Lecture / Ecriture
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À travers les champs bleus de Claire Keegan

Claire Keegan
  L'antarctique
  Les trois lumières
  À travers les champs bleus

Claire Keegan est un écrivain irlandais née en 1968.

À travers les champs bleus - Claire Keegan

Terre d'Irlande
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Troisième œuvre et deuxième recueil de nouvelles de cette jeune auteur irlandaise après "L’antarctique" et "Les trois lumières", ce dernier, un court roman ayant été très bien accueilli.
   
   Huit nouvelles pour cet ouvrage au titre très poétique.
   
   Une femme auteure en résidence sur l'île Achill dans la maison où vécut l'écrivain allemand Henrich Böll, reçoit la visite d'un compatriote de ce dernier. La visite est tout, sauf courtoise, le visiteur désagréable, alors la vengeance sera littéraire. Et comme le précise le titre de la nouvelle "La mort lente et douloureuse".
   
   Dans la nouvelle qui donne son titre au livre, nous assistons à un mariage dans une commune rurale. Un homme suit cela de très près, les us et les coutumes en vigueur, les familles des mariés, la cérémonie et le banquet, la boisson qui coule à flot, les danses, bref un mariage semblable à tant d'autres. Sauf que c'est la maitresse de cet homme qui en épouse un autre! Un choix draconien et un problème de conscience, pour lui la décision fut dure à prendre. Une très belle histoire.
   
   "La fille du forestier " est une narration cruelle sur deux niveaux, la vraie, un mariage; faute de mieux, le temps qui passe, le mari qui travaille et une existence sans joie pour l'épouse jusqu'au jour où un représentant arrive à la ferme. Un soir de veillée la femme, conteuse de talent, narre l'histoire d'un couple, une épouse insatisfaite, un représentant, l'adultère qui en résultera, et la naissance d'une fille. Avant l'embrasement final. Peut-être le meilleur récit du livre.
   
   "Renoncement" est écrit d'après une anecdote trouvée dans "Mémoires" de John McGahern. Et effectivement l'ambiance rappelle beaucoup le roman "La caserne" qui se passe dans un baraquement militaire où son père était brigadier.
   
   "La nuit des sorbiers" est un texte des plus étranges mêlant superstitions et vieilles croyances celtiques. Une femme guérisseuse, un homme qui a pour seule compagnie une chèvre, des marins venus d'Inis Mór, plongent le récit au cœur de légendes anciennes.
   
   Une jeune fille contrainte au départ pour les U.S.A. était monnaie courante, mais ici le motif est diffèrent. Pour son frère peut-être que l'exil sera dans son propre pays s'il quitte la ferme familiale. Le pourra-t-il? Un texte très fort sur un monde rural hypocrite où la loi du silence est la plus forte. La présence d'un prêtre nous rappelle le poids du catholicisme dans ce pays. Des hommes et des femmes qui se marient pour ne pas finir dans la solitude la plus absolue, mais pas beaucoup de ces mariages sont réussis. Un homme une femme et des chevaux, ces derniers ont plus d'importance que le mari, alors maintenant il est seul. Un chinois médecin des corps et des âmes, une femme qui elle aussi a fait un choix et qui le regrette, son petit fils lui subit son beau-père millionnaire.
   
   Le monde rural irlandais a un sentiment exacerbé dans le fait de posséder sa propre terre. Est-ce dans leur subconscient le résultat des expropriations paysannes aux moments des grandes famines? On retrouve cette dénonciation dans "Le champ de Katleen" de William Trevor où un père sacrifie sa propre fille contre un peu de terre.
   
   A noter qu'une nouvelle se passe aux États-Unis, ce qui est moins que dans"L’antarctique", son précédent recueil.
   
   Un très bon livre qui met Claire Keegan dans la liste des grands nouvellistes d'Irlande. Il y a un peu d'Edna O'Brien dans l'observation des paysans irlandais, avec aussi ce don pour appuyer où cela fait mal, religion, hypocrisie et grande misère sexuelle.
   
   Je suis réconcilié avec les écrits de Claire Keegan.
   
   
   Extraits :
   
   - Pas plus tard que cette semaine, quatre-vingts pour cent des agriculteurs irlandais ont déclaré qu'ils seraient favorables à des accords juridiques prénuptiaux qui empêcheraient leurs épouses d'avoir des droits sur leurs terres.
   
   - On peut se délecter de l'histoire. Les événements récents sont d'une autre nature et douloureuse à la mémoire.
   
   - « Si elle avait une sœur, on aurait pu partager la terre et...»
   
   - C'est ce qu'elle voulait à une époque, mais il est très rare que deux personnes veuillent la même chose à un moment précis de l'existence. Quelquefois c'est l'aspect le plus dur de la condition humaine.
   
