Lecture / Ecriture
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La survivance de Claudie Hunzinger

Claudie Hunzinger
  La survivance
  Bambois, la vie verte
  La langue des oiseaux

Claudie Hunzinger est une artiste et écrivain française née en 1940. Elle vit en montagne. C’est son unique nationalité. Elle est artiste et écrivain. Elle a fabriqué des livres en foin, écrit des pages d’herbe, édifié des bibliothèques en cendre et publié cinq livres. (Source éditeur)

La survivance - Claudie Hunzinger

Survie et littérature
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Le Mot de l'éditeur :
   
   « Jenny et Sils, un couple de libraires, sont soudain contraints de rendre les clefs de leur librairie et de l’endroit où ils vivaient. Tout loyer étant devenu trop élevé, il ne leur reste qu’une solution : partir s’installer dans une maison perdue, en ruines, dans la montagne au-dessus de Colmar. Avec leurs cartons de livres, une ânesse et une chienne, ils vont devoir s’acclimater à cette nouvelle existence. Il va s’agir de survivre aux intempéries, à une vie plus que frugale de Robinson Crusoé du XXIème siècle, exclus de la société matérialiste, tandis que derrière eux, ils ont laissé un monde en péril. D’étranges visiteurs, plus ou moins hostiles, s’inviteront, notamment un troupeau de cerfs qui fascine Jenny. Jenny et Sils, unis par des années de complicité et de tendresse, et par leur passion pour les livres (elle est fascinée par Aby Warburg et sa célèbre bibliothèque) et la géologie (il a pour livre de chevet le De re metallica de Georg Agricola) traverseront avec grâce et vigueur cet exil forcé. Ce livre parle du pouvoir des livres dans notre vie à une époque où pèse sur l’édition la menace de l’arrivée du livre numérique. Il parle aussi de la nature, d’une vie rude, au plus près des éléments où il est question de désir, d’énergie et d’une vraie poésie.
   
   
   Parce qu'ils n'étaient pas faits pour amasser de l'argent, Sils et Jenny, la soixantaine sonnée, sont expulsés de leur librairie. Avec beaucoup de livres et peu d'objets, en compagnie d'une ânesse et d'une chienne, ils vont trouver refuge dans une vieille maison, isolée et dépourvue de confort, plantée en pleine montagne vosgienne.
   « On s'est trouvés pris dans un bombardement de réalité. »
   Là, peut être réussiront-ils à mener à son terme une expérience de vie qu'ils avaient tentée au même endroit quarante ans plus tôt.
   
   Ce roman tient peu de la robinsonnade, même si la nécessité de trouver de quoi survivre dans un territoire situé loin des hommes est présente. Mais il ne s'agit pas du tout ici de soumettre la nature , mais bien plutôt de s'y glisser pour mieux s'y accorder. D'où de magnifiques descriptions des hôtes sauvages qui vivent à côté d'eux par Jenny. Sils, quant à lui, fait plutôt la part belle aux livres qu'il fait dialoguer avec l'endroit où ils vivent.
   
   Rien dans les conditions de vie n'est ici idéalisé et Jenny le souligne bien quand elle déclare: "Il y avait de la terreur, mais aussi de la force, une énergie qui se transfusait en nous. nos corps étaient en première ligne, tympans, pupilles, narines, gosier, poumons, muscles, ossature, ligaments, articulations, peau: tout. Jamais je n'aurais imaginé qu'à presque soixante ans, nous serions obligés de recommencer à vivre violemment."
   
   C'est à une expérience tout à la fois de renoncements et de reconquêtes que nous convie ici Claudie Hunzinger avec une langue superbe et drue. Et zou sur l'étagère des indispensables!
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critique par Cathulu




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Dévoré, bien sûr !
Note :

   Quarante ans plus tôt, Jenny et Sils ont acquis une vieille bâtisse dans les Vosges, n'y passant que quelques mois. Mais maintenant, à l'approche de la soixantaine, ils doivent fermer leur librairie, et se replient dans cette maison sans eau ni électricité, avec trou dans le toit, accompagnés de chien, volaille et âne. Sans oublier des caisses de livres...
   
