Lecture / Ecriture
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Les pays de Marie-Hélène Lafon

Marie-Hélène Lafon
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Marie-Hélène Lafon est un écrivain français née en 1962. Professeur agrégée de Lettres Classiques, elle a choisi de continuer à enseigner, par goût et pour se maintenir indépendante du marketing de ses livres.


* Interview dans la rubrique "Rencontres"

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les pays - Marie-Hélène Lafon

La fin des paysans
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Prix du style 2012
   
   Ce roman n'est pas sans rappeler la thématique d'Annie Ernaux: Claire, "paysanne massive" du pays de Clermont émigre à Paris pour "faire sa vie". Étudiante en Lettres classiques à La Sorbonne, la fin du récit la laisse à quarante ans enseignante à Paris. Deux mondes séparés, les terroirs et la capitale, se rejoignent et se confrontent : le regard des paysans sur Paris croise celui des parisiens sur leurs terroirs d'origine lors des vacances ; les préjugés explosent. M.H. Lafon donne le ton dès l'exergue : "Nous ne possédons réellement rien; tout nous traverse". Le lieu de vie détermine l'identité de chacun, le pays fait l'homme. L'écriture retient l'attention : les phrases interminables, sans dialogue, nourries de la chair des mots régionaux, le recours au conditionnel, forment autant de racines qui lient chaque personnage à son terroir, et autant de rets qui enserrent le lecteur.
   
   Petite déjà, "fillette entichée de l'école", Claire a fait des études "sa guerre", des livres son avenir. Étudiante boursière et besogneuse, Claire "s'applique", "en brute méthodique", sans divertissements ni sorties. Dépourvue de toute culture elle accumule les connaissances, dans "l'angoisse de la noyade", sans pour autant devenir cultivée. Son petit job d'été au Lyonnais lui révèle l'univers étriqué, nourri de ragots et de préjugés, des employés de banque et la conforte dans son choix d'enseigner. Mais Claire s'adapte peu à peu, grâce à Lucie, Alain ou Véronique, étudiants parisiens initiateurs ; ils l'aident à surmonter ses complexes car "c'était pas du rôti pour elle, elle était le crapaud monté sur un pot de sucre tandis que les vrais étudiants, les légitimes, s'ébattaient à l'envi dans les grasses prairies de la pensée comme des rats dans une tourte". Elle devient comme eux, sans aucune nostalgie de "sa première vie", — "un temps révolu"—; Paris, "la ville aimée" devient "sa seconde peau" et Claire une authentique parisienne. Le pays d'Allanche, elle le rejoint aux vacances, il se rappelle à elle lorsque son père et son neveu "montent à Paris" pour Noël en "apportant leur manger": les questions de l'adolescent sur la vie à la ferme autrefois modifient le regard des deux adultes... Entre "terrier des villes" et "terrier des champs", Claire vit "avec deux pays, deux temps, deux corps" qui jamais ne se mêlent ; elle assume sans schizophrénie cette identité duelle de paysanne émigrée.
   
   M.H. Lafon aime les mots ; elle sait restituer les senteurs, les goûts des terroirs à travers la parole lente et lourde des pays, les expressions régionales —qui "prend langue" bavarde, qui "fait maison", habite—. L'immersion enrichit, malgré l'insistance réitérée sur le déclin du monde agricole, sur "la fin des paysans" à la Depardon
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critique par Kate




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Des phrases inspirées
Note :

   Claire, fille de paysans, possédant une ferme dans le Cantal à mille mètre d’altitude pas trop loin de Saint-Flour.
   
   Après sept années de pensionnat religieux à St-Flour, elle fait Lettres Classiques à la Sorbonne, devient prof, et nous la retrouvons à l’âge de quarante ans, propriétaire d’un appartement à Paris, passant ses vacances avec sa sœur aînée (sage-femme) et son neveu, en voyages et sorties culturelles. S’étant accommodée de sa double appartenance, Paris et le Cantal. Mieux vaut deux pays que pas du tout!
   
