Lecture / Ecriture
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Inséparables de Alessandro Piperno

Alessandro Piperno
  Avec les pires intentions
  Inséparables
  Persécution

Alessandro Piperno est un écrivain italien né en 1972.
Il enseigne la littérature française en université.
Il a obtenu le prix du Meilleur livre étranger 2011 pour "Persécution" et en 2012 le prix Strega pour "Inséparables".

Inséparables - Alessandro Piperno

Complications de famille!
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Une découverte, la lecture de cet auteur italien à la réputation de trublion bien établie. Ses œuvres précédentes qualifiées de provocantes et de polémistes ne sont pas passées inaperçues! Ce roman se situe dans la ligné de "Persécution" qui a obtenu le prix du meilleur roman étranger en 2011.
   
   Les frères Pontecorvo: Filippo l'artiste dilettante jouisseur des plaisirs de la vie, dont le couple est qualifié par l'auteur "d’excentrique et détraqué" et Samuel l'homme d'affaire coincé dans sa bulle (immobilière dirait-on maintenant). Le premier est devenu riche grâce à un mariage, le second l'est aussi, mais lui à la sueur de son front et à ses talents professionnels.
   
   Mais un jour l'artiste, le dessinateur amateur de bonne cuisine, commet un dessin animé comme cela un peu en dilettante, et ce film est sélectionné pour le festival de Cannes dans la catégorie "Un certain regard"! Stupeur générale et bizarrement cela n'arrange pas forcément sa vie, car un groupe islamiste radical le désigne comme homme à abattre! Et sa famille n’apprécie que moyennement cette gloire soudaine. Samuel lui rate une grosse affaire et perd tout! Sa brillante carrière se termine dans un aéroport ouzbèke sous la menace d'un gros calibre. Adieu le luxe et son futur mariage.
   L'ascension de l'un correspond avec la déchéance de l'autre, mais tout cela n'est qu'aléatoire, le temps passe avec son lot de joies et de drames, et de cadavres sortant des placards.
   
   Peut-on parler de personnages dans ce livre? Je dirais que cela ressemble plus à une série de portraits de gens politiquement incorrects! N’épiloguons pas sur les frères Pontecorvo. Voyons le reste de leur famille juive et aisée, Rachel, la mère médecin style adjudant-chef pour qui les enfants restent des enfants, même s'ils ont légèrement grandi et vieilli! Le père professeur n'est plus de ce monde suite à un scandale sexuel qui a ruiné sa réputation. Anna l'épouse de Filippo, gréviste sexuelle, actrice jamais contente de ses rôles, de son agent, de son mari etc. Brassens avait un joli mot pour ce genre de représentante de la gente féminine, une emmerderesse! Silvia l'éternelle fiancée de Samuel, qui au contact de sa future belle-mère veut devenir plus juive que les juives! Ludovica est d'une certaine manière la maîtresse d'un des frères, mais a des relations avec l'autre, bonjour l'entente familiale.
   
   Roman plein de flash-back, mais très bien construit, nous suivons cette fratrie dans une vie tourmentée entre rigorisme et débauche sexuelle. Car ne nous voilons pas la face, le sexe est omniprésent et là encore "Les inséparables" sont à l'opposé l'un de l'autre.
   
   C'est osé, cynique et parfois cruel, plein d'êtres tortueux et compliqués qui semblent en perpétuelle lutte contre eux-même et les autres.
   
   A découvrir pour une certaine impertinence et les célébrités croisées au fil des pages comme Carla Bruni entre autres.
   
   
   Extraits :
   
   - Et la nostalgie est arrivée elle aussi.
   
   - Son fils est un crétin et un mollasson. Mais comme il est aussi le fils d'un pédophile amateur de petites filles, ça ne compte pas. Tout cela est passé par pertes et profits.
   
   - Les rapports entre deux frères presque du même âge ressemblent beaucoup, à la longue, à ceux qui s'instaurent dans un vieux couple.
   
   - L'étalage de ses conquêtes n'était que sa dernière façon de célébrer son triomphe sur la vie et sur les autres.
   
