Lecture / Ecriture
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La vallée des masques de Tarun J. Tejpal

Tarun J. Tejpal
  Loin de Chandigarh
  Histoire de mes assassins
  La vallée des masques

Tarun Jit Tejpal est un écrivain indien né en 1963. Il est également connu comme journaliste d'investigation. Il a fondé la revue d'information "Tehelka".

La vallée des masques - Tarun J. Tejpal

Totalitarisme, mode d'emploi
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Au cours de la dernière nuit de sa vie, un homme se raconte. Il attend ses meurtriers et en profite pour s'enregistrer. Il dit comment il est né, a grandi et vécu au sein d'une société tout entière dédiée à la recherche de la pureté absolue, selon les préceptes et principes de son fondateur, pur parmi les purs, le légendaire Aum. Cette communauté a ses règles, ses lois et prospère dans une région de l'Inde.
   
   Voici un roman dont on ne sort pas reposé. Il m'a fallu une centaine de pages pour entrer dans le rythme, dans l'histoire, dans l'écriture poétique et paraphrastique de l'auteur. Et puis, ensuite, malgré des passages longs, des répétitions, l'emballement et la fascination pour le monde décrit sont bien présents.
   
   Tarun Tejpal construit une communauté qui paraît tout d'abord utopiste certes, mais plutôt positive. Une sorte de société idéale. Puis, très vite, le vernis craque et la vérité apparaît, pas aux yeux des gens embrigadés, mais à ceux des lecteurs et à ceux du narrateur, bien des années plus tard. "Nous étions tous égaux, nous étions tous frères. Mais à l'intérieur même des fratries, un respect particulier est accordé à celui qui est un peu plus qu'égal." (p.145/146)
   
   Le narrateur, arrivé quasiment au plus haut de la hiérarchie est passé par des épreuves terribles, cruelles et violentes et en a fait subir autant. Dans cette société "idéale", l'homme, pour grimper les échelons ne doit avoir aucun attachement matériel ou affectif, aucune faiblesse. Les enfants ne savent pas qui est leur mère et les mères ne peuvent pas dire qui sont leurs enfants, tous vivant au sein d'un même groupe et jouant respectivement les rôles des enfants de toutes les mères et des mères de tous les enfants. La seule référence qui tienne, c'est Aum et donc la recherche de la vérité et de la pureté. C'est un monde sans sentiments, sans émotions : un monde animal, dans lequel l'homme nie totalement sa nature qui le pousse à vivre en étroite corrélation tant matérielle qu'affective avec autrui. Il doit tendre vers la perfection du corps et de l'esprit.
   
   Ce roman est une sorte de fable sur tous les totalitarismes, sur toutes les dérives des intégrismes. Je ne suis absolument pas connaisseur de l'Inde et ne peux donc dire si Tarun Tejpal fait référence à son pays particulièrement. Je pense que son propos est universel. J'ai facilement pensé au stalinisme, au nazisme avec leurs épurations, leurs purges, vocables qu'emploie l'auteur, et sûrement à beaucoup d'autres régimes qui se sont assis sur la terreur, la domination et la soumission de leurs sujets. "Ce jeune Éclaireur, cependant, s'était avéré un frère sans défaut, doué d'un intellect exceptionnel, qui mettait ses paroles au service de la seule cause des purs. En moins de quinze ans parmi les Éclaireurs, il avait débusqué et livré plus d'une vingtaine de frères déchus, parmi lesquels d'autres Éclaireurs qui avaient égaré le sens du message qu'ils transmettaient. Et lors des procès d'épuration en présence des Grands Timoniers, il avait exposé avec brio et sans pitié les mensonges et les défaillances des traîtres." (p.350)
   
   Là où l'auteur est très fort et réussit une vraie prouesse, c'est qu'il décrit des scènes terribles, des pratiques odieuses et détestables, notamment le sort réservé aux femmes -mesdames féministes, vous allez frémir et bouillir- sans jamais avoir recours à des descriptions minutieuses. Il pourrait aisément écrire des paragraphes insoutenables, mais son écriture est là qui, sans minimiser les souffrances, permet aux lecteurs des les lire sans défaillir. Il procède par images, par détours. Quelques chapitres sont particulièrement prenants et marquants (La trahison romantique, p.170 ; La fille au regard fulgurant, p.287) entre autres et globalement, les 250 dernières pages entrecoupées parfois de paragraphes un peu longs que l'on peut passer rapidement.
   
   D'avance désolé, car je crains d'être un peu en-dessous de tout ce que j'ai ressenti en lisant ce roman, ce qu'il dénonce, ce qu'il raconte et décrit et également la manière d'y parvenir.
   Un roman très fort et puissant, à l'image de sa couverture, de cette nouvelle rentrée littéraire.
    ↓

critique par Yv




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Lamentation
Note :

   Résumé de l'éditeur:
   
    "Au cours d'une longue nuit où il attend ses assassins, d'anciens frères d'armes, un homme raconte son histoire, celle d'une communauté recluse dans une vallée inaccessible de l'Inde, selon les préceptes d'un gourou légendaire, Aum, le pur des purs..."
   
