Lecture / Ecriture
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avant la chute de Fabrice Humbert

Fabrice Humbert
  L'origine de la violence
  La fortune de Sila
  avant la chute

Fabrice Humbert est un professeur de lettres et écrivain français.

avant la chute - Fabrice Humbert

Une société en déliquescence
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   J’ai découvert Fabrice Humbert avec son roman "L’origine de la violence" ; roman qui m’avait passablement ébranlée. C’est donc avec impatience que j’ai abordé ce "cru 2012", "avant la chute" (avec un a minuscule, svp!)…
   Il est clair que ce n’est jamais bon quand on attend beaucoup d’un livre ou d’un film! Inconsciemment, on est trop exigeant. Et c’est peut-être ce qui m’est arrivé ici, car je suis restée un peu sur ma faim…
   
   De quoi s’agit-il? De trois romans en un, en fait. Fabrice Humbert nous raconte trois histoires distinctes en les alternant. L’élément qui les relie à première vue, c’est la drogue.
   
   C’est en raison de l’implication de leur père dans la culture de la coca que Norma et Sonia sont obligées de quitter leur pays, la Colombie, pour se mêler à ces hordes de clandestins qui cherchent à passer la frontière des Etats-Unis depuis le Mexique. C’est en raison de l’influence croissante des cartels de la drogue que le sénateur mexicain Fernando Urribal voit disparaître son pouvoir, voit son monde basculer. Et pour finir, c’est le trafic de drogue qui nourrit la famille de Naadir, jeune beur d’une banlieue difficile en France (qui ressemble comme une goutte d’eau à la cité des "4000" à la Courneuve… tous les incidents violents de ces dernières années y compris).
   
   Trois histoires donc, les deux premières se croisant à la fin tandis que la troisième reste sans lien direct avec les autres. Des histoires très actuelles comme on peut les lire dans les journaux quasiment tous les jours. Affligeante certes, mais sans originalité, hélas. Au cours de la lecture on se demande d’ailleurs à quoi l’auteur veut en venir. Et c’est précisément là qu’il faut s’interroger sur le titre du roman. "avant la chute", la chute de notre civilisation? L’écroulement de notre monde? La fin de nos valeurs? Faut-il interpréter ces trois histoires comme autant de signes précurseurs de grands changements dans l’ordre mondial? Quelque soit le continent, ce ne sont plus les gouvernements qui nous gouvernent, mais l’argent, et qui plus est, l’argent "facile", celui du narcotrafic globalisé, de la corruption… de la haute finance aussi, comme nous le constatons depuis quelque temps (même si ce n’est pas le sujet du livre ici…). Le monde entier perd les pédales! La critique est acerbe.
   
   Je l’ai dit au début, le roman ne m’a pas passionnée. Je n’ai jamais ressenti de véritable émotion. Mais il n’empêche qu’il y a des pages très pertinentes, surtout dans la description des incidents violents qui secouent régulièrement nos "quartiers". En tant qu’Amiénoise, et après les événements qui ont secoué notre ville pendant cet été 2012, je ne peux que m’interroger sur les propos d’un des jeunes de la "cité" qui livre bataille contre la police:
   "On est une énergie immense. On est jeunes, on est nombreux et on a de l’énergie. On peut faire beaucoup et il n’y a rien à faire. Personne ne bosse, personne n’a rien à faire. On est là, on attend, on regarde la télé mais on veut tout. On est des désirs, on est de l’énergie et on ne sait pas comment faire. On ne réclame que la justice. Les autres ils ont tout et nous on a rien. On attend. On est à côté et pas là où il faudrait, pas au centre. Alors, ce que j’ai voulu […] c’est montrer qu’on était là et qu’on ne voulait plus attendre. Que cette énergie était là pour agir. Pas pour user notre vie." (p. 254)

   
   Le roman n’apporte pas de réponse, évidemment. Mais il nous fait comprendre (si l’on ne l’avait pas déjà compris) qu’il y a urgence ; urgence de trouver des solutions, de nouvelles visions, de nouvelles orientations politiques pour sauver les valeurs de notre société en déliquescence.
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critique par Alianna




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Formidablement construit
Note :

   Depuis 2009, Fabrice Humbert collectionne les Prix littéraires et compte parmi les écrivains français actuels. Déjà, avec "L’origine de la violence", il nous interpellait sur le sens de l’Histoire et sur la place de la violence dans nos sociétés modernes. Et puis, avec "La fortune de Sila", il tentait de décoder les débordements d’un monde capitaliste devenu fou à travers une grande fresque romanesque financière.
   
