Lecture / Ecriture
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Le problème Spinoza de Irvin Yalom

Irvin Yalom
  Et Nietzsche a pleuré
  La méthode Schopenhauer
  Mensonges sur le divan
  Le Jardin d’Epicure
  Le problème Spinoza
  La malédiction du chat hongrois
  En plein cœur de la nuit

Irvin D. Yalom est né à Washington en 1931. Il a grandi dans un quartier très pauvre.

Après de brillantes études, il est devenu Professeur Emérite de psychiatrie à Stanford et psychothérapeute.

Il est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages, romans et essais.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le problème Spinoza - Irvin Yalom

Traité théologico-politique
Note :

   Ce nouveau roman d’ Irvin Yalom mariant philosophie et psychanalyse, dans la veine de "La méthode Schopenhauer" et "Et Nietzsche a pleuré", est une vraie réussite et ceux qui auront déjà apprécié les précédents aimeront tout autant celui-ci, si ce n’est plus.
   
   Après avoir évoqué Schopenhauer et Nietzsche, c’est à Spinoza que l’auteur s’intéresse aujourd’hui, c’est à Spinoza qu’il veut que nous nous intéressions aussi. Et il y réussit pleinement, vous serez nombreux au cours de votre lecture ou après l’avoir finie à aller à la pêche de renseignements complémentaires sur cet homme hors normes, non parce que vous en aurez besoin pour comprendre le roman de Yalom, car il est si bien fait que cela ne sera absolument jamais le cas, mais réellement parce que votre intérêt pour cet homme et sa pensée aura été vivement éveillé.
   
   Le récit est mené de façon alternée : les chapitres impairs se situent à Amsterdam au milieu de 17ème siècle. Ils suivent Baruch Spinoza, jeune juif du ghetto sur le point d’être excommunié par sa communauté en raison de ses idées antireligieuses. Les philosophes se disputent encore aujourd’hui pour savoir si l’on peut dire que Spinoza avec son Dieu qui est Nature, était athée… et chacun répond à la question selon le reste de ses propres idées. Je n’espère pas faire mieux et je considère donc que Spinoza était athée, aussi athée qu’on pouvait l’être à cette époque. L’auteur le lui fait expliquer indirectement : 
   "- Epicure a-t-il nié le divin?
   - Non, il était audacieux mais pas téméraire. Il est né quelque soixante ans après que Socrate eut été exécuté pour hérésie et il savait que nier l’existence des dieux n’aurait pas été bien raisonnable. Il a adopté une position plus prudente, admettant que les Dieux existaient et qu’ils vivaient heureux sur le Mont Olympe, totalement indifférents à l’existence des hommes."
déclaration dont le lecteur, reconnaissant les positions mêmes de Spinoza, ne peut que sourire.
   
   On se passionne d’autant plus que Yalom montre que Spinoza était peut-être LE plus grand penseur que nous ayons eu, en tout cas l’un des plus grands. Sa pensée nous a fait progresser d’un grand pas et elle aurait pu le faire davantage encore s’il n’avait été contraint à la prudence. Cependant, ce qu’il a dit était déjà suffisant pour faire basculer la vision du monde d’une façon tout à fait révolutionnaire.
   
   Les chapitres pairs eux, sont tout différents. Ils se situent au milieu du 20ème siècle et suivent Alfred Rosenberg, jeune homme frustré puis haut dignitaire nazi, fasciné par Spinoza pour des raisons qui tiennent plus à l’histoire de son adolescence qu’à la profondeur de sa propre pensée. Mais fasciné néanmoins et d’une façon qui va changer un peu le cours de l’histoire, vu qu’il sera homme de pouvoir des tout premiers balbutiements du nazisme au Procès de Nuremberg. Empêtré dans ses limites intellectuelles il ne parviendra cependant même guère à surmonter le tout premier obstacle rencontré, à savoir : comment un juif a-t-il pu être un penseur hors pair, une intelligence ayant subjugué des hommes comme Goethe, que lui, Rosenberg, vénère? C’est cela "le problème Spinoza" : "Un juif à la fois courageux et sage", comment cela serait-il possible?
   C’est dire qu’il n’était pas près de maîtriser les subtilités de "L’Ethique"…
   
   Mais n’oublions pas que si les philosophes intéressent tant Irvin Yalom, c’est qu’ils représentent une face de la pensée humaine alors que lui se consacre à l’autre : la psychanalyse. On ne peut évidemment pas parler de psychanalyse au 17ème siècle, mais Yalom ne se prive pas de munir Spinoza d’un ami avec lequel il peut échanger des pensées et exprimer ses sentiments d’une façon humainement éclairante. Quant à Rosenberg, il a lui recours aux services d’un psychanalyste dans lequel je me plais à voir une crédible projection de l’auteur lui-même dans cette époque.
   
