Lecture / Ecriture
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Lignes de faille de Nancy Huston

Nancy Huston
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  Bad girl: classes de littérature

Nancy Huston vit en France depuis les années 1970, mais elle est d'origine franco-canadienne, née en 1953.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Lignes de faille - Nancy Huston

Lignes de vie
Note :

   Dans un précédent livre «Instruments des Ténèbres», Nancy Huston écrivait un roman à 2 voix; il s'agit dans celui-ci «Lignes de Faille» d'un roman à 4 voix.
   
   Des moments de vie racontés par 4 enfants âgés de 6 ans de 2004 à 1944-1945.
   Les moments de l'Histoire moderne: post 11 septembre à New York, la vie à Haïfa lors des massacres de Sabra et Chatila, la question juive, l'Allemagne nazie.
   
   Nancy Huston réussit la prouesse stylistique de ne pas tomber dans le langage enfantin, d'éviter la caricature, elle mélange de manière particulièrement subtile la langue des enfants (6 ans!) et celle des adultes pour n'en faire qu'une qui restitue miraculeusement ce moment de l'enfance.
   
   Le sentiment qui domine à la lecture du livre est certainement celui du désespoir, de l'impuissance des enfants face aux guerres, aux conflits mondiaux qui rejaillissent dans leur vie intime, familiale et influenceront leur vie adulte.
   
   Lignes de faille : traces à la surface des fractures de l'écorce terrestre, le titre reflète parfaitement la thèse qu'a voulu développer l'auteur, comment l'enfance absorbe, telle une éponge le monde extérieur et ce qui en résultera pour lui comme cassures dans son monde adulte.
   
   Il y a à la fois une toute puissance et une vulnérabilité excessive face au monde de la part de ces 4 enfants ballottés par les remous de l'Histoire contemporaine.
   
   Témoins privilégiés mais aussi victimes privilégiées, les personnages de Nancy Huston sont le reflet d'un siècle.
   
   Comme Fabrice à la bataille de Waterloo, ils assistent de loin aux pires conflits et en resteront marqués à jamais.
   
   On ne guérit jamais de son enfance disait Bachelard, le roman de Nancy Huston le démontre magistralement sans aucun pathos et même avec un grand fond d'humour, cette "politesse du désespoir" et d'amour de la vie.
   
   Prix Femina Octobre 2006
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critique par Rita




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4 générations, un même grain de beauté…
Note :

   Sol est un garçon américain âgé de six ans. En dépit de son jeune âge, il passe ses journées devant l'ordinateur à visionner des atrocités sur internet : des scènes de viol, de barbarie, des images de la guerre en Irak. Fils unique, sa mère, qui cède à tous ses caprices, notamment alimentaires, a plutôt tendance à le surprotéger et elle n'imagine pas une seule seconde qu'il puisse regarder de telles scènes d'horreur alors qu'elle lui interdit de voir Bambi de peur que cela le choque !
   
   Son père Randall n'a pas eu du tout la même enfance. Nous le retrouvons lui aussi à l'âge de six ans. Sa mère à lui n'est pas surprotectrice mais toujours absente en raison des nombreuses recherches qu'elle effectue sur l'Allemagne nazie pour comprendre ses origines, recherches qui les amèneront d'ailleurs à quitter les Etats Unis pour Israël. Il assiste impuissant aux fréquentes disputes qui opposent ses parents en raison de la guerre entre le Liban et l'état d'Israël.
   
   1962. Voilà maintenant le récit de l'enfance de la mère absente de Randall, Sadie, enfance qui va nous éclairer sur les raisons qui l'ont poussé adulte à consacrer sa vie à des recherches sur ses origines avant de découvrir l'enfance de Kristina, sa propre mère, pendant la seconde guerre mondiale.
   
   En s'attachant à décrire, toujours au même âge, l'enfance de ces quatre personnes, Nancy Huston remonte le fil du temps. Enfances ô combien différentes mais toujours liées par un même grain de beauté, signe qui relie chacune de ces générations.
   
