Lecture / Ecriture
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Maudite éducation de Gary Victor

Gary Victor
  Le sang et la mer
  Maudite éducation
  Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin
  La piste des sortilèges

Gary VICTOR, né le 9 juillet 1958 à Port-au-Prince, est un écrivain, scénariste haïtien. Après des études d'agronomie, il a exercé le métier de journaliste et de rédacteur en chef au quotidien 'Le Matin'. Il est également scénariste pour la radio, le cinéma et la télévision.

Maudite éducation - Gary Victor

Haïti de Duvalier
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Carl Vausier est un adolescent qui grandit à Port-au-Prince dans les années 70. Éducation paternelle stricte, pudibonde, il est en proie aux troubles et aux émois sexuels. A l'insu de son père, il fréquente les bas quartiers et ses prostituées, et dans le même temps, toujours à l'insu du père, il traîne dans son antre réservé -celui du père-, sa bibliothèque. Les prostituées lui racontent les vies de leurs aïeules ; il entretient également une relation épistolaire avec une jeune fille, Cœur Qui Saigne (lui signe Furet), mais leur première entrevue est un fiasco. Cœur Qui Saigne le hante, et reviendra dans sa vie dans les années suivantes.
   
   Roman très atypique dans la forme. Il y a cet homme qui raconte son adolescence, sa jeunesse, et puis cette relation difficile avec Cœur Qui Saigne et plus généralement, la vie en Haïti dans les années 70, la difficulté de vivre dans ce pays extrêmement pauvre, sous une dictature féroce. Carl Vausier n'a pas de chance, d'abord il n'est pas bien dans sa peau d'ado, ensuite il agit en dépit du bon sens parental au risque de se mettre à dos père et mère, et enfin, il ne peut pas dire ou faire ce qu'il veut au risque de se retrouver emprisonné voire pire par les tontons Macoutes. On est toujours entre roman autobiographique (d'après l'éditeur), roman initiatique, roman d'un amour fou et livre de réflexions de l'auteur, mais aussi entre rêve et réalité, deux notions que Gary Victor aborde très souvent :
   
   "Je persiste à croire que ce qui est du rêve se confond avec le passé. Le présent lui-même n'est qu'un espace incertain à peine palpable, déjà évaporé alors qu'on n'a même pas profité de ce qu'il offre. L'homme n'a que ses souvenirs et le rêve est le cadre qui amplifie les perspectives, donne plus de luminosité à la mémoire. Le rêve surtout n'appartient qu'au rêveur. Tandis que nous ne sommes pas les propriétaires de nos souvenirs, car ils ont été souvent construits avec d'autres que nous, par d'autres que nous, qui peuvent avoir sur nos réminiscences des opinions et des sentiments différents." (p.128)

    J'aime beaucoup cette idée dont il parle que nos rêves sont personnels mais pas nos souvenirs, parfois même les deux peuvent parvenir à se confondre. Ne vous êtes-vous jamais posé la question de savoir si ce que vous pensiez être un souvenir n'est pas un rêve récurrent, qui serait entré en vous comme un événement vécu? Une autre citation sur un thème similaire : "Flotter entre le réel et l'imaginaire met dans un état de doute permanent et de questionnement." (p.232)
    L'écriture de Gary Victor incite à passer du réel à l'imaginaire, du rêve à la réalité. Elle est simple, directe, belle et à la fois poétique. Je l'avais déjà remarquée dans son superbe roman "Le sang et la mer" (à l'époque j'encourageais très volontairement à le lire, conseil -que vous devez suivre, vous ai-je déjà déçu?- que je ne peux que réitérer)
   
   Mais Gary Victor ne se contente pas d'égrener ses réflexions sur ces thèmes, il parle aussi de son pays. Son pays vendu aux dictateurs, à ses brutes qui représentent la face sombre des hommes (un peu comme le portrait de Dorian Gray cachait celle de son modèle) : "Le Président Éternel, qu'on dit être aussi méchant, aussi inhumain -rappelle-toi qu'il a fait fusiller sans sourciller dix-neuf officiers-, n'est que le miroir qui reflète la bêtise, la violence, le mépris de la personne humaine qu'on cultive tant dans notre société. Il est la quintessence de ce que, malheureusement, nous sommes, notre être véritable, notre pur produit." (p.67)
   
   Il est difficile d'y vivre sereinement, soit à cause de la pauvreté, soit à cause des ses opinions soit les deux en même temps. Carl est écrivain, journaliste et ne peut écrire n'importe quoi, il doit sans cesse composer avec son rédacteur en chef -le censeur- et le pouvoir. Malgré tout, il y reste, contrairement à beaucoup qui émigrent pour vivre mieux.
   
