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Maison hantée ou Hantise de Shirley Jackson

Shirley Jackson
  Maison hantée ou Hantise

Maison hantée ou Hantise - Shirley Jackson

Attention ! Chef-d'oeuvre fantastique.
Note :

   Ce roman: The Haunting of Hill House (1959) a été édité en français sous les titres Maison hantée et Hantise
   

   C'est un petit roman que je possède dans l'édition du "Masque Fantastique", mais qui est présenté ci-contre dans une autre édition. Deux-cent-quatre-vingt-trois pages, pas une de plus, pas une de moins, une typographie moyenne, un style concis, sans fioritures qui, bien que solidement ancré dans le réel, sait comme nul autre vous guider vers l'évanescence des pensées de l'héroïne principale, Eleonor, dite Nell, tel est "The Haunting of Hill House", traduit en français de façons pour une fois très sobre par "Maison Hantée", un roman qui inspira à Robert Wise, en 1963, l'un des films en noir et blanc les plus terrifiants qui se puissent voir ... et entendre - la bande-son est un vrai régal et constitue, avec l'histoire de la porte hantée, le seul effet spécial du film.
   
   Si j'utilise le terme de chef-d'oeuvre, ce n'est pas au hasard. Stephen King lui-même tient ce roman de Shirley Jackson pour un sommet du livre d'épouvante tel qu'on l'aime : retors, démoniaque et énigmatique.
   
   Qui ne connaît pas l'histoire, désormais archi-classique ? Une vieille maison appartenant à une riche famille qui ne l'occupe pas, se contente de l'entretenir et, plus surprenant, a renoncé à la louer. Pourquoi ? Mais parce qu'il s'y passe des choses bizarres. En tous cas, de l'avis des derniers locataires en date - ça remonte à quand, déjà, le jour où ils ont rendu les clefs en déclarant que la vie à Hill House était tout bonnement épouvantable ? ...
   
   Enfin, ça remonte à loin. Et tandis que les locataires s'égayaient à qui mieux mieux dans la nature, les revues de parapsychologie faisaient leurs choux gras du destin de Hill House, somptueuse mais sévère demeure victorienne édifiée pour sa jeune épouse - qui y mourut le jour même où elle y emménagea - par l'étrange Hugh Crain. (A ce propos, retirez une lettre à son patronyme et vous obtenez Caïn. Amusant, n'est-ce pas ?)
   
   La réputation de bizarrerie de la maison est telle que, à la fin des années 50, le Dr Montague, scientifique en renom passionné de paranormal, décide d'y tenter une expérience. Il y invite deux jeunes femmes qui possèdent, l'une en pleine connaissance de cause, l'autre en les niant, des qualités de mediums. Il se joint bien entendu à elles pour superviser le tout et, selon la volonté de la propriétaire de Hill House, qui ne consent à l'expérience qu'à cette condition, il leur adjoint la compagnie d'un membre de la famille à qui Hill House a finir par revenir.
   
   Débute alors un séjour qui sera bref mais très révélateur.
   
   Attention, si vous recherchez le gore, si à la mode de nos jours, vous serez déçus. Le roman de Shirley Jackson ne dégoutte ni de sang, ni de ténèbres. Il est vénéneux mais on n'y voit jamais vraiment rien, ni personne. On peut même supposer - jusqu'à la dernière page - que tout cela n'est que fantasmes de la part d'Eleonor ...
   
   Et pourtant, sans avoir visionné l'adaptation qu'en tira Robert Wise (laissez tomber par contre le honteux remake qui s'appelle "Hantise" et qui date des années 90 : une horreur mélo et kitsh qui, en plus, se termine bien, le comble !), on a peur. Une peur subtile, diffuse, qui affleure, disparaît, s'évanouit tout-à-fait et puis v'lan ! vous saute dessus par derrière. Un malaise impalpable mais bel et bien réel.
   
   Un modèle de roman d'épouvante, certainement plus dans la lignée du "Tour d'Ecrou" de James mais d'une puissance et d'une perfection qui ne sont pas loin d'évoquer les tragédies grecques.
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critique par Masques de Venise




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Tension constante
Note :

   Ce roman se trouvait (lui aussi) dans ma bibliothèque depuis des années, dans une collection que j’aimais bien adolescente, avec pour couverture l’affiche d’un film qui m’avait marquée pendant la même période. De Shirley Jackson j’avais lu et beaucoup aimé Nous avons toujours vécu au château (que je relirai un jour pour le chroniquer). C’est donc avec curiosité que j’ai enfin ouvert Hantise, qui traite d’une maison hantée. Mais si vous vous attendez à une approche classique de ce thème, vous serez surpris !
   