   Dans son dernier ouvrage, "Avant la chute", il reprend ces deux thèmes en les associant au travers de l’un des monstres sournois qui ravage des pans entiers de nos civilisations : le trafic de drogue. A son habitude, l’univers romanesque de Fabrice Humbert est d’une noirceur abyssale, d’un pessimisme absolu mais d’une puissance d’expression qui ne fait que s’affiner et s’affirmer, livre après livre.
   
   L’auteur prend un parti qui aurait pu passer pour artificiel : celui de nous conter trois histoires a priori déconnectées les unes des autres mais dont on comprendra au fur et à mesure que le récit progresse qu’elles s’entrecoupent en divers endroits. Trois histoires à trois endroits différents d’une longue chaîne qui cadenasse le trafic mondial de la cocaïne mais intimement liées par l’omniprésence de la violence comme mode quasi unique visant à faire plier les plus faibles et à contraindre ceux qui tentent de résister à la gangrène qui se propage à céder faute de quoi une mort brutale, violente et souvent spectaculaire s’en chargera. Trois histoires donc que nous suivons avec une certaine passion tant l’écriture de Humbert est d’une élégance, d’une simplicité et d’un naturel qui savent vous enfermer immédiatement.
   
   Chapitre après chapitre, dans un ordre immuable, nous suivons le chaos qui se propage avec un déferlement inaltérable tant la puissance des narco-trafiquants, leur détermination, leur capacité à recruter en masse des troupes toujours plus jeunes, plus déterminées et prêtes à tout, y compris à mourir atrocement et trop tôt avec l’illusion de vivre pleinement, dans la lumière, la gloire, la capacité à tout obtenir d’un claquement de doigt, femmes, argent et pouvoir, sont quasi absolues.
   
   Pour Norma et Sonia, ce sera le long récit d’un périlleux périple vers la Terre Promise. Filles d’une pauvre famille de paysans colombiens, elles sont lancées sur les routes depuis que les terres du père ont été confisquées, les plans de cocaïne qu’ont lui avait imposé de cultiver arrachés et ce dernier exécuté, sans explication sous leurs yeux. Un objectif, les Etats-Unis. Mais pour cela, il faudra éviter les rançons, les passeurs véreux et surtout les bandes organisées prêtes à tout pour capturer, violer, torturer et vendre femmes et jeunes filles aux réseaux de prostitution.
   
   Le Sénateur Uribal, dans son fief du Nord Mexique, semble le symbole de la réussite. Plus le récit progresse, plus nous découvrirons la noirceur d’un personnage symbolisant parfaitement la collusion entre le monde politique et le monde mafieux. Il lui faudra affronter ses propres contradictions, sa propre turpitude et une déchéance inéluctable face à un monde qui ploie sous un déluge de violence.
   
   Nadir vit dans une cité de la région parisienne. Il est l’enfant rare, précoce, intelligent, admiré de ses professeurs, lui le fils d’une famille arabe. Il vit déconnecté de la réalité qui l’entoure, plongé dans ses livres jusqu’à ce que l’horreur le frappe de plein fouet, rattrapé par les jeux dangereux de son grand frère, petit caïd des cités, et par l’explosion d’une banlieue qui s’embrase, manipulée par les voyous qui y ont un intérêt.
   
   Fabrice Humbert aime à construire ses récits en de multiples lieux, ici sur deux continents. S’appuyant sur une analyse détaillée de l’actualité et des faits authentiques, il distille un récit palpitant dont l’étau se resserre inéluctablement. A aucun moment il ne cherche à nous dire quoi en penser laissant, bien au contraire, le soin à ses lecteurs de tirer les conclusions qu’il voudra. Le livre marque, choque et interpelle : le signe d’un grand roman formidablement construit.

critique par Cetalir




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