   "C'était la montagne, et c'était toujours autrement, un jour l'Ecosse, un jour la Transylvanie. Presque jamais les Vosges, ce qui nous plaisait assez, étant dans l'âme de grands voyageurs. Il arrivait ainsi qu'à l'horizon, de gros nuages jaune vif et jaune d'or, gris argent, ou roses, et même vermillon brillant, du cinabre d’après Sils, des nuages immenses, s'élèvent à toute allure jusqu'à nous surplomber de dix mille mètres, pareils à des sommets enneigés. On était transportés dans l'Himalaya, à la Grande Lamasserie. Et aussi, il arrivait, selon les apparitions nuageuses, qu'on se réveille dans une peinture de lettré chinois, au seuil de notre minuscule abri coiffé d'un pin sylvestre, la brume noyant le monde à nos pieds. Et aussi qu'on se retrouve dans le Montana pas loin de Jim Harrison. Il arrivait encore que se forme dans le ciel une sorte de champignon d'un gris maléfique, boursouflé, délirant, là-bas du côté de Fessenheim."

   
   Jenny s'échine dans le jardin, Sils se passionne pour les pigments utilisés par Grünewald dans ses tableaux (en particulier son retable). Les deux lisent, discutent, bricolent. Prennent le temps mais le futur n'est pas assuré.
   "En fait, nous étions façonnés de lectures et de rêves (et d'expériences plus poétiques que stratégiques), ce qui pouvait ne pas sembler malin alors que les temps nous demandaient de nous montrer dynamiques, électroniques, immédiats et vifs, hypermodernes, ne sachant même plus ce qu'était un roman."

   Ils partagent cette forêt avec un troupeau de cerfs, que Jenny observe avec respect, fascinée. D'où de nombreuses pages à la Sue Hubbell, vraiment pleines de beauté.
   
   Art, nature, livres forment le quotidien de ce couple peu ordinaire, pour un livre assez inclassable, baigné d'une certaine tristesse, à cause notamment d'un futur esquissé sans trop de précision. Très beau. Dévoré, bien sûr.
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critique par Keisha




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Impasse ou non ?
Note :

   "Si nous voulions nous en sortir, il fallait sortir de nous. Plonger direct dans les sensations, dans la peur, dans la joie, être aux aguets, se transformer en une boule de présence au monde prête à jaillir. Il y a quelque chose d'excitant, de suffocant dans la lutte pour la vie : plus d'écran entre elle et nous. On devient la vie. Tous les hommes descendent de Darwin, me soufflait Sils qui avait lu Jules Renard".
   
   Jenny et Sils ont une librairie au milieu des vignes. Ils se sont comportés en cigales, sans souci du lendemain et ils doivent en partir, perdant en même temps leur domicile. Ne sachant où aller, ils se souviennent de "la Survivance" petite maison perdue dans la montagne où ils ont déjà tenté de vivre des années auparavant. "Nous étions le 7 décembre. Quarante ans plus tard, nous étions arrivés au point où autrefois nous avions renoncé. Il y avait quelque chose d'inquiétant à dépasser ce point. Quelque chose de joyeux à se demander si la vieillesse avait en elle d'autres ressources que la jeunesse".
   
   Les voilà partis avec des cartons de livres dans cette maison en ruine, emmenant avec eux l’ânesse Avanie, la petite chienne Betty et quelques volailles. Il va falloir vivre en quasi-autarcie, colmater les brèches les plus voyantes, cultiver un potager, sans savoir vraiment comment passer l'hiver.
   