   - « Ne fais pas attention, dit-il. Aucune importance. Les terres seront là bien après notre mort. N'en sommes-nous pas juste des possesseurs transitoires? »
   
   - Elle se sentait plus seule maintenant qu'à n'importe quel moment de sa vie de célibataire.
   
   - Ils ont parlé, mais le fermier ne savait parler que de la propriété qu'il avait. Tous les mètres carrés de terrain, les arbres le long du chemin, la maison si belle.
   
   - En fin de compte, dans toute la région, presque aucune femme ne possédait de terre.
   
   - De retour de promenade, elle écoutait Raidió na Gaeltachta.....
   
   - Son proche avenir était une certitude, bien que sa jeunesse soit derrière lui.
   

   Titre original : Walk the Blue Fields (2007)
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critique par Eireann Yvon




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Mélancolique et doux
Note :

   "La plupart du temps, chacun, esprit sensé ou esprit fêlé, trébuchait dans le noir, tendait ses mains vers quelque chose qu'il voulait sans même le soupçonner."
   
   Entrer dans l'univers de Claire Keegan, c'est pénétrer dans un monde où les failles, les blessures se devinent à demi-mots, où les ellipses surprennent le lecteur, où la tendresse est souvent absente, voire dévoyée, où l'amour se fraye difficilement un chemin.
   
   La vie de ses personnages est souvent aussi rude que le climat irlandais et même quand l'auteure situe l'action d'une nouvelle sous le soleil texan, dans un milieu privilégié, les relations familiales n'en sont pas pour autant apaisées.
   
   Tout tient à peu de choses, un changement de vie auquel on ne peut se résoudre, le poids des traditions qui fait qu'une femme va gâcher sa vie à cause d'un mauvais choix : "Puis elle est montée et a passé le reste de son existence avec un homme qui serait rentré sans elle." Tout est dit avec une grande économie de moyens.
   
   Parfois pourtant les secrets sont révélés et même s'ils mènent apparemment à la destruction, le soulagement et la renaissance sont à portée de mains. L'humour, trouve aussi sa place, à travers le pouvoir des mots, que souligne malicieusement la première nouvelle, La mort lente et douloureuse.
   
    Il faut prendre le temps de savourer les descriptions de Claire Keegan, de s'imprégner de l'atmosphère créée dans chaque texte et l'on y trouvera un plaisir sans pareil, un peu mélancolique et doux.
   
   Et zou, à côté des autres livres de l 'auteure, sur l'étagère des indispensables !
    ↓

critique par Cathulu




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Les modestes d'Erin
Note :

   Quelles belles nouvelles que ces huit textes issus du recueil "A travers les champs bleus". Huit destins, huit histoires au cœur de l'Irlande, sauf une au Texas. Il est patent que la plupart des nouvellistes irlandais n'oublient jamais leur référence américaine historique. Des gens modestes vivent devant nous, mais pourquoi les gens modestes n'auraient-ils pas droit au tourment? Claire Keegan sait bien nous exposer leur quotidien de solitude, entre le bétail et l'église, entre les fautes avouées et le pli des regrets. C'est que la sacro-sainte tradition, si elle parfois un peu de bon, a surtout beaucoup de mauvais. Et les gangues patriarcales ou religieuses du pays ne cèdent que très doucement.
   
   Il y a ainsi des hommes cloués à leur glèbe et harassés de fatigue que seul le pub déride un peu. Des femmes que trouble le regard d'un prêtre. Plus rare, une écrivaine en résidence dans la maison du grand auteur allemand Heinrich Böll. Une curieuse empathie d'un paysan tourbier avec une chèvre nommée Josephine. Ce livre se penche bien évidemment sur les femmes d'Irlande, dans la lignée de la grande Nuala O'Faolain. Des femmes qui, parfois au sens propre, animal, marquent leur territoire. Souvent des gens de peu, accrochés à la simple idée de vivre, la nature y est proche, sans idéal. Des groseilliers, un agneau traverse un bout de champ, là-haut les étoiles. Et, lourd, le labeur, à peine des réminiscences de guerre civile, et là on se prend à imaginer que peut-être un jour de cela on ne parlera presque plus. Et dansent les Irlandais, bien que le pays ait changé depuis car ces nouvelles évoquent plutôt les années 70.
   
   Dans un recueil de nouvelles ce que j'apprécie toujours c'est que certaines ne trouvent pas le chemin de notre cœur. Et c'est très bien ainsi, conférant à l'ouvrage une diversité que le roman ne permet guère. Je confesserai une préférence pour "Près du bord de l'eau", où un jeune étudiant texan prend difficilement ses distances avec sa famille. C'est dire que l'irlanditude ne quitte pas les exilés de sitôt, même au cœur d'un business-state tel que le grand état du Sud américain.

critique par Eeguab




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