Lecture / Ecriture
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Vie de Henry Brulard de Stendhal

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Stendhal, de son vrai nom Marie-Henri Beyle, est né le 23 janvier 1783 à Grenoble et mort le 23 mars 1842 à Paris.

Vie de Henry Brulard - Stendhal

Souvenirs d'un honnête homme
Note :

   (Comme d'habitude pour lesdits classiques, il s'agit d'une lecture plaisir et découverte, pas d'une étude obligatoire et exhaustive...)
   
   
   "La même idée d'écrire my life [sic] m'est venue dernièrement pendant mon voyage de Ravenne : à vrai dire, je l'ai eue bien des fois depuis 1832, mais toujours j'ai été découragé par cette effroyable difficulté des Je et des Moi..."
   
   
   La cinquantaine venue, Stendhal qui réside en Italie commence à noircir ses carnets de ses souvenirs. Famille, souvenirs d'enfance, vie en province à Grenoble, études, montée à Paris (déception : il n'a a pas de montagnes et les arbres sont taillés) puis en 1800 les guerres napoléoniennes en Italie. Il n'a pas de documents pour vérifier ses souvenirs (il note souvent de voir à tel endroit, préparant un travail ultérieur qui ne viendra d'ailleurs pas), se moque de ses erreurs de dates, en fait, ne cache pas ses hésitations. Il ne cherche pas à se faire mousser, il écrit pour lui, sera-t-il lu encore en 1880? Ce document, écrit en 1835-1836, même si Stendhal évoque ce que vont devenir les rencontres de sa jeunesse, n'a été publié qu'en 1890.
   
   Alors, un écrit mineur sans intérêt? Oh que non! Stendhal n'a pas repris son texte, mais tel quel son talent éclate, il excelle à croquer ses contemporains en deux trois lignes, souvent avec ironie ("un joli homme, coquin à tout faire" ; "ce grand hâbleur, si nul comme peintre" ; etc.). L'impression de naturel, d'honnêteté, de sincérité éclate. Le flou ou les ellipses dans ses souvenirs y contribuent aussi. Le texte est parsemé de croquis légendés de Stendhal.
   
   Ce qui frappe d'emblée, c'est l'amour de Stendhal pour sa mère, décédée très tôt, et la haine à l'égard de son père, qui l'empêche de fréquenter des enfants de son âge (il y aurait de l'Oedipe dans l'air...). Il déteste la monarchie et la religion (il suffisait pour cela que son père les soutienne...), respecte son grand père et sa tante, du côté maternel, bien sûr.
   
   "Je ne puis voir la physionomie des choses, je n'ai que ma mémoire d'enfant. Je vois des images, je me souviens des effets sur mon cœur, mais pour les causes et la physionomie néant." "Beaucoup de choses me reviennent en écrivant."
    Il est bien conscient aussi qu'un souvenir peut avoir été créé par un récit ou qu'une gravure détruit un souvenir réel.
   
   Il a croisé la femme qui inspira à Laclos Madame de Merteuil. Une jolie anecdote aussi sur le baron des Adrets, en retard au diner car il lisait "La nouvelle Héloïse".
   "Enfin cet homme si froid arriva tout en larmes.
   'Qu'avez vous donc, mon ami?' lui dit Mme des Adrets tout alarmée.
   'Ah! Madame, Julie est morte! ' et il ne mangea presque pas."
   
   
   " Si j'eusse parlé vers 1795 de mon projet d'écrire, quelque homme sensé m'eût dit : ' Ecrivez tous les jours pendant deux heures, génie ou non.' Ce mot m'eût fait employer dix ans de ma vie dépensés niaisement à attendre le génie."