   Et puis Gary Victor parle aussi d'amour. D'amour fou. D'amour passionnel, fusionnel. D'amour physique aussi, certains passages sans être grossiers sont très explicites. De la difficulté de trouver le ou la partenaire fantasmé(e)(s).
   
   Enfin, tout cela pour vous dire combien ce bouquin est excellent, beaucoup de phrases ont fait écho en moi, m'ont rappelé certains passages pas très faciles de mon adolescence (rassure-toi, maman, je ne suis pas allé dans les bas-quartiers nantais pour voir les prostituées, ni n'ai vécu dans un bidonville!). Comme quoi, même si les conditions de vie sont absolument incomparables, les tourments du corps et de l'esprit sont universels.
   
   Précipitez-vous sur ce roman de la rentrée 2012!
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critique par Yv




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Haïti jusqu'au bout des mots
Note :

   Le narrateur (qui ressemble assez à l'auteur) nous raconte son adolescence à Port-au-Prince sous la dictature de Duvalier, puis d'un autre dictateur. Et la distance qui sépare la résidence de ce dictateur de l’hôpital où mourut son père deviendra un des leitmotiv de ce roman.
   
   Ce gamin d'à peine 13 ans est taraudé par une libido dévorante et fréquente assidûment les prostituées de la ville. Ces femmes, qui lui procurent des plaisirs rapides, il les respecte et nous rapporte quelques unes de leurs histoires édifiantes.
   
   Il passe aussi des heures dans la bibliothèque de son père pour s'y adonner à des plaisirs solitaires et interdits... Mais son désir irrépressible ne l'empêche pas de vouer un amour pur et profond à une jeune fille avec qui il correspond. Dénommée "Cœur qui saigne", elle a vécu un drame digne d'une tragédie antique. L'amour qu'il lui porte n'est pas couronné de succès mais ne cessera jamais de l'accompagner dans sa vie de jeune homme, jusqu'à ce soir fatidique...
   
   Sa vie intérieure secrète et une grande fréquentation des livres lui ont donné le goût et le besoin d'écrire. Et, ce texte bouleversant qui réussit le pari de ne parler presque que de sexe, ce récit initiatique bouleversant aux accents de tragédie, est aussi un texte sur la genèse d'un écrivain.
   
   Remarquable par le style, la langue et la profondeur qui s'en dégage.
   
   
   "Chaque fois que je me retrouve dans une impasse de ma vie, chaque fois que cette terre risque de m'engloutir dans ses mythes et ses impostures, je vais mesurer la distance entre les bâtiments de cet hôpital et le Palais national. Cela me ramène à la mémoire les circonstances de la mort de mon père. Cela ravive mon ressentiment pour ce pays. Pas pour ce pays qui m'a vu naître. Cette terre, elle n'y est pour rien. On l'a abreuvée de sang. Mais pour cette société de menteurs et de flibustiers qui se drapent depuis deux siècles dans des radotages stériles sur la fondation d'une nation, d'un Etat qui a condamné dès le départ des centaines de milliers d'être humains aux conditions de vies les plus abjectes.
   Je n'ai aucune fierté d'être Haïtien. Mais je voudrais bien me battre pour l'être, pour que mes enfants le soient aussi."

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critique par Petit Sachem




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Un conte d'auteur
Note :

   Dans la nuit caraïbe, et les passions débridées du carnaval, le jeune Carl découvre la sexualité et s'encanaille dans les bas-fonds de Port-au-Prince, loin de la sévérité affichée de son père. Le narrateur, Carl Vausier, devenu à son tour journaliste et écrivain, revient sur son adolescence et évoque le concours de correspondances entre lycéens où sous le pseudo de Furet il écrivait à sa correspondante Cœur-qui-Saigne. À la fin du jeu, leur rencontre officielle tourna court et Furet perdit de vue la belle Cœur-qui-Saigne affligée par la mort de sa sœur. Une douzaine d'années plus tard, lors d'une cérémonie vaudou, Carl retrouve cette fille restée présente dans ses pensées avec "son parfum d'ylang-ylang" qui l'accompagnait toujours. Vivre avec elle quelques mois d'une passion tragique constitue la seconde partie de ce roman de formation.
   