   C’est un roman cultivé (presque érudit), intelligent et en même temps captivant comme un roman d’aventure. Je l’ai déjà conseillé autour de moi et il a séduit aussi bien ceux qui cherchaient l'éclairage philosophique que ceux qui cherchaient une histoire passionnante, sans parler de la vision très intéressante qui est donnée de l’histoire du nazisme d’avant même l’apparition d’Hitler à la fin de toute cette catastrophique folie.
   
   Alors Spinoza Super Mind? Eh bien non, car comme le montre Yalom, le pauvre n’a su surmonter les pièges du sexisme (qui serait donc plus résistant que la superstition et la pensée magique). D’autant plus étonnant que cet obstacle n’aurait pas tenu 20 secondes s’il lui avait appliqué les règles de son mode de pensée… ce qu’il ne fit pas.
   
   Le roman est suivi d’un bref "making-of" passionnant, de l’auteur lui-même.
   
   Bon vent donc, vous qui allez vous jeter sur cette lecture! Et attention à ne pas être "l’objet de passions nées d’idées inappropriées et non d’une vraie quête visant à comprendre la nature du réel"!
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critique par Sibylline




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Les deux faces de la médaille
Note :

   Irvin Yalom vous le connaissez si vous lisez ce site depuis plusieurs mois, je l’avais déjà suivi dans les jardins d’Epicure et j’avais beaucoup aimé la balade.
   Son nouveau roman est dédié à Spinoza, un génie s’il en fut et cela tombe vraiment bien car il est sans doute le philosophe à qui je porte la plus grande admiration. Mais Irvin Yalom ne se contente pas d’un roman biographique car son texte a deux versants et le second est dédié à la vie d’un des hommes les plus terribles du siècle : Alfred Rosenberg qui fut à l’origine de l’idéologie nazie prônant la supériorité de la race aryenne et l’antisémitisme et qui un jour eut à faire avec Spinoza et plus spécialement sa bibliothèque.
   
   Une face lumineuse et une face obscure.
   
   La face lumineuse d’abord : Irvin Yalom nous propulse dans l’Amsterdam du XVII ème siècle dans les boutiques qui jouxtent la Synagogue. Il nous fait faire la connaissance de Bento Spinoza (ou Baruch ou Benedictus) et nous le montre étudiant déjà érudit, promis aux plus hautes fonctions, mais... il y a un mais de taille, Spinoza est à quelques jours de son excommunication ou Herem, par les rabbins de la Synagogue d’Amsterdam.
   Le Herem prononcé le 27 juillet 1956 est infamant et définitif :
   "Nous excluons, chassons, maudissons et exécrons Baruch de Spinoza"

   Il est non seulement exclu mais les rabbins attirent sur lui les foudres divines
   "Qu'il soit maudit pendant son sommeil et pendant qu'il veille. Qu'il soit maudit à son entrée et qu'il soit maudit à sa sortie. Veuille l'Éternel ne jamais lui pardonner. Veuille l'Éternel allumer contre cet homme toute Sa colère et déverser sur lui tous les maux mentionnés dans le livre de la Loi : que son nom soit effacé dans ce monde"

   Et pour la mise au ban soit totale :
   "Qu'il ne lui soit rendu aucun service et que personne ne l'approche à moins de quatre coudées. Que personne ne demeure sous le même toit que lui et que personne ne lise aucun de ses écrits."
   

   
   Baruch Spinoza a bien des torts, il a ouvertement mis en cause le contenu de la Torah, son origine divine, il s’interroge : avec qui les enfants d’Adam et Eve se sont-ils mariés ? Comment Moïse pouvait-il écrire sur sa propre mort ? La Torah ne serait-elle pas un conte à dormir debout et la vérité de Dieu ne serait-elle pas ailleurs ?
   
   La face obscure est celle d’Alfred Rosenberg, étudiant qui vers 1910 se passionne pour les thèses de Houston Chamberlain sur la prétendue supériorité de la race aryenne, ayant tenu un discours antisémite virulent il est sommé de s’expliquer devant la direction et se voit contraint de faire un travail sur les écrits de Goethe et sur l’admiration que le "Génie allemand" porte à Spinoza.
   Ce pensum Alfred Rosenberg s’en acquitera mais cela n’aura pas l’effet escompté par ses professeurs. La trajectoire d’Alfred Rosenberg va définitivement s’infléchir vers le mal.
   