   1ere partie : la narration est assumée par "on" entité comprenant Claire encore enfant, ses parents, son frère, et une relation chaleureuse avec sa tante et son oncle installés à Gentilly, elle postière et lui ouvrier à Paris ; une première approche de la capitale et de son ambiance. Les déplacements chez l’oncle et la tante, et observations de leurs différences lorsqu’ils rendent visite au pays.
   
   Le pays natal est rendu avec bonheur ( je veux dire "bonheur d’expression") : ce n’est pas un éden, c’est un lieu où l’on vit, où l’on travaille, la besogne est constante, des moments de repos sont durement gagnés, au passage on jouit fugacement "du feulement continu de la rivière", des "fragrances d’été, grillons têtus" et "promenades de nuit… jonchées d’étoiles et lune laiteuse".
   
   2me partie : Claire étudie à la Sorbonne, narration à la 3ème personne point de vue de Claire : trois ans avant son concours, axée surtout sur le latin et le grec. Ses difficultés" les études sont sa guerre" et ses triomphes discrets. Vivant chichement d’une bourse, et de remplacements dans une banque au Palais Royal deux mois l’été.
   
   "Juillet flamboyait dans sa gloire de jambes nues, de pieds finement gainés de savantes lanières et de robes plus ou moins minimalistes..."
. il y a de la beauté, ressentie par l’étudiante, de l’envie, une lucidité critique qui ne la quitte pas, même dans l’émoi.
   
   Un professeur M. Jaffre ; un étudiant allumé Jean-René, une étudiante généreuse Véronique. Une véritable amie Lucie, ses parents si agréables qui accueillent l’étudiante esseulée, une famille cultivée, qui fait découvrir à Claire la musique (Bach) la littérature (dont Flaubert et Félicité) le cinéma (le terrible "A nos amours" de Pialat ). Quelques amis hommes (pas mal mais ne méritent pas le nom d’aventures). Une femme de la banque Mme Rablot, ses problèmes avec les hommes mari fils frères "les deux syllabes de Michel, qui était celui de son défunt frère, creusaient dans sa voix un abîme de douceur fugitive et navrée".
   
   L’après midi chez Véronique et ses parents : On écoute de la musique "La Callas, prêtresse majuscule s’évertuait, répandue, inqualifiable et difficile. C’est du moins l’impression majeure qu’en retira Claire, abasourdie par cette exécution en règle. L’air était grand ,et italien. Véronique et ses parents se taisaient dans le silence qui suivit l’éruption ; on se rhabillait, quelque chose resterait engorgé sous les mots, avait été nu dans la pièce tapissée de livres, une femme avait crié".
   
   3ème partie. Claire a quarante ans. Elle est devenue ce que j’ai dit dans le prologue. Vient chercher son père (70 ans) à la gare de Lyon et son neveu, pour quelques jours de vacances. Narration à la troisième personne, Claire d’abord, puis surtout son père. "Avec des femmes comme Claire, qui ne voulaient pas se charger d’une famille, supporter un mari, des enfants, et habitaient dans des appartements bourrés de livres, allaient à des spectacles ou voir des peintures dans des musées , à Paris , en Autriche, à New-York, au lieu d’élever des gosses et de s’occuper d’une maison, avec rien que des femmes comme elles , qui gagnaient leur argent sans attendre après les hommes, ça serait bientôt la fin du monde". C’est par la voix et les réflexions désabusées du père, que nous comprenons que Claire a réussi sa vie.
   
   Conclusion sur une visite au Louvre. Il trouve que les sols sont beaux.
   
   Belle narration, langue choisie, phrases inspirées, sans rien d’ampoulé ni de faux! On y croit, et on apprécie. Un ensemble assez désenchanté mais plein de vigueur, de la subtilité dans des phrases très travaillées. Un auteur à lire encore.
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critique par Jehanne




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Lecteur, mon semblable, mon frère...
Note :

   Après de solides études dans un pensionnat religieux de Saint-Flour, dans le Cantal, Claire, la fille de paysans auvergnats, monte à Paris pour suivre les cours de lettres classiques à la Sorbonne.
   
