devenu rédacteur de la mémoire des autres, retravaille leurs écrits, ajoute de la fantaisie à la réalité, mêle au vrai deux ou trois fables et "tout en devient plus beau".
   
   Sollicité par Ludivine Beuzaboc, il entreprend de rédiger la biographie du père de la jeune femme, un certain Tescelin Beuzaboc. Elle lui a dit en substance : "Mon père était cheminot. Pendant l’Occupation, il a résisté. Il avait vingt ans. Il a pris des risques terribles et n’en a jamais parlé." Le narrateur qui a laissé s’en aller son propre père, "ce héros sans lumière, ce résistant, ce brave, ce combattant dans son coin d’ombre", sans le questionner, saisit cette opportunité pour, en quelque sorte, racheter son manquement à la mémoire paternelle.
   
   Cependant, au bout de quelques séances avec le vieil homme qui lui rappelle son père, la "peste du doute" s’insinue dans le biographe. Bien qu’il ne se veuille "ni journaliste ni historien", "encore moins juge", il s’interroge sur la véracité des dires du grand bonhomme aux cheveux d’argent. Dans la touffeur de la ville de Lille, il se pose nombre de questions et veut se persuader d’une unique chose : "Le client raconte, le biographe écrit." Petit à petit, c’est "une saloperie silencieuse, sinueuse, écœurante comme une odeur de mort" qui naît en lui.
   
   Il finira par découvrir que la prétendue blessure à la jambe gauche de Beuzaboc n’a jamais été causée par un bombardement mais est due à l’écrasement d’une charge mal arrimée ; que la mort du soldat allemand n’est qu’une "histoire pour enfant" ; que Beuzaboc n’a jamais secouru le moindre aviateur anglais et que Wimpy est une légende. Il apprendra à ses dépens que le vieux père de Ludivine n’est qu’ "un homme qui n’a trahi personne, ne s’est pas engagé non plus. A simplement détourné les yeux". Il choisira de falsifier la vérité : "Il serait ce grand homme, ce brave. […] Il voulait être résistant? Je ferais de lui un héros. Il voulait la reconnaissance. Il l’aurait pour l’éternité. J’allais tout réécrire."
   
   C’est au cours d’un repas où le biographe doit remettre le résultat de son travail d’écriture à son client que la vérité éclatera, dévoilée par celui-là même qui avait voulu la travestir. Placé en face de son mensonge après avoir écouté les faits d’armes du vrai héros qu’est le père du narrateur, conscient qu’il est un usurpateur, Beuzaboc a décidé qu’il ne voulait pas léguer ses mensonges, tandis que Marcel Frémaux prend le parti d’arrêter son métier.
   
   Livre sur la filiation et le devoir de mémoire, écrit dans une langue hachée qui va à l’essentiel, l’ouvrage pourra séduire ceux qui réfléchissent sur l’attitude des Français pendant la guerre. On s’étonnera cependant que le fils d’un résistant puisse accepter de prêter la main à un mensonge semblable. On regrettera cette fin où, sous prétexte d’un aveu sincère, et sans se poser véritablement de questions, la fille et les amis donnent l’absolution à celui qui a passé sa vie à mentir. On sort de cette lecture avec une grande impression de malaise.

critique par Catheau




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