Lecture / Ecriture
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La symphonie pastorale de André Gide

André Gide
  Les faux-monnayeurs
  Si le grain ne meurt
  La porte étroite
  Les caves du Vatican
  La symphonie pastorale
  L'immoraliste
  Journal 1887-1925
  Voyage au Congo

André Gide (Paul Guillaume André Gide) est un écrivain français lauréat du prix Nobel de littérature en 1947, né en 1869 et mort en 1951.

Si vous vous intéressez à Gide, il faut lire "Je ne sais si nous avons dit d'impérissables choses" de Maria Van Rysselberghe.

La symphonie pastorale - André Gide

Histoire à haute densité
Note :

   "La symphonie pastorale" est certainement un ouvrage aisé à… ne pas aimer. D’autant plus que les années passant, les mœurs évoluant, la vision de la morale aussi.
   
   Pour autant, si on l’aborde comme on peut aborder un Jane Austen par exemple, pour laquelle le fossé entre les morales est encore plus large, si on l’aborde d’un esprit curieux et ouvert à ce qu’on pourrait qualifier d’anciennes normes moralistes, alors "la symphonie pastorale" est une parabole d’une très haute densité. Dans le genre : "on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux", "on n’impose pas sa morale à autrui" (et Dieu sait que pourtant…!).
   
   Gertrude est une très jeune aveugle, de naissance, que la mort de sa mère laisse livrée à elle-même. Un pasteur suisse, venu assister la mourante, n’a pas le cœur à l’abandonner à son sort et, contre l’avis d’Amélie, sa femme, l’intègre à sa famille et l’élève parmi ses propres enfants. Mais, s’agissant d’une aveugle, il ne se contente pas seulement de l’élever, au sens lui donner les clef de compréhension du monde pour l’aider à devenir un personnage autonome. Le pasteur va aller plus loin – le mieux est l’ennemi du bien, dit-on – il va lui expliquer ce monde qu’elle ne peut pas voir selon ses propres codes à lui, ses propres valeurs et ce faisant, lui brosser son tableau du monde, mais pas "le" tableau du monde.
   
   La situation va se gâter comme Gertrude va accéder à l’adolescence puis à l’âge adulte puisque, sans qu’il s’en soit méfié, ce pasteur est passé au mode "amoureux" avec Gertrude sans qu’il ait compris ce qu’il se passait. Amélie, sa femme, souffre mille morts. Jacques, son fils, tombé amoureux de Gertrude le met dans les affres qu’on peut imaginer…
   Gertrude l’aime, oui, mais d’un amour filial, d’un amour de reconnaissance. Et la réalité éclatera au grand jour lorsque – et là, André Gide pousse le bouchon un peu loin – on parvient à opérer Gertrude pour qu’elle trouve la vue et la correction inévitable du monde réel par rapport au "monde selon le pasteur".
   
   Gertrude se met alors à comprendre beaucoup de choses : la douleur d’Amélie, les sentiments du pasteur, la réalité du monde tel qu’il va… C’est beaucoup à supporter…
   
   Il faut appréhender ce roman comme une, des, parabole(s) plus que comme un roman. Moyennant quoi la profondeur du propos laisse pantois.
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critique par Tistou




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Matière à réflexion
Note :

   Il est souvent amusant de relire un roman, une nouvelle après quelques années. Je me suis ainsi risquée à relire Matilda de Roald Dahl début novembre et me suis absolument régalée (c'était un de mes romans favoris il y a... quelques années dirons-nous) – je ferai normalement un petit billet bientôt. En décembre, j'ai renouvelé l'expérience avec "La Symphonie Pastorale" d'André Gide, lu alors que j'avais à peu près la moitié de mon âge actuel. Et cette fois-ci, mes impressions de lecture sont très différentes, au point que je n'ai pas le sentiment d'avoir lu le même roman!
   
   Moi-même il y a quinze ans : "La Symphonie Pastorale" décrit la rencontre entre un pasteur et Gertrude, une jeune aveugle qui a grandi auprès de sa grand-mère sourde et vit pratiquement à l'état sauvage. Le pasteur va apprivoiser Gertrude, l'instruire, l'ouvrir au monde qui l'entoure. Entre eux naît un amour puissant mais lorsqu'une opération permettra à Gertrude de recouvrer la vue, celle-ci préfèrera au pasteur son fils plus séduisant. Cruelle situation, fille superficielle, pauvre pasteur! (Voilà du moins le souvenir que j'en gardais).
   
    Et aujourd'hui : le pauvre pasteur dont le sort me peinait adolescente m'est apparu comme un lamentable pleutre, intellectuellement malhonnête, fat. Dès ses prémisses, la relation entre les deux personnages repose sur la grande hypocrisie du pasteur : celui-ci propose généreusement de recueillir la pauvre orpheline à la mort de sa grand-mère, geste d'autant plus altruiste qu'il ne l'engage que pour les quelques heures qu'il envisage de consacrer à son éducation. Celle qui voit sa charge de travail s'alourdir au sein du foyer est son épouse Amélie, qui déjà ne compte pas son temps entre la tenue du foyer et leurs nombreux enfants.
   
   Puis il profite des heures consacrées à l'éducation de Gertrude pour lui livrer une vision du monde partielle et, le temps passant et son intérêt pour la jeune fille grandissant, tournée à son avantage. Ainsi il ne lui cite que les passages de la Bible qui justifient leur relation et fait preuve d'une infinie mauvaise foi lorsque Gertrude lui dit que son épouse est malheureuse du fait de leur amour : "elle serait triste sans cela, protestai-je d'une voix mal assurée. Il est de son tempérament d'être triste" (p124). Mais il est loin d'avoir bonne conscience et craint plusieurs fois que les paroles de Gertrude ne soient entendues : "(elle) cria presque ces derniers mots, de sorte que je fus gêné à l'idée qu'on la pourrait entendre du dehors" (p147).
   
   Juge sévère lorsqu'il s'agit des autres, sur sa femme il écrit : "de même que l'âme heureuse, par l'irradiation de l'amour, propage le bonheur autour d'elle, tout se fait à l'entour d'Amélie sombre et morose" (p115), Amélie qui cultive "les soucis de la vie" (p116). N'oublions pas le contexte et relativisons la faute de cette pauvre Amélie, dont le misérable égoïste refuse de voir le malheur.
   
   C'est ainsi Gertrude qui lui dépeint clairement l'état des choses après avoir recouvré la vue et regrette sincèrement le mal fait à Amélie : "Mon ami, mon ami, vous voyez bien que je tiens trop de place dans votre cœur et votre vie. Quand je suis revenue près de vous, c'est ce qui m'est apparu tout de suite ; ou du moins que la place que j'occupais était celle d'une d'autre et qui s'en attristait. Mon crime est de ne l'avoir senti plus tôt ; ou du moins – car je le savais bien déjà – de vous avoir laissé m'aimer quand même. Mais lorsque m'est apparu tout à coup son visage, lorsque j'ai vu sur son pauvre visage tant de tristesse, je n'ai plus pu supporter l'idée que cette tristesse fût mon œuvre... Non, non, ne vous reprochez rien ; mais laissez-moi partir et rendez-lui sa joie" (p144-145). Le contraste entre le pasteur et les femmes qui l'entourent est vraiment saisissant.
   
   Un court récit sur lequel il y aurait beaucoup à dire encore. Et le plaisir à la lecture? Modéré la plupart du temps (alors que je gardais un très bon souvenir de ma première lecture), mais ce récit m'a donné matière à réflexion.

critique par Lou




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