Lecture / Ecriture
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La vie rêvée d'Ernesto G. de Jean-Michel Guenassia

Jean-Michel Guenassia
  Le club des incorrigibles optimistes
  La vie rêvée d'Ernesto G.
  Trompe-la-mort
  La valse des arbres et du ciel
  De l'influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles

Jean-Michel Guenassia est un écrivain français, né en 1950 à Alger.

La vie rêvée d'Ernesto G. - Jean-Michel Guenassia

Un siècle d'Histoire
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Joseph Kaplan a les initiales du personnage de Kafka (Joseph K.) mais refuse d'y voir un signe de son destin. D'ailleurs ce gros roman nous réserve quelques pages bien intéressantes sur l’œuvre du mythique écrivain tchèque. Mais je m'égare déjà, reprenons.
   
   Jean-Michel Guenassia a entrepris à travers ce roman de nous raconter la vie de Joseph Kaplan, médecin d'origine juive et tchèque, né en 1910 au cœur de l'Europe et mort à 100 ans, après plusieurs séjours en Europe et Algérie, ce qui lui permet de nous tracer une grande saga de ce 20ème siècle qui vit tant d'horreurs et tant de progrès. Cent ans vraiment particuliers. Et Guenassia a su choisir le bon personnage et le placer aux bons endroits pour nous les faire visiter, encore que le lecteur puisse être parfois surpris. Ainsi, ce n'est pas à Paris que Joseph vit la seconde guerre mondiale, mais à Alger. Juif, il subit les ségrégations du gouvernement français en poste mais parvient (vous verrez à quel prix) à éviter les camps. La seconde guerre mondiale nous est donc montrée sous un angle différent de ce que nous avons déjà beaucoup vu et c'est bien intéressant. C'est peut-être la partie du livre que j'ai le plus appréciée.
   
   Mais reprenons à nouveau.
    J'espère qu'on est excusable de digresser quand on évoque un siècle d'histoire, bien que l'auteur lui, ne le fasse pas. Il a tracé la ligne bien nette de son récit qui s'attache chronologiquement à la vie de J. Kaplan et il n'en varie que si peu qu'on s'aperçoit à peine quand, vers la fin, il le quitte un peu pour suivre ses proches.
   
   Kaplan donc, fils de médecin Praguois, fait de brillantes études de médecine qu'il termine à Paris au moment de la guerre d'Espagne, et s'oriente vers la recherche médicale (maladies infectieuses et vaccins). C'est ce qui l’amènera en Algérie où l'institut Pasteur lui proposera un poste de chercheur. [J'ai découvert un mot : la gambouse. (je vous laisse chercher)]. Il fait front à une épidémie de peste à Alger. (On pense à Camus à Oran.) Après la guerre, il retournera dans son pays tenter de retrouver son père qui est resté en Tchécoslovaquie. Il est un partisan enthousiaste de la révolution communiste et la verra avec stupeur et consternation être détournée comme elle l'a été. C'est, pour des décennies, le règne de la Police Politique et l'on songe à Herta Müller qui peint de façon si poignante la même situation, en Roumanie.
   
   Dans le dernier tiers du livre, le titre se justifie quand le Che doit venir se faire soigner derrière le rideau de fer et que c'est à un Joseph vieillissant qu’échoit cette tâche dont il se serait bien passé. Éperdument romantique et épris de liberté pour son compte personnel, le bel Ernesto nous ferait presque oublier que Cuba n'est pas la dernière des dictatures non plus (Mais Guenassia le rappelle).
   
   Je ne vous en dirai pas plus sur l'histoire, ces grandes lignes sont bien suffisantes pour que vous sentiez si vous êtes intéressé ou non. C'est une bonne peinture de cette époque, sous des angles originaux et portée par une histoire personnelle et amoureuse de Joseph apte à retenir son lecteur. On dévore de bon appétit ces plus de 500 pages très très bien documentées. Si bien même que cela ne se sent pas du tout. Le seul reproche que je ferais tient à l'écriture qui est trop conventionnelle pour mon goût. Un récit chronologique simple qui ne s'enrichit que vers la fin de collages (pourquoi pas avant??), qui ne diversifie pas sa focale et reste extérieure au récit. On regarde, on n'est pas dedans. Mais tous les amateurs de saga vont être emballés, c'est sûr!
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critique par Sibylline




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Livre témoin d'un siècle
Note :

   Jean-Michel Guenassia s’était fait connaître avec le "Club des Incorrigibles" récompensé du Prix Goncourt des lycéens en 2009. Comme il l’explique dans une interview disponible sur YouTube, il a longtemps cherché à donner une suite à ce roman y renonçant finalement devant la difficulté à faire revivre ses personnages dans un nouveau contexte. C’est alors que l’idée lui est venue de concevoir un nouveau personnage qui va devenir le point central de son nouveau roman "La vie rêvée d’Ernesto G.".
   
   Ce sera, Joseph Kaplan, qui traversera le siècle. Né en 1910 à Prague, il fête son centième anniversaire un siècle plus tard, ultime témoin d’une vie qui aura vu les pires abominations de l’histoire humaine, le vingtième siècle n’ayant pas été avare d’horreurs sans précédent. Comme le Josef K. du Château de Kafka auquel il est fait un explicite clin d’œil, il aura été le jouet de l’Histoire, pris dans le tourment des guerres et des révolutions qui ont balayé cent années d’une existence peu banale.
   Joseph Kaplan est un homme profondément attachant parce que viscéralement fidèle en amitié comme en amour, dévoué et capable de se livrer corps et âme à des projets susceptibles de changer le monde sans chercher à en tirer le moindre profit personnel. C’est ce qui en fait la force mais aussi la limite quand autour de lui les trahisons, les revirements, la paranoïa sous toutes ses formes se mettent à frapper aussi aveuglement que férocement.
   