   
   C’est en toute confiance que j’ai commencé à lire ce roman puisque l’approbation est quasi générale chez les lecteurs. Il a été déjà bien souvent commenté et encensé et je n’ai pas été déçue même si par moments perçait à nouveau la défiance que j’éprouve régulièrement dès qu’il s’agit d’un roman-démonstration, d’une fable, politique et philosophique, de l’aveu même de l’auteur dans une intéressante interview qu’il a donnée:
   Il parle dans ce roman de "la manière dont les hommes, même quand ils veulent faire le bien, finissent par faire le plus grand mal. Le livre explore les pathologies du puritanisme et du collectivisme."
   "Si ce livre était une musique, ce serait une lamentation."

   Il a ajouté qu'à travers l'Histoire, des hommes extraordinaires ont tenté de nous convaincre que la pensée est plus importante que l'Homme. Et que ça a toujours mené à la tragédie.
   
   Le narrateur s'est élevé au rang des meilleurs dans cette secte d'une vallée isolée de l'Inde où l'idéal est l'égalitarisme: on porte des masques pour ne pas se distinguer. Dès trois ans, les enfants sont élevés par les femmes sans reconnaître théoriquement leurs mères... bref il se passe là tout ce qu'on peut imaginer comme dérives folles et meurtrières pour atteindre la pureté et la perfection imposée par le gourou jusqu'au jour où quelques-uns quittent leur certitude pour accueillir le doute, avec l'espoir et la peur. Ils savent alors qu'il n'y a plus qu'à attendre la mort qui leur sera donnée par le "siontch" des autres Wafadars, qui est une marque de courtoisie d'homme à homme.
   C'est pendant cette attente que le narrateur raconte sa vie.
   
   
   Plus que l'histoire elle-même, ce que j'ai le plus apprécié, c'est la beauté des images, l'ampleur des évocations et le rythme très envoûtant du récit avec comme bémol l'aspect un peu trop schématique des personnages. Je n'ai réellement réussi à m'attacher à aucun d'entre eux.
   Il n'empêche: c'est un très beau roman!
   ↓

critique par Mango




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Une fable moderne terrifiante
Note :

   Avec son troisième roman, celui que l’on nomme le Zola indien tant ses deux précédents ouvrages ont marqué les esprits par leur souffle et la puissance de leurs images traduisant les infinies contradictions de la société indienne, Tarun Tejpal pose avec violence et originalité de multiples questions. Il ne faut pas lire beaucoup entre les lignes pour voir ici la dénonciation d’une société basée sur les castes posant un système de supériorité prétendument inné, donnant quasiment tous les droits à ceux qui se situent tout en haut y compris celui de traiter les castes inférieures comme données négligeables.
   
   Tejpal avoue avoir beaucoup lu le Mahabharata, cette sorte de bible qui pose les fondements de l’histoire et de la culture indienne où une fratrie de cinq est l’élue des Dieux sans cesser de faire ou de se faire la guerre pour poursuivre des intérêts personnels ou amoureux. Et c’est à une sorte de réécriture moderne et simplifiée de cette saga aussi fleurie qu’indigeste pour un cerveau occidental qu’il s’attelle ici.
   
   Tout commence alors qu’un homme attend calmement la mort. Il sait que ceux qui sont à sa poursuite sont là, dehors, prêts à lui tomber dessus pour l’assassiner atrocement, dans la souffrance afin de lui faire payer sa trahison.
   
   Il vient d’un monde supérieur, de cette vallée des masques où seuls subsistent les plus forts, les élus d’une secte toute dévouée à son gourou mort depuis longtemps, Aoum, ce qui signifie "le souffle". Un monde où l’enlèvement des enfants à leur famille est de plein droit. Un monde fait d’une sélection sans pitié où les plus faibles sont éliminés sans la moindre hésitation. Un monde où le pouvoir ultime est partagé entre les deux castes les plus élevées. Celle des guides, gardiens de la parole et de la doctrine originale, superviseurs d’un système fait pour les servir. Et puis, celle des guerriers, sorte de super-héros à la sauce indienne, capables de se déplacer dans les airs, de combattre n’importe quelle armée à l’aide d’une ceinture en peau de chèvre dans laquelle est fichées neuf pointes acérées, de taille différente, pensées pour infliger des blessures raffinées induisant une mort longue et pénible comme foudroyante selon le cas. Les garants de l’autonomie et de la puissance de la secte.
   
   Un monde où l’individu ne compte pas. Un monde où l’on porte à vie un masque cachant son visage à jamais histoire de mieux marquer l’appartenance au groupe et la suprématie du groupe sur l’individualité. Un monde où les plaisirs sont réglementés, celui des femmes étant réservé aux meilleurs d’entre eux. Un monde sans musique, sans joie tout entier tourné vers la méditation ou l’action visant à déstabiliser la société.
   
   Mais voilà que depuis qu’il s’en est enfui, grâce à un égoutier prêt à faire la révolution, il a découvert la mystérieuse machine capable d’écouter de la musique comme d’en enregistrer. Avant de mourir, il a décidé d’y conter son existence et d’en livrer les terribles secrets, réalisant l’utopie d’un monde malsain et fourbe.
   
   Tejpal use d’une langue puissante dans laquelle la violence inhérente à la société indienne trouve un moyen d’expression aussi sublime qu’unique. Voici un livre qui a vraiment quelque chose à nous dire sous la forme d’une fable moderne terrifiante mais très proche du monde qu’elle décrit. Toutes les contradictions d’une société unique sur terre. Allez juste une fois en Inde et vous comprendrez…

critique par Cetalir




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