   Avez vous entendu parler de la généapsychologie ? Ou comment on explique les comportements des individus en remontant leur passé à travers l'enfance de leurs propres ancêtres ? C'est ce dont s'est probablement inspirée Nancy Huston à travers ce récit où l’on comprend la raison d'être de chacun quand on a connaissance des drames vécus par ses ancêtres.
   
   Même si j'ai aimé ce livre, qui a eu le prix Fémina -et je suis très heureuse que Nancy Huston ait obtenu cette récompense-, "Lignes de Faille' n'est pas le roman que j'ai préféré d'elle. Peut-être en attendais-je trop vu l'engouement médiatique et le succès qu'il a rencontré. Autour de moi ce n'était qu'admiration devant ce livre "magnifique, merveilleux, à lire de toute urgence". J'avoue avoir préféré de beaucoup "Adoration". Je crois que j'ai été dérangée par la violence de certaines scènes, notamment au début du livre dans la description de l'enfance de Sol, dont le comportement m'a mise mal à l'aise.
   
   Pourtant "Lignes de faille" reste un livre que j'ai aimé, pour la qualité et l'originalité de sa construction, et aussi le suspens qui nous pousse à remonter le temps pour comprendre, grâce à l'enfance et l'histoire dramatique de Kristina, l'hérédité qui pousse Sol à extérioriser une certaine violence.
   ↓

critique par Clochette




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Une écriture sans faille
Note :

   Quatre étapes dans ce roman, quatre récits d'enfants : Sol en 2004 aux Etats-Unis, Randall en 1982 en Israël, Sadie en 1962 au Canada, et Kristina en 1944 en Allemagne.
   
   Nancy Huston, remonte le cours de l’histoire jusqu’à l’origine de ces «lignes de faille» dont on suppose qu’elles ont un rapport direct avec le grain de beauté dont chaque protagoniste est porteur, mais aussi avec une sinistre tranche d’Histoire.
   
    Chacun raconte sa vie, ses angoisses, son monde, sa famille du haut de ses 6 ans, et ce qui s’exprime d’abord sur un ton quasi blasphématoire devient de plus en plus sérieux jusqu’à la Révélation. Un secret, Le secret se découvre peu à peu, dans les failles toujours sensibles qui résultent du drame originel et qui résonnent à chaque génération. Les pièces du puzzle s'assemblent inexorablement sous nos yeux, au fil des pages, en fonction de ce que chacun vit, auquel s'ajoute ce que nous savons déjà de ce qu'il a transmis à ses descendants.
   
   Quatre enfants, quatre destins et quatre hérédités. Et nous sommes pris dans un vrai tourbillon: les racines des uns sont chez les unes, tout s'explique, tout s'imbrique et l'on finit emporté par cette spirale tout à la fois terrible et implacable.
   
   En même temps que nous découvrons les éléments fondateurs de chaque personnalité enfant, nous revient en mémoire ce que nous venons de lire sur ce qu'il est devenu adulte. C'est là la puissance de cette construction du présent vers le passé, de cette lecture ascensionnelle.
   
   C'est impressionnant de découvrir la force de ce secret et son impact sur les uns et les autres. Car en découvrant le dernier- même si on le subodore depuis un moment-, on touche à la faille qui va pulvériser la destinée des héritiers.
   
   C'est avec classe que Nancy Huston a su dresser son portrait d'une famille qui, au départ, ressemblait à la famille américaine de base : vivant en Californie, impliquée dans l'effort de guerre en Irak et fière de son identité américaine. Le roman est finalement complètement différent des idées préconçues. C'est à la fois bouleversant, poignant, révoltant, terriblement injuste. Pour nous persuader de sa neutralité, l'auteur a choisi d'adopter un regard d'enfant en tant que narrateur. Et "Lignes de faille" démontre, bien tristement, que, si la face de l'Ennemi a changé au cours du siècle, les erreurs se répètent, les leçons n'étant jamais retenues.
   