   Elle découvre alors en même temps la vie parisienne, le Grec ancien, la solitude, l’amour des grands textes, l’envie de réussir à tout prix pour garder sa bourse, la nécessité de travailler dans une banque les mois d’été, le dépaysement, l’éloignement de ses attaches familiales, les amitiés qui lui apportent d’autres manières de vivre et lui font découvrir de nouvelles régions. Après un parcours universitaire brillant et sans défaut, elle s’installe à Paris tout en gardant une maison dans son pays natal.
   
   Ses pays ne sont pas seulement physiques, géographiques mais ce sont aussi ceux des langues apprises, anciennes et modernes, le grec, le latin mais aussi le ladin, le patois de son coin d’origine que parle encore son père, ce sont aussi ceux des auteurs qu’elle chérit et revisite sans cesse: Stendhal, Flaubert, Proust.
   
   Le monde paysan de son enfance s’est éteint, reste celui de la culture pour et par lequel elle a été formée. Le roman se termine sur une visite au Louvre avec son père vieillissant qui m’a rappelé la visite dans ce même lieu de la noce de Nana par Zola: même choc de deux mondes, même incompréhension devant les œuvres d’art, même prédilection pour le plancher ciré, mêmes sourires amusés narrateur/lecteur.
   
   J'ai aimé ce roman aux phrases si finement ciselées, à l'écriture si précise. Pas d'épanchement sentimental, juste les faits. Les sentiments sont maîtrisés, à peine évoqués. Le feu couve sous la cendre mais la pudeur domine. Il arrive qu'une connaissance se suicide mais sans éclat, le temps de quelques lignes et le silence se réinstalle.
   
   En réalité si j'admire ce texte, si j'en reconnais la beauté du style, si je ne vois rien à redire à quoi que ce soit concernant le roman lui-même, quelque chose m'a cependant gênée: la trop grande proximité de cette vie avec la mienne: même sept années dans un pensionnat religieux de province puis études de lettres terminées à la Sorbonne, mariage et installation en région parisienne mais navette constante avec la maison familiale conservée déraisonnablement. Bizarrement, cette similitude, ce manque de surprise dans le déroulement des événements a fini par m'agacer et j'en suis la première étonnée.
   
   Il faut croire que c'est avant tout le dépaysement et la nouveauté que je recherche dans mes lectures.
   
   N'empêche! C'est un livre réussi, digne d'être recommandé.
   
   "Nous ne possédons réellement rien; tout nous traverse." Eugène Delacroix, (Journal)

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critique par Mango




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Un petit bijou de littérature
Note :

   Claire est une fille de paysans qui ne connaît Paris que fugacement, grâce à des courts séjours avec le père, au moment du salon de l'agriculture.
   
   Ils montent à Paris avec la valise pleine de fromages et saucisses fabriqués à la ferme et se confrontent à la vie parisienne. Elève brillante, Claire grandit avec la certitude de vouloir exercer un métier plus intellectuel et le courage de rompre avec le pays dont elle est un pur produit. Robuste, sérieuse et travailleuse. Mais elle sent que son avenir est ailleurs. Après le bac, elle vient user ses pantalons démodés sur les bancs de la Sorbonne où commencera son initiation dans un autre monde.
   
   C'est un petit bijou de littérature ce roman. D'abord l'auteur a une très très grande maîtrise de l'écriture et jongle avec des mots oubliés des romans actuels, en tout cas de ceux que j'ai lus dernièrement. C'est un vrai plaisir de la lire même si on doit parfois tourner les pages de son dictionnaire pour vérifier voire même découvrir la signification d'un mot : bonasse, résipiscence, le puiné, congruente, tumescence, roide, immarcescible, rutilance... rien que l'orthographe et la prononciation de ces mots me mettent en joie. Mais au-delà de ses qualités littéraires indéniables, son portrait de cette héroïne en pleine initiation de la vie est très juste, sans jugement aucun. On la suit pas à pas et on la voit se transformer au gré de ses rencontres, tant avec des familles d'intellectuels qui lui font découvrir l'art et la musique, qu'avec des gens de son pays, qui lui rappellent plus que jamais la distance qui la sépare des siens. Pour Claire, qui a choisi la voie des langues mortes et de l'enseignement, il n'y a plus de retour possible. Si son pays l'a façonnée, Paris l'a rendue vivante.

critique par La Dame




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