   Curieux roman qui mélange l'angoisse, la joie, la proximité de la nature, l'impression de tenter une expérience unique dans une société qui ne veut plus de vous. Sils se met en tête de rechercher les couleurs de Grünewald, peintre du fameux retable d'Issenheim. Jenny s'immerge dans la forêt vosgienne et observe tout ce qui l'entoure, s'attachant à observer une harde de cerfs.
   
   "Début juin, un mois après notre installation, les aborigènes, dont j'avais senti autour de nous la présence invisible, se sont manifestés pour la première fois.
   C'était une fin de journée. L'obscurité allait tomber, quand j'ai vu sortir de la forêt une autre forêt menaçante : une troupe de cerfs aux larges ramures qui d'un bloc m'a fait face avant de se remettre à lentement progresser vers moi. Je me suis avancée à mon tour. La troupe s'est arrêtée et m'a refait face".

   
   L'écriture est puissante et poétique, Jenny fait penser à ces femmes capables de se fondre dans l'environnement naturel dans n'importe quelles circonstances, même si elle n'occulte pas les difficultés bien concrètes posées par le quotidien et l'inquiétude présente en toile de fond. Quel avenir les attend tous les deux, dans cette situation extrême?
   
   C'est pourtant l'admiration qui domine devant cette vie de Robinson, sans doute parce que l'auteur nous fait rêver à une autre dimension, libérée des contraintes énormes que la société de consommation fait peser sur chacun de nous. Et puis, les livres sont très présents, Sils y est plongé en permanence. Ils y puisent tous deux du réconfort, de l'aide et des connaissances.
   
   "Tout en vivant de manière spartiate, lorsque nous étions libraires, Sils s'était constitué peu à peu une grande bibliothèque personnelle. Dans la plaine, nous n'avions pour ainsi dire pas de cuisine, juste un coin-cuisine, le minimum. Pas de salon non plus, de salon avec canapés, fauteuils, table basse, tapis, non, ça, jamais de la vie. Une bibliothèque non plus, enfin pas vraiment, mais des murs entiers (entrée, couloirs, chambres) couverts de livres, et partout des tables interminables très fréquentées."
   

   Un seul petit bémol, j'aurais aimé que le roman continue encore un peu, l'auteur nous laisse avec une fin trop évasive. Claudie Hunzinger a relaté sa première expérience à la Survivance, dans "Bambois, la vie verte", paru en 1973 .
   
   A lire absolument.
    ↓

critique par Aifelle




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Survivre quand tout fout le camp
Note :

   Depuis quelques semaines quand je remplis un formulaire je dois cocher une nouvelle case, de salariée je suis passée à retraitée, c’est certainement ce qui m’a fait vibrer à la lecture de "La Survivance".
   
   (La librairie) : " Nous l'avions peuplée de nos dieux à nous "
   

   Certes ils ont l’âge de la retraite mais ce n’est pas par choix que Jenny et Sils ferment leur librairie, non c’est plutôt un truc du genre coup du sort, adversité, faillite si vous préférez.
   
   Le moment où il ne vous reste que les dettes, où vous n’avez même plus de toit car la librairie était aussi logis et les libraires sont rarement des riches imposés à 75%!
   
   "Qu’est-ce que tu fais de ta vie au moment où la société te lâche pour te balancer à la rue?" eh bien, il faut vider les lieux, faire les cartons avec les livres qui échappent aux huissiers, rassembler chienne, l’ânesse Avanie au nom prédestiné et se tourner vers d’autres cieux.
   "Imperturbable Avanie avançait"
   

   La montagne n’est pas loin et là une maison leur appartient, la Survivance, dans le Brézouard "montagne des merveilles". C’est le gîte assuré, pour le reste on verra.
   
   Une maison? plutôt une ruine à 1000 mètres d’altitude car en la regardant bien on remarque tout de suite "Un trou béant dans sa toiture, l’air d’avoir été fendue d’un coup de hache, en deux."
   L'eau de la source, pas de facteur ni d'électricité.
   