   Au final, voici un roman fort intelligent, au procédé narratif original et ingénieux, au regard plein d’Humanité.
    ↓

critique par Jaqlin




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L'oubli est au centre de ce livre
Note :

   Les lignes de faille sont transgénérationnelles. Les racines, ce sont les terres. A chaque génération, on rajoute une strate, comme pour couvrir le passé. Mais de temps à autres, avec l'accumulation, les strates travaillent, celles d'en dessous poussent celles du dessus par endroit, et voilà les failles qui apparaissent.
   
   D'autres fois, cela pend juste au nez, on voit une démarcation. C'est une zone à risque sismique, à tremblement de terre. On sait que tout peut basculer.
   
   Nancy Huston s'amuse avec cela. Les conflits et les liens de génération. On s'entend parfois mieux avec ses grands parents qu'avec ses parents, on a des affinités, des liens de sang plus forts, plus mystiques, car on connaît seulement certaines facettes de la génération n+2, comme on dirait en maths. Alors que la génération n+1, celle-là, on en a subit presque tous les aspects, aussi bien positifs que négatifs.
   
   Et puis, on était trop jeunes, enfants. On ne se rendait pas vraiment compte, - à moins que, justement, on voyait la vérité presque en face et ça nous aveuglait parfois. Les temps changent, et tout ne peut pas être expliqué. Il y a les non-dits, ce qu'on croit être, ce qu'on laisse paraître, et d'une génération à l'autre, on sait mais on ne veut pas accepter.
   
   Toute cette terre mélangée... On sent bien que les plus anciens ont laissé quelque chose. Comme s'il y avait des fossiles par-ci, par-là. C'est une empreinte puissante et subtile, comme un tâche sur le corps, comme une quête commune. Et tout commence par l'oubli.
   
   Car l'oubli est au centre de ce livre. La capacité de pouvoir oublier, fermer les yeux.
   C'est une histoire d'oubli, de mémoire et de pardon. C'est une histoire habilement menée, c'est fluide et prenant, c'est simple et fin à la fois.
   
   C'est un livre qui dévoile vos propres lignes de faille...
   ↓

critique par Julien




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Enquête psychologique
Note :

   J’ai terminé ce livre avec une grande envie de le lire une deuxième fois : je pense en effet qu’on doit avoir une lecture différente, plus approfondie, lorsqu’on connaît déjà la fin.
   Il faut dire que ce roman raconte à rebours l’histoire d’une famille sur une soixantaine d’années : de notre époque en Californie jusqu’en 1945 en Allemagne. Quatre générations se succèdent, chacune étant montrée à l’âge de six ans.
   
   J’ai trouvé que Nancy Huston parvenait à nous faire entrer dans les pensées et les sentiments d’enfants de six ans avec beaucoup d’habileté : sans éprouver le besoin d’utiliser un langage puéril elle restitue très bien la pensée magique décrite par la psychologie, tout en montrant les prémisses de l’âge de raison.
   
   De génération en génération des éléments demeurent : obsession d’un grain de beauté plus ou moins bien placé – et tantôt porte-bonheur tantôt marque d’infamie – ; obsession de la nourriture ; présence continue de la guerre ; absence de la mère sauf à la quatrième génération ; répétition des mêmes blagues.
   
   Ce roman explore un pan de la deuxième guerre mondiale peu connu c’est-à-dire l’aryanisation de l’Allemagne par les nazis. Cette tache originelle (que l’on retrouve symboliquement dans le grain de beauté à chaque génération) semble une immense source de perturbation pour chaque enfant, et pousse même la grand-mère Sadie à se convertir au judaïsme et à immigrer un temps en Israël, comme pour s’inclure dans l’histoire juive et s’inventer par là même des racines.
   
   J’ai bien aimé ce livre, qui m’a appris des faits historiques que j’ignorais et qui m’a fait réfléchir à la psychogénéalogie, mais aussi au rôle salvateur de l’art.
   Il m’a cependant semblé que ce livre avait les défauts de ses qualités : peut-être que Nancy Huston n’a pas pris assez de libertés avec les théories psychologiques et psychanalytiques. Je me suis dit à certains moments qu’on sentait trop la documentation derrière le récit et que cela nuisait un peu à la qualité émotionnelle et poétique du livre.
   
   Très bon livre malgré cette petite réserve!

critique par Etcetera




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