Lecture / Ecriture
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Ils désertent de Thierry Beinstingel

Thierry Beinstingel
  Retour aux mots sauvages
  Ils désertent
  Vie prolongée d'Arthur Rimbaud

Thierry Beinstingel est un écrivain français né en 1958.

Ils désertent - Thierry Beinstingel

Pronoms si personnels
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   "Tout a été alors très différent, les livres avaient ouvert une brèche , laissé les portes ouvertes."
   
   Elle vient enfin d'être embauchée à un poste auquel la destinait son diplôme de commerce , diplôme acquis à force de travail. Elle va donc pouvoir acquérir à crédit ce qui aurait fait la fierté de son père: un appartement, en l’occurrence trop grand pour elle et désespérément vide. Très vite, elle va comprendre la vraie raison de son embauche: licencier un vieil employé surnommé l'ancêtre, ou l'Ours, en raison de son caractère.
   
   Mais les relations entre celui qui vit "dans une sorte d'entre-deux permanent" et celle qui doit le débarquer vont prendre un tournant auquel la direction de l'entreprise ne s'attendait guère. En effet, les mots, entre autres ceux d'un voyageur de commerce nommé Rimbaud dont les lettres accompagnent l'ancêtre, vont changer la donne et injecter de la poésie et de l'humanité dans des existences qui en semblaient tragiquement dépourvues.
   
   Thierry Beinstingel fait évoluer ses personnages, jamais nommés, mais désignés uniquement par des pronoms, Vous pour l'ancêtre, Tu pour la jeune femme dans un univers singulièrement désincarné et peu décrit : celui des grandes zones commerciales, celui des aires de repos où surnagent quelques îlots de rencontres éphémères. Ce qui pourrait être une succession de clichés devient ici une évocation surprenante de la vie d'un commercial atypique qui transforme une vente de papiers peints en expérience quasi artistique et fascinante!
   
   Si j'ai été un peu heurtée au début par la désignation des personnages , je suis pleinement entrée dans cet univers méconnu de ceux qu'on appelait autrefois les voyageurs de commerce. Une évocation réussie même si un tout petit peu moins puissante que dans "Retour aux mots sauvages" car un peu prévisible.
    ↓

critique par Cathulu




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Un bon roman !
Note :

   Quatrième de couverture
   
   « Ses collègues l'appellent l' "ancêtre " ou l'" ours", peu importe le surnom, pourvu qu'on lui concède sa vie de solitude sur les routes. Il est VRP en papier peint depuis quarante ans. Soudain, sa hiérarchie voudrait qu'il vende aussi des canapés. Mais quand il songe au temps qu'il a fallu à l'espèce humaine pour apprendre à se tenir debout, il juge cette évolution déshonorante. D'où lui vient une telle idée? Peut-être de la correspondance de Rimbaud... Car, en chemin, toujours, il emporte les œuvres du plus célèbre voyageur de commerce.
   C'est une toute jeune femme sans beaucoup d'appuis, elle ne doit son diplôme de commerce qu'à son mérite. Et elle vient d'être nommée à la tête de l'équipe de ventes! Salaire inespéré, qui lui a permis d'acheter à crédit un appartement trop grand pour elle, dont une pièce reste obstinément vide. Y installera-t-elle un canapé? Peut-être le jour où elle fera une rencontre amoureuse qu'elle ne jugera pas comme une menace.
   La première mission de la jeune femme est claire : licencier l'ancêtre sans délais. Ils devraient s'affronter. Mais l'être humain trouve parfois d'étonnantes ressources pour braver la logique d'entreprise en se réinventant un destin. »

   
   
   Mon avis:
   

   "Ils désertent" ou "Îles désertes"? Toujours est-il que les deux protagonistes du récit, l’homme et la femme, la jeune et "l’ancêtre", liés par leur travail dans la même entreprise, osent dire non à un certain moment, non à tout ce qui faisait leur vie jusque-là, quitte à affronter la solitude et à tout recommencer, chacun à sa façon.
   
   J’ai beaucoup aimé ce récit croisé de la vie de deux personnages très différents mais qui se retrouvent dans leur besoin de liberté, d’authenticité et d’affirmation de soi, quitte à poursuivre leur vie hors des sentiers battus, loin de l’attente de leurs proches.
   
   J’ai aimé que ce qui les rapproche soit l’amour de l’un pour la Correspondance de Rimbaud, qu’il lit partout et en toutes circonstances. Quand il est dans la région de Charleville, il reste de longues minutes à se recueillir sur la tombe de son poète chéri, VRP solitaire, comme lui, dans un autre temps.
   
   L’emploi de la deuxième personne pour parler de ces deux personnages ne m’a pas gênée outre mesure, ce qui avait été le cas lors de ma lecture de "La Modification" de Michel Butor.
   
   Le côté social, économique ou revendicatif s’efface heureusement au profit des sentiments, émotions, envies et craintes des héros très finement analysés, dans toute leur complexité de travailleur d’aujourd’hui.
   
   Quant au style, il m’a plu par sa précision et son classicisme.
   
   Un livre qui se tient! Un beau roman.
   