   
   
   J'avoue maintenant avoir voulu découvrir cette Vie de Henry Brulard surtout pour voir in situ les célèbres passages sur les mathématiques (matière qu'adorait Stendhal, en dépit des méthodes éducatives de l'époque)
   "Suivant moi, l'hypocrisie était impossible en mathématiques et, dans ma simplicité juvénile, je pensais qu'il en était ainsi dans toutes les sciences où j'avais ouï dire qu'elles s'appliquaient. Que devins-je quand je m'aperçus que personne ne pouvait m'expliquer comment il se faisait que : moins par moins donne plus (- x - = +)? "
   Son problème était de comprendre pourquoi en multipliant des dettes on se retrouve à la tête d'une fortune?
   (cependant je dispense mon lecteur fatigué du joli passage sur la résolution des équations...)
   
   Mais je veux partager cette perle, au sujet de romans d'un médiocre intérêt :
   "Mais ce n'étaient pas des plaisirs littéraires. Ce sont de ces livres qu'on ne lit que d'une main, comme disait Mme...".
   
   
   Au total : une lecture fort agréable et instructive, où j'ai aimé picorer suivant mon humeur, une promenade en compagnie d'un honnête homme qui ne craint pas de montrer ses faiblesses.
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critique par Keisha




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Tristesse de Stendhal
Note :

   Le fait de ne pas se sentir apprécié dans sa famille marque profondément la personnalité d’un enfant pour la vie entière. Être toujours contraint de cacher ses désirs et de travestir ses sentiments induit une nature craintive chez l’enfant, un manque de confiance qui subsiste toute la vie, en même temps qu’un désir de revanche tellement puissant qu’il ne peut trouver matière à être assouvi. Il n’est pas étonnant qu’après une telle éducation, l’enfant devenu adulte se sente maladroit, peu sûr de lui et, en même temps, volontiers arrogant. Où trouverait-il l’équilibre d’un être qui a été encouragé tout au long de sa formation et soutenu à chaque étape ?
   
   C’est le message que nous fait comprendre Stendhal dans cette autobiographie du jeune Henri Beyle, qu’il travestit en Henry Brulard, comme s’il voulait brûler tout ce qui le relie à la famille paternelle.
   
   Dans cet ouvrage, Stendhal décrit des lieux qu’il dessine de mémoire avec une grande précision et il évoque ses souvenirs les plus significatifs. L’un des tout premiers est d’avoir mordu au visage une jeune femme qui était sa cousine, ce qui incita sa tante Séraphie, sœur de sa mère décédée, devenue la maîtresse de son père, à lui reprocher son "caractère atroce". Cette tante s’ingéniait à entretenir des influences contradictoires pour provoquer et renforcer l’hostilité entre le jeune Henry et ses petites sœurs, et son père, par ses absences et sa partialité, accentuait ces bisbilles perpétuelles en prenant parti contre Henry, aîné de la famille.
   
   Frustré d’être toujours resté dans sa famille au cours de son enfance, d’avoir reçu une éducation bourgeoise, de précepteurs plus ou moins qualifiés, Stendhal a bien compris la nécessité pour l’enfant d’évoluer au milieu de ses semblables, dans une école où tous les élèves sont à égalité.
   
   Le texte, écrit sans perspective claire de publication, parut à titre posthume, sans corrections majeures, ce qui lui procura sans doute, au plus haut degré, la qualité première recherchée par Stendhal dans ses écrits, le fait "d’écrire vrai".
   
   Il nous dresse un étonnant tableau Œdipien, qui poussa le jeune Henri à la rupture avec sa famille, sa région, son pays et sa condition.
   
   Arrivé à Paris à son adolescence dans le but d’entrer à l’école Polytechnique, avec l’espoir de changer sa vie, il ressentit une insondable déception en se retrouvant dans la capitale, chez des relations de sa famille, dans un milieu qui lui semblait étranger, au sein d’une ville inhospitalière. Il renonça à se présenter au concours. L’humidité du climat parisien et la platitude du relief de l’Île de France lui parurent haïssables et ce n’est qu’en partant en Italie, derrière l’armée de Bonaparte, qu’il commença à percevoir une issue à cette tristesse, qui pourtant ne le quitta jamais complètement, en dépit de ses quelques succès littéraires, de ses voyages dans les pas de la Grande Armée ou de sa condition de diplomate.

critique par Jean Prévost




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