Lecture / Ecriture
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Du côté de Canaan de Sebastian Barry

Sebastian Barry
  Le testament caché
  Un long long chemin
  Du côté de Canaan
  Annie Dunne

Sebastian Barry est un écrivain irlandais né en 1955.

Du côté de Canaan - Sebastian Barry

American dream !
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Auteur et dramaturge irlandais dont j'avais beaucoup aimé "Un long long chemin". Ici, dans le sillage de bons nombres de ses compatriotes, nous prenons le chemin de l’exil.
   
   "Bill n'est plus" est la phrase qui commence ce livre.
   
   Chaque chapitre énumérera les jours sans lui et donnera l'occasion à Lilly Bere, quatre vingt neuf ans de se remémorer sa vie. De son Irlande natale aux États-Unis où elle attend la mort! Celle-ci a d'abord pris Billy son petit fils qui s'est suicidé, mais qui a poussé la correction jusqu'à se donner la mort un samedi, pour que son corps ne soit pas découvert par les enfants de l'école.
   Elle se souvient de son enfance, qu'elle met en page laborieusement ligne après ligne. La mère qu'elle n'a pas connue, ses sœurs, Maude morte depuis très longtemps, Annie, son frère Willie, bref l'Irlande ancienne sous la domination britannique dont son propre père était d'ailleurs un des instruments.
   
   Elle est âgée et partage sa vie avec sa voisine madame Wohlan qui est aussi un peu sa bienfaitrice. Il y a aussi monsieur Dillinger, jeune homme de soixante-dix ans, excellent écrivain qui va en pèlerinage dans une tribu sioux!
   
   Les jours défilent, la confusion s'installe dans la tête de Lilly, l'Amérique maintenant ou l'Irlande dans le passé. Les guerres irlandaises, l'indépendance espérée pour certains, mais pas pour d'autres, l’apparition de Tadg Bere dans sa vie, leurs fiançailles, l’ambiguïté résultant de la position de son père, et aussi de Tadg, la fuite. Car l'histoire est en train de tourner, l'Irlande ancienne se meurt et la nouvelle n'a que faire des anciens partisans de la Grande-Bretagne.
   
   La découverte de l'inconnu, l'Amérique et son immensité, Tadg cet homme qu'elle croyait connaître, le cousin qui a déménagé dont on ne retrouve pas l'adresse, et enfin l'installation à Chicago... mais l'Irlande n'oublie pas.
   
   Mais malgré le chagrin la vie continue, à Cleveland, destination due au hasard, entre deux trains en choisir un...
   
   Lilly Bere, née Dunne est devenue un vieille dame charmante, pourtant la vie ne l'a pas épargnée. Les hommes, ses hommes, Joe, son mari mystérieusement volatilisé alors qu'elle était enceinte, pourquoi ? Ed son fils qui lui disparait à son retour de la guerre du Vietnam. Et Bill le petit fils au destin lui aussi tragique.
   
   Durant toute une vie, quiconque rencontre beaucoup de personnages, cela se vérifie dans ce livre. Dans le melting-pot américain, ils viennent de différents horizons. Des Irlandais, bien sûr mais aussi Cassie, l'ami de couleur victime du racisme ordinaire de l'époque, un épicier grec, un descendant d'Européens de l'Est, Nolan jardinier du Tennessee dont le grand père est venu d'Inishmore , mais l'harmonie semble presque parfaite.
   
   L'auteur, pour qui tous les romans ont un lien, même si la chronologie n'est pas tout à fait respectée, nous parle du père de la narratrice, James Patrick Dunne, nous renvoyant par là à ses œuvres ,"Le régisseur de la chrétienté" "Annie Dunne" et "Un long, long chemin". Ancien chef de la police de Dublin, il combattit activement les ouvriers menés par Larkin. Willie Dunne lui est mort au combat, Annie eut une vie sans réelle joie.
   
   Des luttes ouvrières à Dublin au début du siècle dernier, à la guerre du Koweït, la vie et la mort, l'épopée somme toute banale d'une femme ordinaire. Une double narration, avant et maintenant. La saga de cette famille en plusieurs romans à travers la vie de plusieurs membres de la fratrie.
   
   Un exemple de très belles phrases trouvées dans ce livre :
   - J'ai froid parce que je ne trouve pas mon cœur.

   
   
   Extraits :
   
   - Vieilles histoires. Et qui n'ont pas grand-chose à voir avec le chagrin présent sinon qu'elle me donne mes repères. Je vais respirer à fond et commencer vraiment.
   
   - Rien d'autre au monde ne m'aurait poussé à écrire.
   
   - De nouveaux assassinats se produisaient partout dans Dublin, des douzaines d'hommes de la Police royale irlandaise avaient été liquidés dans des embuscades, au pub, dans leur lit.
   
   - Voilà ce qu'il advient quand on remue les cendres. Quand on déterre le passé.
   
   - Il avait l'impression de prendre un nouveau départ. Il ne croyait pas à une nouvelle Irlande, il aimait profondément l'ancienne.
   
   - La Grèce, l'Amérique, l'Arabie, l'Irlande. Des terres natales. Aucun endroit sur terre qui ne soit une terre natale.
   
   - J'étais déjà prisonnière de l'asile à ciel ouvert du monde. Ma solitude était pratiquement absolue.
   
   - Il ne connaissait peut-être rien de l'Irlande et de sa politique.
   
   - Katherine Mansfield dans une de ses nouvelles décrit une femme qui mange de la crème avec «un air de ravissement intérieur». C'est tellement bon. C'est exactement cela.
   