   Il va falloir se faire charpentier, menuisier, maçon, Sils "était devenu un bloc d’énergie" Il allait falloir s’inventer une nouvelle vie.
   
   Les années communes ont tissé une complicité forte car c’était maintenant une "vie de pionniers", tenter de vivre en autarcie, cueillette, potager et frugalité. le mot confort est à rayer du vocabulaire, un coq et des poules sont venus tenir compagnie à l’ânesse et à la chienne Betty.
   
   Printemps, été, c’est possible mais tiendront-ils l’hiver venu?
    L’hiver est long et dur dans les Vosges, Sils a fait du bûcheronnage et il y a les livres fidèles compagnons "On a du bois, des livres, du riz, beaucoup de riz…". Il faut apprendre à vivre "violemment".
   
   Les cerfs magnifiques observés de loin doivent être chassés quand ils s’en prennent au potager. Quand rien ne va plus, Jenny, comme on se défait d’un bijou de prix, vend un livre rare ce qui permet de prolonger un peu la survie.
   
   Quelle belle lecture! Cathulu à raison c’est un livre à ranger sur le rayon des indispensables. Il transforme l’adversité en une rude mais belle expérience. Hymne à la lecture, à la littérature, à la nature. On ne peut s’empêcher de fredonner la chanson de Brel en les regardant vivre.
   
   En voyant le nom de Claudie Hunzinger ma mémoire s’est mise à carburer à cent à l’heure... mais oui c’est l’auteur de "Bambois la vie verte", ce livre qui m’a tant fait rêver dans les années soixante-dix. En lisant Claudie Hunzinger j’ai eu l’impression d’un seul coup d’enjamber les années.
    ↓

critique par Dominique




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Du métier de libraires au statut de Robinson Crusoé
Note :

   Jenny et Sils sont contraints de laisser leur librairie, en pays alsacien, dès le début du roman. Manifestement ils n’étaient pas faits pour les affaires et, en ces temps de moindre consommation de la chose écrite, ça peut conduire à la faillite. C’est ce qui leur arrive.
   
   Jenny et Sils sont à l’automne bien sonné de leur vie et il leur va pourtant falloir faire un grand saut dans l’inconnu. Un saut vers la "survivance", dans un rôle de "Robinson Crusoé" dans la montagne alsacienne. Plus de librairie, plus de revenus, plus de maison... Il leur revient en mémoire cette ruine, dans la montagne, sans électricité ni eau (sinon une source), ni toit en état d’ailleurs, une vraie ruine, celle dans laquelle ils vont déménager leur quotidien.
   
   "Il fallut d’abord rendre l’accès du chemin praticable. Je ne sais pas combien de brouettes de grosses pierres extirpées des moraines nous avons déversées dans ses fondrières. Et de brouettes de moyennes pierres. Et de brouettes de petites pierres. Ce fut fait le lendemain matin qui avait débuté à 6 heures.
   L’après-midi, nous avons dégagé les entrées de la ruine. Des bouleaux avaient poussé. Sils les a abattus puis débités, froidement. Ils ruisselaient de sève. Je ramassais les branchages pour les transporter à pleins bras, sous la pluie, et les jeter encore vivants sur le feu où leurs bourgeons éclataient en dégageant un violent parfum balsamique."
   

   Ça vous a un côté conte, conte écologique genre retour à la nature. Comme pour faire davantage conte d’ailleurs, Jenny et Sils emmènent avec eux Betty, la chienne, et Avanie, l’ânesse. Il va être question de potager créé en altitude pour aménager la survie, question de cerfs qui, comme des bons génies, viennent veiller au bien-être des déracinés. Il y a beaucoup de références littéraires aussi –ils étaient tous deux libraires et ont emmené des cartons de livres...
   
   C’est un récit à part, à la fois désabusé et optimiste (un peu). Un récit clairement de notre temps avec des problématiques bien actuelles. Robinson Crusoé dans la montagne alsacienne.

critique par Tistou




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