Lecture / Ecriture
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Nuit de Edgar Hilsenrath

Edgar Hilsenrath
  Fuck America
  Le nazi et le barbier
  Nuit
  Le retour au pays de Jossel Wassermann

Edgar Hilsenrath est un écrivain juif allemand né en 1926 à Leipzig.
Il a passé son enfance à Halle (ce que je précise car il attribue la même particularité à Jakob Bronsky, son héros de "Fuck America"). Pendant la guerre, Hilsenrath et sa famille furent déportés dans un ghetto roumain. A sa libération il vécut successivement en France, en Palestine, à New York et en Allemagne où il a fini par se fixer à nouveau.
Il écrit en allemand bien qu’ayant publié également aux Etats-Unis, et est très attaché à cette langue. Il a écrit de nombreux romans (ses œuvres complètes comptent 10 tomes) dont on trouve en français environ une demi-douzaine actuellement.
Edgar Hilsenrath est mort en Allemagne le 30 décembre 2018.

Nuit - Edgar Hilsenrath

L'asile de nuit *
Note :

    Dans "Fuck America", Edgar Hilsenrath nous présentait son double littéraire Jakob Bronsky, à New-York, en train d'écrire un livre alors élégamment intitulé "Le branleur" et qui devait en fait être celui-ci, enfin traduit sous le titre "Nuit", car ce "Nacht" fut son premier livre. Hilsenrath mit 12 ans à l'écrire. Il est la conséquence de ce qu'il a vécu dans le ghetto de Mogilev-Podolsk en Roumanie qui deviendra Prokov dans ce roman, et comme il nous l'avait dit: "il y a eu deux Jakob Bronsky. Le premier Jakob Bronsky, mort avec les six millions, et l’autre Jakob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions." Ici, on comprend pourquoi.
    Bronsky est devenu Ranek. Enfin, schématiquement parlant, bien sûr.
   
   
   Nous sommes en 1941, les Allemands ont envahi une partie de la Roumanie qui a elle-même expulsé les Juifs dans cette zone coincée contre le fleuve. Ici, ni barbelés, ni miradors (bien que sur le pont les soldats tirent sur ceux qui essaient de passer), c'est inutile, si un Juif sort du ghetto, n'importe qui peut le tuer à tout moment et ne s'en privera pas ; il ne trouvera nulle part d'asile.
   
   Prokov, qui leur a été attribué comme ghetto a été lourdement bombardé et rares sont les bâtiments encore debout. Insuffisants en tout cas pour abriter les arrivages constants de nouveaux expulsés. Aussi tout abri est-il pris d'assaut et occupé par une foule qui s'y entasse et en défend l'entrée car la nuit, soldats ukrainiens, roumains et milice juive (!) ratissent les rues, ramassent les sans-abris qui de leur côté tentent désespérément de se cacher, et les déportent sans ménagement vers les camps de travail et la mort.
    D'autre part bien sûr, tout manque dans ce ghetto peuplé de gens à qui l'on a tout arraché pour les parquer dans une ville presque rasée. Les gens tombent comme des mouches. Les morts que plus personne n'a la force de ramasser, trainent dans la rue, écrasés par les quelques charrettes passant encore sur la chaussée, piétinés par les survivants sur les trottoirs. La cause la plus fréquente du décès est la mort de faim mais il y a aussi le typhus, et autres maladies ainsi que les rixes et assassinats car la loi de la jungle reprend le dessus, bien qu'étonnamment pas totalement ; et l'on se retrouve dans un étrange mélange de respect des règles anciennes et de force brutale. Tout est possible.
   "- Il n'y a pas d'explication.
   - Tu as raison. Plus rien ne s'explique."

   Nous suivons Ranek, homme jeune qui tente âprement de survivre dans le ghetto. Rapidement, comme tous, il est devenu capable de tout, et non seulement capable, mais il est souvent passé à l'acte. On le craint car il est encore fort et on sait sa détermination à survivre. Pourtant, au départ, Ranek aurait pu rentrer dans la milice juive et se mettre ainsi à l'abri de tout et ça, il l'a refusé.
   