   Cet amoureux de Gardel dont il possède tous les disques aurait pu avoir une vie facile. Bel homme, danseur exceptionnel, il collectionnait les conquêtes féminines pendant ses études de médecine commencées à Prague et poursuivie à Paris. Repéré pour son intelligence et ses travaux, il sera embauché par l’Institut Pasteur et envoyé à Alger pour y travailler sur la mise au point de vaccins propres à combattre les virus qui déciment cheptels et hommes.
   
   Avec la seconde guerre et les rafles de juifs qui s’abattent sur l’Algérie, il lui faudra fuir dans le bled, y survivre trois ans avant que de décider, la guerre à peine achevée, de retourner en Tchécoslovaquie avec la femme de sa vie, Christine, autour de laquelle se structurent les deux-tiers du roman. Il y trouvera un pays ravagé par la guerre et emporté par l’utopie communiste. Il y passera la fin de ses jours et y connaîtra la gloire comme la peine la plus extrême.
   
   Alors qu’il aurait pu fuir au moment où les frontières se sont ouvertes pour trois mois, lors du printemps de Prague, il restera sur place pour protéger sa fille Héléna, point d’ancrage du dernier tiers du roman. Devenu responsable d’un sanatorium perdu loin de tout, il recevra alors, sur ordre de la terrible police secrète, un malade uruguayen, Ernesto G., ravagé par la tuberculose, le paludisme et la dysenterie. Un homme au passé glorieux que nous découvrirons avec lui, personnage historique dont on découvre ici une page de sa vie méconnue même si elle fait l’objet d’ici d’une version romancée. C’est avec cet épisode que sa vie basculera définitivement. Envolées les dernières illusions, il ne restera plus du communisme qu’un régime froid, manipulateur, profondément destructeur pour lequel les vies ne comptent pas sauf à faire avancer une cause devenue folle, dogmatique et sans but. Un régime qui finira par s’écrouler de lui-même non sans avoir détruit autour de Joseph bien des destins, bien des histoires, bien des êtres.
   
   L’auteur, à travers cette longue fresque romanesque, nous rappelle que le siècle passé fut un long siècle plein de désenchantement où beaucoup devinrent martyrs et peu des héros malgré eux. Il n’est pas certain que le vingt-et-unième siècle fasse mieux…
   
   Un beau livre qui se lit avec intérêt sans toutefois susciter de la passion.
    ↓

critique par Cetalir




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La grande et la petite histoire
Note :

   Ce roman m’a été offert par une amie il y a plusieurs années. C’était l’un de ses coups de coeur. Et moi, comme je suis une championne de la procrastination, je l’ai lu presque 3 ans plus tard. Oui, je sais, sans commentaire. Mais voyons les choses du bon côté. je l’ai lu au bon moment, parce que j’ai vraiment aimé. Je n’en parlerai peut-être pas avec la même passion qu'elle, mais sincèrement, si vous avez envie de visiter tout un siècle à travers une vie d’homme, c’est le roman pour vous.
   
   C’est donc l’histoire de Joseph. Oui, je sais, ça surprend. Pas d’Ernesto mais de Joseph. Il est né à Prague en 1910 et est juif, était enfant pendant la première guerre mondiale. a étudié la médecine, est parti à Paris et a vécu la deuxième guerre en Algérie, à soigner le paludisme à l’institut Pasteur. Déjà, ça promet, n’est-ce pas! Mais ensuite, ça s’améliore encore parce qu’il revient à Prague à la fin de la guerre et qu’on peut vivre avec eux toute la montée du communisme, l’exaltation et l’espoir d’une vie meilleure et ensuite, la désillusion et la vie sous le rideau de fer, dans cette prison à ciel ouvert qu’est la Tchécoslovaquie de l’époque.
   
   J’ai aimé le souffle épique de ce roman. La seule chose qui m’a laissée un peu de côté est la personnalité de Joseph, que je n’ai pas réellement saisie avant la moitié du roman. Mais il y a tellement d’autres choses, et le contexte explique tellement cette personnalité façonnée par les événements, par la peur, par la nécessité. Les personnages secondaires sont plus faciles à saisir et j’ai surtout, surtout aimé le côté "c’est la vie" où tout n’est pas bouclé, où les gens parfois ne font que passer. Ça sonne vrai. À travers la vie de Joseph et de ses descendants, nous verrons évoluer les pensées, certains événements sont carrément heartbreaking (surtout à la fin pour moi) et j’ai beaucoup aimé la manière de l’auteur d’entremêler la grande et la petite histoire.
   
   On a envie de se dire, parfois "toutes ces souffrances pour ça". On a envie de visiter Prague. Et d’écumer Wikipédia (mais je ne vous dirai pas quels articles parce que, pour une fois, je n’avais absolument rien vu venir). Et après tant de pages, on sourit quand on voit soudain arriver le fameux Ernesto au détour d’une page. Pour moi, il a été le sel de ce roman. Mais je n’en dis pas plus.
   
   Beaucoup aimé, donc. Eu envie de relire Camus et Kafka. Et je lirai "Le club des incorrigibles optimistes!"

critique par Karine




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