   - Qu'était devenu Filippo entre-temps? Un prédicateur? Un prêtre? Un rabbin? Un charlatan? Probablement tout à la fois.
   
   - Rêve oiseux de liberté, tout à fait irréalisable pour un garçon aussi gâté.
   
   - Mon Dieu, comme il aimait ces fillettes vieillies.
   
   - Et là, elle n'était pas sûre que ces hommes étaient ses fils.
   
   - Le secret de sa mère. Une folie parmi tant d'autres.

   
   
   Titre original : Inseparabili (2012)
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critique par Eireann Yvon




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Drôle, crû et douloureux
Note :

   Après "Persécutions" qui constituait le premier volet d’un diptyque, voici "Inséparables" qui peut se lire comme un roman à part entière, complètement détaché du premier.
   
   Les deux frères Filippo et Samuel ont désormais une quarantaine d’années. Ils ont suivi des voies différentes mais sont restés quelque part comme ces couples de perruches, inséparables, incapables de vivre l’un sans l’autre, malgré leurs différences. Ils arrivent à un âge où il faut affronter des choix, trouver une place dans un monde qui ne veut pas forcément d’eux, surmonter des difficultés sérieuses dans leurs vies de couple.
   
   Filippo est devenu une sorte de dilettante ayant abandonné la profession de médecin pour se consacrer entièrement à sa passion depuis toujours, la bande dessinée. Poussé par son agent, il va réaliser un dessin animé sélectionné à Cannes et devenir brutalement une vedette hyper médiatisée, courtisée par tous, adulée ou haïe, sollicitée pour donner son avis sur n’importe quoi, persécutée aussi par des groupes islamistes radicaux qui veulent l’éliminer en raison d’une séquence de trente secondes qui choque leurs consciences aussi rigides qu’absconses.
   
   Samuel fut longtemps banquier d’affaires à New-York avant de craquer pour devenir un occulte commis-voyageur dans le monde dangereux de l’import-export du coton. Sa carrière bat de l’aile car il a pris trop de risques et il sait son avenir désormais totalement hypothéqué.
   
   Mais, surtout, Filippo et Samuel doivent affronter leurs multiples névroses. Celle causée par une mère juive qui continue de les couver comme s’ils étaient toujours de petits enfants. Celle induite par des compagnes elles-mêmes déséquilibrées. Filippo est mariée à une actrice de second plan anémique, schizophrénique et insupportable qu’il trompe à bras raccourcis. Samuel vit avec une fille avec laquelle il n’a jamais couché en vingt ans et à qui il a promis le mariage par défi envers sa jeune maîtresse avec laquelle il n’a non plus jamais couché, tous deux pratiquant l’onanisme en présence de l’autre.
   
   Mais surtout, c’est l’ombre du père qui plane en permanence. Celui qui fut un grand ponte cancérologue prodiguant aisance et honorabilité à sa famille avant que de finir reclus dans le sous-sol de la maison pour avoir été accusé d’avoir séduit la petite amie de douze ans de Samuel. Il mourut dans ce sous-sol haï de tous, sans mot dire. Et depuis, son épouse a fait de ce même lieu son cabinet médical étant elle-même gérontologue. On le voit, le bon Docteur Freud a bien du travail dans cette famille qui empile les non-dits, les actes symboliques et les névroses en tous genres.
   
   A partir de ce cocktail quelque peu malsain, Piperno va brillamment constituer un roman à la fois caustique et parfois drôle, crû et douloureux, acide et acerbe où chaque membre de cette famille inséparable mais que pourtant tout sépare devient la figure symbolique d’une Italie qui part à vau-l’eau, elle même figure emblématique d’une société contemporaine plus large qui coule bel et bien à pic.
   
   Voici en tous cas un livre choc, souvent volontairement malsain, qui vous attrape et n’est pas près de vous quitter même une fois la lecture achevée. C’est bien le meilleur compliment que l’on puisse faire au genre.

critique par Cetalir




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