   
   Il faut surtout savoir que nous avons ici une œuvre littéraire (et de première grandeur) et pas un documentaire. Hilsenrath a transposé les choses. Il a volontairement donné dans une sorte d'hyperréalisme qui a tué le réalisme. On lit les pires horreurs comme on les lit dans "La route" de Cormac McCarthy. Elles sont à la fois poignantes et irréelles. C'est une "traduction" des choses. Ça nous les fait voir avec une totale réalité et en même temps on sait que ça ne s'est pas vraiment passé comme cela. Ces évènements sont sans doute arrivés, mais pas "comme cela". J'ai été frappée par le fait que cela colle parfaitement avec les illustrations de couvertures de Henning Wagenbreth : tout y est mais cela ne ressemble pas vraiment à l'objet réel, que cependant l'on reconnaît parfaitement au premier coup d’œil. Le récit d' Hilsenrath, c'est exactement pareil. Et la littérature, avec un grand L, c'est cela justement : transposer, phagocyter, assimiler la réalité.
   
   Edgar Hilsenrath a fait avec "Nuit" un travail admirable mais qui ne collait pas avec la vision consensuelle de l'holocauste, on ne le lui a pas pardonné. Il a eu beaucoup de mal à se faire éditer et la parution a suscité de tels remous que son éditeur allemand a renoncé à le rééditer alors que la première édition (1964) avait été épuisée (et boycottée) en six mois. Une édition suivra aux Etats-Unis en 66, favorablement accueillie puis suivie d'autres romans d'Hilsenrath. Mais il a fallu attendre jusqu'à 2012 pour que "Nuit" soit traduit en français!! remercions-en les intéressantes éditions Attila.
   
   Ce livre est GRAND. N'ayez pas peur. Lisez-le.
   
   
   * C'était le premier titre choisi par Hilsenrath pour ce livre.
    ↓

critique par Sibylline




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L'insoutenable prix de la survie
Note :

   Empreint d'un réalisme glaçant, le premier roman de l'auteur paru en 1964 relate à travers le quotidien dans un ghetto juif, la barbarie nazie où hommes et femmes sont prêts à tout pour rester vivant juste un jour de plus.
   
    Dans un style épuré et inlassablement répétitif, l'auteur va au delà du récit de mémoire pour regarder en face un monde déshumanisé où pitié et charité n'existent plus. Dans l'horreur, l'homme est face à sa nature barbare et plus rien n'existe. L'illusion d'humanité n'est qu'une illusion et le héros, Raneck nous montre dans ce néant la peur qui le tenaille et sa lâcheté, sa cruauté qui annihilent tout sentiment.
   
    Dans ce ghetto en Ukraine, il n'y a plus de juifs, plus de communauté unie et luttant contre les nazis. D'ailleurs il n'apparaissent pas dans le récit. L'auteur regarde en face des hommes, des femmes qui ont perdu toute trace de civilisation et d'humanité.
   
    Dépouillant les mourants, vendant leurs corps, volant, tous s'épient et se haïssent pour survivre et ne pas être le prochain à remplir la fosse commune. Dans la puanteur et la nuit ce sont des bêtes traquées qui se cachent.
   
    Le grotesque surgit au milieu de scènes hallucinantes de cruauté et d'ultime désespérance et l'auteur se sert d'un style volontairement cru et sulfureux pour nous emmener dans le noir absolu de cette nuit.
   
    Hilsenrath décrit des personnages qui furent cafetiers, hôteliers, coiffeurs, prostituées mais avant tout survivants. Hommes et femmes que le lecteur avec le recul peut trouver misérables , lâches ou héroïques, ils témoignent pour les six millions assassinés.
   
    Un livre insoutenable qui porte un regard froid sur la page la plus noire de l'Histoire.

critique par Marie de La page déchirée




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