   - Les gens aiment l'Irlande parce qu'ils ne la connaîtront jamais, comme le partenaire d'un mariage heureux. Je suis moi-même un peu comme ça.
   
   - Les Italiens partirent, Mike Scopello parmi les premiers, bien que leur pays fut de l'autre côté. Les Irlandais y partirent, bien que l'Angleterre fut du même côté.
   
   - Mais comme on disait en Irlande, le diable n'aime que les bonnes choses.
   
   - Nous pensions agir pour le bien de l'Irlande.
   

   Titre original : On Canaan's Side (2011)
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critique par Eireann Yvon




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Du côté de Wicklow, du côté de Cleveland, du côté du cœur
Note :

   Voici le bien beau roman de Sebastian Barry, sur la partance Irlande-Amérique un peu certes, mais bien plus sur la vie d'une femme que les graves dissensions, le mot est faible, dans l'Irlande des années vingt, ont conduite à l'exil avec son fiancé. En effet "Du côté de Canaan" raconte une femme, Lilly Bere, dont on fait la connaissance lors qu'elle a 89 ans et que son petit-fils vient de mourir. La construction du roman m'a beaucoup plu, entremêlant sa vie, brève, avec Tadg qui n'avait pas choisi le bon camp, celui de l'IRA, avant la traversée clandestine et Chicago, des souvenirs de son frère Willie qui combattit en Picardie (voir Un long long chemin, Beau roman de boue), et des épisodes plus récents de sa vie à Cleveland, Ohio.
   
    C'est que déjà son père, policier à Dublin, n'était pas vraiment du côté que l'Histoire aura retenu. Et que dire des guerres qui lui enlèveront son frère dans la Somme et plus indirectement son fils des suites du Vietnam et son petit-fils de celles du Golfe. Ainsi les choses se répètent dans la vie de Lilly Bere et passent les hommes, passent les années dans cette Amérique qui exclut souvent tout autant que la vieille Erin là-bas à l'Est. Mais la Lilly Bere vieille dame sur le départ, tout comme la jeune émigrée confrontée à la vengeance et au mépris qu'elle fut jadis, aura doucement changé les choses, sans bruit, sans extravagance, sans grandes théories féministes, par sa simple disponibilité envers de plus modestes encore qu'elles, Cassie, sa meilleure amie, noire, par exemple. Autour d'elles les hommes auront fait ce qu'ils auront pu, tant d'erreurs, parfois suivies de rédemptions comme Nolan le jardinier ou Eugenides le vieux marchand grec. Tous de très beaux personnages.
   
    " Nous pensions agir pour le bien de l'Irlande"
   
    "Les Italiens partirent, Mike Scopello parmi les premiers, bien que leur pays fut de l'autre côté. Les Irlandais y partirent, bien que l'Angleterre fut du même côté."

   
    Deux citations pour un livre dont il faudrait tout retenir. Mon Irlande littéraire se porte bien et là au moins, du côté de Wicklow, les nouvelles sont bonnes.
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critique par Eeguab




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Roman irlandais américain (ou inversement)
Note :

   Oui, c’est bien plutôt d’un roman américain qu’il s’agit. Car si le départ des évènements décrits prend sa source dans "la Verte Erin", pendant les années noires - les années pendant lesquelles une quasi situation de guerre civile va régner - très vite l’essentiel du roman va se dérouler aux Etats-Unis, avec des personnages qui vont finir par se considérer américains.
   
   C’est assez dramatique (une constante clairement du roman irlandais), et il faut reconnaître que l’histoire récente du pays – disons depuis le XIXème siècle – prédispose au drame ! Hélas.
   
   Dans son propos, son style, la manière de nous mener dans l’histoire et, finalement, les sujets de préoccupation, "Du côté de Canaan" m’a rappelé ce merveilleux roman de Mary Relindes Ellis : "Wisconsin". Et c’est plutôt un compliment !
   
   "Bill n’est plus.
   Quel bruit fait le cœur d’une femme de quatre-vingt-neuf ans quand il se brise ? Sans doute guère plus qu’un silence, certainement à peine plus qu’un petit bruit ténu."
   

   Quatre-vingt-neuf ans, c’est l’âge qu’a Lilly Bere, lorsque débute le roman ; roman qui va consister en la relation de sa vie par elle-même. Elle nous explique comment, jeune fille heureuse en Irlande dans les années 1920, elle se retrouve à quatre-vingt-neuf ans isolée de toute famille, du côté de Cleveland (Ohio).
   
   Oui, dans cette Irlande déchirée et maltraitée par l’Angleterre en ce début XXème siècle, il est tout à fait possible d’être contraint de tout quitter soudainement, à la cloche de bois - et quand je dis tout quitter, ça signifie le pays aussi - pour les Etats-Unis. Question de survie ou de mort lorsqu’on est engagée avec un jeune homme, de la police, qui a eu maille à partir avec l’autre bord.
   
   Sebastian Barry ne nous livre les clés qu’avec parcimonie, au fil des chapitres et tout ne s’éclaircira réellement qu’à la toute fin. Mais, outre la situation conflictuelle purement irlandaise, c’est surtout le drame des jeunes gens envoyés à la guerre qui est le grand sujet du roman. Entre son fils, Ed, qui combattra au Vietnam, et Bill, son petit-fils, qui participera à la guerre du Golfe (on comprend mieux la comparaison d’avec "Wisconsin" ?), Lilly Bere n’est pas gâtée. On pourrait même se demander si elle n’est pas maudite !
   Elle mènera pourtant une vie très simple, proche de la grande pauvreté, et c’est cette vie que nous brosse Sebastian Barry.
   
   Pauvre Irlande et pauvres jeunes hommes appelés à la guerre …

critique par Tistou




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