   
   Extrait:
   
   "Vous n'êtes maintenant nulle part: sur la route, dans la litanie des camions et la glissade des parapets ou à l'hôtel, dans une chambre à télé suspendue et tablette minuscule en guise de bureau. Vous n'accrochez plus le décor: quarante ans de voyage ont émoussé une réalité qui se résume à se sentir dans une voiture si la fenêtre est munie d'essuie-glaces, dans un hôtel si le pare-brise a du double vitrage. Qui se préoccupe du trajet des VRP? Qui s'occupait des jours de caravane à chameaux du sieur Rimbaud Arthur, négociant à Aden?On bosse toute une vie sans prendre garde aux mots, et après qu'ils partent, les mots, on s'en fiche, on ne travaille pas pour la postérité, d'autres prendront le relais, qu'ils désertent!"

    ↓

critique par Mango




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Humains… trop humains
Note :

   Lui : surnommé "l’ancêtre" par ses collègues, il est le plus vieux VRP de la société qui l’emploie depuis toujours, et qu’il a connu alors qu’elle n’était composée que de deux personnes : lui même et le patron, immortalisés, jeunes et pleins de fougue, par une photographie. Des dizaines d’années plus tard, il est toujours un des meilleurs vendeurs de papiers peints de cette petite société artisanale qui est devenue une quasi multi nationale… Et il continue d’arpenter les routes et de vendre à l’ancienne. Il est en effet le seul à exclure de diversifier ses ventes, en refusant de proposer des canapés à ses clients. ..
   
   Elle : c’est la nouvelle chef de ventes chargée de le licencier, bien qu’il soit à deux ans de la retraite et que ses chiffres soient toujours satisfaisants. Elle, c’est une jeune diplômée d’une école de commerce, pur produit de la méritocratie, qui quitte un emploi de chef de rayon d’une grande enseigne sportive, pour accepter ce poste inespéré qui va lui permettre de réaliser le rêve de son père : s’acheter un appartement à crédit et vivre trois fois mieux…
   "C’était autrefois, jadis, un temps ancien, une époque révolue qui vous parait tellement lointaine aujourd’hui. Quand est ce que ça s’est brisé ? Et où, pourquoi, comment ?"

   
   Un roman magnifique sur la déshumanisation du monde du travail, sur le changement incroyable qu’ont subi les entreprises ces dernières années. Un portrait admirable de ce merveilleux VRP à l’ancienne, un portrait tout aussi émouvant de cette jeune femme attachante qui se retrouve dans l’étau des impératifs du monde économique, que l’humain subit la plupart du temps sans en prendre conscience. Un roman sur la solitude aussi, sur le temps qui passe… si vite… Un livre sobre, presque silencieux et froid, qui, en nous offrant ces deux portraits croisés, dit beaucoup plus que de longs discours. Un livre indispensable pour garder un brin d’humanité.
    ↓

critique par Éléonore W.




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Rimbaud, voyageur de commerce
Note :

   "Vous l'observez du coin de l'oeil tout en parlant. Elle n'essaie pas de vous répondre, de prendre la parole, elle doit sans doute réfléchir à la meilleure manière de vous annoncer la nouvelle, de vous faire passer la pilule. Vous n'êtes pas dupe. Depuis le rachat de la société et le départ de Toine, vous savez bien qu'on cherche à se débarrasser de vous."
   

   Deux voix s'entrecroisent dans cette histoire, deux personnages dont nous ne connaîtrons pas les prénoms. Elle, une jeune femme qui vient enfin de décrocher un travail à la hauteur de ses compétences et de son implication. Lui, le plus vieux vendeur de la boîte, dont il est le co-créateur, devenu gênant malgré ses bons chiffres, refusant de se mettre à vendre des canapés et des "ambiances" de salon, en plus des papiers peints habituels.
   
   Deux vies plutôt ternes, emprisonnées malgré elles dans un système qui les broie jour après jour. Dès le début, elle sait qu'elle devra virer "l'ancêtre" et elle l'assume, après tout ce boulot elle l'a mérité et il lui permet d'acheter enfin l'appartement dont elle rêvait, un trois-pièces dans une zone indéfinissable, ni ville, ni banlieue, mais il est à elle.
   
   Et lui, passant sa vie sur les routes, dans des magasins devenus de plus en plus laids, ne rentrant qu'en fin de semaine dans un semblant de famille, sa femme compte d'ailleurs si peu sur lui qu'elle finit par le quitter, il voit peu ses deux enfants maintenant adultes. Heureusement, il s'est pris de passion pour Rimbaud, voyageur de commerce comme lui, ce qui lui permet d'insuffler un peu de fantaisie dans ce morne quotidien et de voir plus loin que l'horizon des zones commerciales.
   
   On pourrait penser connaître l'issue de l'histoire dès le début, mais l'auteur donne chair et vie à ses deux personnages, ils se débattent encore, l'étincelle d'humanité qui les habite n'est pas éteinte chez eux et elle ne demande qu'à flamber en nous entraînant dans une direction inattendue. Je n'en dis pas davantage, ce serait dommage pour les futurs lecteurs.
   
   Après "Retour aux mots sauvages" l'auteur confirme qu'il est l'un des rares auteurs français actuels à savoir bien parler du monde du travail, mais pas que...

critique par Aifelle




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