   Irvin Yalom tresse un récit passionnant de bout en bout, le portrait de Spinoza et son parcours qui aboutit à une Ethique de la joie se dévore littéralement. La vie et la pensée de Spinoza nourrissent le livre et même s’il s’agit ici d’une simplification de la pensée du philosophe, celle-ci est habile et juste.
   
   Les ruptures occasionnées par le texte sur Rosenberg sont l’occasion de s’interroger sur la nature du mal, sur son inéluctabilité. Quelque chose ou quelqu’un aurait-il pu empêcher cet homme de devenir un des plus grands criminel ?
   
   Cette construction en deux volets est très réussie et les liens entre les deux récits très efficaces.
   
   On retrouve ici le meilleur de Yalom, sens du récit, écriture prenante, originalité du propos, bref un très très bon livre.
    ↓

critique par Dominique




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Une histoire passionnante et intelligente
Note :

   Redonner vie et présence plausible dans le même livre à deux personnages tels que le philosophe Spinoza et le théoricien nazi Alfred Rosenberg est une gageure que Irvin Yalom a formidablement réussie. Il retrace leur itinéraire captivant sur deux parallèles distantes de trois siècles. Deux lignes de chapitres en alternance qui se croisent dans l'imagination du romancier, lorsque Rosenberg visite la maison-musée de Spinoza avec sa bibliothèque, qu'il va piller, mandé par l'ordre hitlérien de réquisition des œuvres d'art appartenant aux juifs. L'idée séduisante est d'avoir établi un rapport vraisemblable entre les deux hommes: le "prince des philosophes" gêne le diabolique penseur teuton, voilà le problème. Comment un juif, qu'il considère de race inférieure, a-t-il pu engendrer une pensée susceptible de remettre en cause ses certitudes antisémites? Comment un géant allemand tel que Goethe a-t-il pu l'admirer? Cela grippe le raisonnement aryen bien huilé de Rosenberg qui s'est bâti un monde et une carrière sur la base des conceptions racialistes des Chamberlain et Gobineau.
   
   Si l'on peut s'inquiéter du mélange de fiction et de vérité historique et émettre un doute sur le sérieux de l'ouvrage, ceci est balayé par Yalom lui-même qui s'en explique clairement et honnêtement en appendice. Je vous garantis que les éléments inventés ne nuisent en rien à la pertinence du récit. Selon moi, elles en renforcent la compréhension et l'intérêt. Car finalement ce qui est relaté aurait pu être sans que rien n'ait été différent de ce que l'histoire a retenu. La narration est claire, intelligente et remarquablement didactique (j'ai envie d'écrire éducative). Je n'ai jamais aussi bien appréhendé ce qu'a été le nazisme et ses racines naissantes qu'à travers les lignes limpides de ce texte. D'autant que le regard du psychothérapeute1 apporte une dimension édifiante.
   
   Rétablir la vie de Spinoza au-delà de ses écrits s'avérait plus difficile car il n'en subsiste que peu d'éléments tangibles et même les portraits² que nous connaissons ne sont que tentatives de reproduction à partir d'indices. Il fallait à l'auteur une grande admiration pour cet esprit audacieux du 17è siècle et surtout une perception mûrie de ses idées pour les restituer de manière naturelle et quasi pédagogique, par la bouche même du philosophe, alors qu'il subit la vindicte des religieux hébraïques dont il conteste les archaïsmes de la tradition (c'est le problème Spinoza de l'époque). Nous assistons ainsi dans ce roman, avec la vie intérieure du philosophe excommunié, à la naissance d'idées résolument nouvelles basées sur une morale éclairée, et d'autre part, avec l'ascension de Rosenberg, à une adhésion aveugle à des convictions qui ont conduit à l'extermination qu'on sait. L'opposition est monstrueuse car le reflet d'un manichéisme idéologique qui n'exclut jamais le pire.
   
   Les entrevues de Rosenberg avec le docteur Pfister, le psychiatre qui tente de l'aider, sont pure fiction mais permettent de situer les causes psychiques possibles et probables de comportements extrêmes et la manière dont certains occultent un raisonnement sain, persuadés d'avoir raison. On lit dans le roman et ailleurs que Rosenberg est exécuté sans renoncer à ce qu'il croit.
   
   Cet ouvrage abordable est d'une écriture claire et les 600 pages ne m'ont jamais pesé (sur liseuse n'est-ce pas). Un livre original et important car il évoque de façon passionnante et intelligente des questions universelles essentielles. Je voudrais aussi souligner le sentiment de sagesse qui imprègne ces pages.
   
   Compliments aux éditions Galaade pour la version ePub dotée d'une table des matières efficace.
   
   
   1 Irvin Yalom est professeur de psychiatrie à Stanford.
   
   2 notamment sur les vieux billets de 1000 florins aux Pays-bas.

critique par Christw




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