   Jalousie, bidonville de Pétion-Ville, cache une fresque remarquée, "vitrine d'un monde magique". C'est là que Chantal a un jour donné rendez-vous à Carl, un lieu retiré où les sbires du colonel Pierre-L'Ange pourraient ne pas s'aventurer. Pierre-L'Ange a été le fiancé de la sœur de Cœur-qui-Saigne ; elle s'est suicidée de dépit quand le bel officier eut une autre maîtresse, toutefois en mourant elle a chargé Cœur-qui-Saigne de la remplacer auprès de lui. Prête à partager la vie du très jaloux Pierre-L'Ange, à moins qu'elle ne lui fasse payer cher la perte de sa sœur, Chantal est devenue amoureuse de Carl. La situation est bloquée...
   
   À coté de l'histoire d'amour, qui tient de l'universel, il y a le contexte haïtien. Le roman, comme beaucoup de ce qui s'enracine dans Haïti, évoque les dictateurs Duvalier sans les nommer, mais "Président éternel" suffit à faire penser à Baby Doc et à ses tontons macoutes redoutés du jeune Carl, tandis qu'un prêtre qui serait leur successeur subjugue la foule des bidonvilles par ses "harangues belliqueuses". Le régime est incapable de faire fonctionner les hôpitaux correctement ; c'est ce que découvre le narrateur quand il doit conduire son père aux urgences : la mort le frappe à 333 mètres du bureau présidentiel, la moitié du signe du Diable, comptée et recomptée par le narrateur en plein milieu de la circulation et des embouteillage, quitte à passer pour un dingue... Pour la couleur locale, il y a aussi les dieux vaudous, les lwa, et des cérémonies impressionnantes comme celle qui remit Cœur-qui-Saigne et Furet face à face pour donner une seconde chance à leur relation.
   
   "L'invitation de Jean-Christophe n'était pas ordinaire. Il me proposait de l'accompagner à une cérémonie de chanpwèl, une société secrète à la réputation sulfureuse. On prêtait aux membres de cette confrérie de puissants pouvoirs, comme ceux de se transformer en l'animal de leur choix, de voler dans les airs, et de se téléporter d'un point à un autre en une fraction de seconde. On prétendait que cette confrérie contrôlait certaines parties du territoire national où il fallait un laissez-passer pour circuler de nuit. Quand les chanpwèl défilaient dans le noir, chantant et dansant, on conseillait aux mères de surveiller leurs nouveau-nés en récitant des prières appropriées si elles ne voulaient pas qu'une fièvre soudaine emporte l'enfant."
   

   Enfin, l'intérêt de ce roman est aussi dans la part d'autobiographie, l'analyse des relations père-fils et les origines d'une carrière littéraire. La vocation de l'écrivain naît des lectures d'enfance et d'un lieu : la bibliothèque interdite de son père, où il n'y a pas de roman. La précocité littéraire de Carl lui permet d'inventer l'intrigue des romans qu'il commence dans une autre bibliothèque, tenue par des religieux, à l'instigation de son père soucieux d'éloigner son fils des mauvaises fréquentations dans les bas-fonds de la ville. Impressionné par les dons de son fils, le père veut qu'il bénéficie de conseils avisés. Ironie du sort, le père l'invite à fréquenter un homme cultivé et amateur des lettres sans se soucier des rumeurs qui circulent sur les mœurs de ce Mr Paisible ; il n'y verra clair qu'au cours des obsèques de son ami lettré.
   
   On voit qu'il est beaucoup question de sexe dans ce roman haïtien, à la fois par ce que vit le narrateur et par ce qu'il rêve. Aux récits oniriques faits par des prostituées de bas étage répondent les songes et les cauchemars du jeune Carl puis du narrateur adulte. Le tout est magnifié par une langue très belle, très classique, sans tournures venant du créole, contrairement à d'autres auteurs haïtiens.

critique par Mapero




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