   Le Dr John Montague, qui nourrit un intérêt tout particulier pour les phénomènes paranormaux, invite plusieurs jeunes gens à passer l’été avec lui à Hill House, maison réputée hantée. Seront présents Luke Sanderson, héritier du domaine, Éléonore Vance et Théodora. Toutes deux ont probablement une sensibilité particulière qui pourrait rendre leur présence utile, l’une ayant été confrontée à un poltergeist, l’autre ayant obtenu des scores étonnants en devinant des formes sur des cartes tenues par quelqu’un d’autre. L’idée de ces vacances pour le moins particulières est d’étudier la maison et de consigner les expériences vécues par le petit groupe.
   
   L’arrivée est spectaculaire. Hill House est une "immense et lugubre résidence", "une monstruosité architecturale, née d’un esprit torturé qui la souhaite à son image : labyrinthique, ténébreuse et pleine de lourds et terribles secrets" (cf quatrième de couverture).
   
   Première arrivée, Éléonore peine à se faire ouvrir par Dudley, le gardien patibulaire. Puis elle rencontre une Mrs Dudley, tout aussi étrange, dont le discours semble être mécanique : chargée d’entretenir Hill House et de faire à manger aux invités, Mrs Dudley leur explique posément et avec insistance qu’elle s’en va avant l’obscurité et que s’ils crient dans la nuit, personne ne les entendra. On se demande bien ce qu’elle peut faire là dans la journée, et pourquoi elle semble éprouver une certaine loyauté envers un lieu d’emblée glaçant.
   
   Petit à petit, les invités arrivent. Ce sont leurs interactions que l’on observe, ainsi que leur prise de possession des lieux, leur première nuit et les suivantes, leurs promenades en apparence innocentes, mais tout aussi inquiétantes.
   
   Force est de constater que ce roman n’a pas volé son statut de chef-d’œuvre gothique. Hantise s’approprie la thématique de la maison hantée avec beaucoup de modernité.
   
   Si la maison est victorienne, nous voilà projetés 80 ans plus tard. L’endroit a été modernisé (électricité etc), ses habitants d’un temps sont eux aussi résolument modernes, en particulier Theodora, indépendante et autocentrée (du moins on la perçoit comme cela au début), et Éléonore, qui s’est dévouée à sa mère pendant des années et semble trouver dans cette aventure une façon de vivre enfin selon son bon vouloir, loin d’une sœur et d’un beau-frère autoritaires.
   
   Les protagonistes cultivent l’art de la conversation, badinent, se provoquent avec humour, frôlant parfois la méchanceté pour se rétracter un peu plus tard. En parallèle, la menace plane et on ne sait guère s’il est pire d’être confronté aux manifestations surnaturelles, ou de subir cette attente, ce calme et cette normalité apparents qui nous font pressentir les pires évènements. Le lecteur ne peut jamais baisser la garde : ce n’est pas uniquement au cœur de la nuit que la maison frappe, mais aussi en plein jour, dans les moments d’insouciance et de détente. Si l’action n’est pas le maître mot (la parole prime), la tension est constante et prévaut sur le reste.
   
   Une des forces du récit tient à sa narration : petit à petit, on en vient à se questionner sur la fiabilité du point de vue du personnage principal. Nous manipule-t-on ? Faut-il repenser de charmantes extravagances sous un autre angle ? Relire une scène précédente pour voir où l’on bascule vers l’invraisemblance ou la double interprétation.
   
   Au final, le lecteur peut choisir ce qu’il en est réellement, qu’il s’agisse des personnages ou de la maison elle-même. Tout n’est pas explicité. A aucun moment on ne croise avec certitude un fantôme. Chose rare, on n’exploite ni le grenier, ni la cave (mais quand on a une nursery, cela suffit peut-être…). Quoi qu’il en soit, on n’a pas une grande envie d’aller chercher quelque chose à la cave ou dans de sombres couloirs après avoir lu ce roman !
   
   Un vintage classic surprenant, étonnamment cérébral – dans le sens où on s’interroge de plus en plus au fil du récit quant aux motivations, à la véracité du témoignage, aux évènements qui peuvent réellement avoir lieu dans la maison. Un peu déstabilisant, certainement très réussi selon moi ! Hantise ne fait pas l’unanimité mais je fais plutôt partie des lecteurs conquis par son originalité.

critique par Lou




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