Lecture / Ecriture
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Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

Julie Otsuka
  Quand l’empereur était un dieu
  Certaines n'avaient jamais vu la mer

Julie Otsuka est née en 1962 en Californie. Diplômée en art, elle abandonne une carrière de peintre pour se consacrer pleinement à l'écriture. En 2002, elle publie son 1er roman "Quand l'empereur était un dieu", qui remporte immédiatement un grand succès.

Certaines n'avaient jamais vu la mer - Julie Otsuka

Mon nom est Légion, car nous sommes nombreux
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   
   Titre original : “The Buddha in the Attic,”
   
   Je me plaignais un peu de l'écriture conventionnelle de J.M Guenassia lu juste avant ce roman-ci, eh bien c'est comme si j'avais été entendue, car la façon dont Julie Otsuka a écrit son livre est tout à fait originale et remarquable. D'autant que je ne suis pas non plus une styliste absolue, l'effet de style pour l'effet de style me lasse assez vite et je n'ai jamais réussi à m'intéresser vraiment à l'écriture à contraintes arbitraires, mais là... là nous avons la découverte d'une forme originale parfaite pour soutenir le fond même du récit. Une interaction perpétuelle et perpétuellement bénéfique de la forme et du fond. Une vraie réussite.
   
   Et non, le nom n'est pas Légion, le nom est "NOUS", et ce "NOUS" désigne les femmes japonaises "importées" pour mariage par des hommes japonais immigrés aux Etats Unis. Evidemment dans leurs lettres, présentées par les marieuses, ils se disent tous jeunes et riches et promettent tous une vie de rêve à leurs futures. Evidemment, sur les photos qui les accompagnent, ils sont tous beaux ou au moins acceptables et posent devant de belles maisons ou des voitures… qu’ils disent leur appartenir.
   "Car si nos maris nous avaient dit la vérité dans leurs lettres – qu’ils n’étaient pas négociants en soieries mais cueillaient des fruits, qu’ils ne vivaient pas dans de vastes demeures aux pièces nombreuses mais des tentes, des granges, voire des champs, à la belle étoile- jamais nous ne serions venues en Amérique accomplir une besogne qu’aucun Américain qui se respecte n’eût acceptée."

   De leur côté, les jeunes femmes, se disent toutes vierges (et le sont le plus souvent) et espèrent obtenir une vie moins rude en échange de leur expatriation et de la perte de leurs familles.
   
   Tous les chapitres racontés par "NOUS", nous font voir, dans l’ordre où elles les ont elles-mêmes découvertes, les diverses étapes de cette émigration et de cette adaptation à cet homme et à ce monde si nouveau, depuis le voyage en bateau jusqu’à l’intégration, puis son échec, en passant par la découverte le plus souvent catastrophée des vrais époux sur le quai. Ce récit est parsemé de phrases en italique qui sont ce que l’on pouvait entendre parmi les "NOUS", révélant chaque fois des histoires personnelles, le "NOUS" étant constitué de nombreuses entités individuelles ayant une existence, des désirs et des traumatismes propres.
   
   Le "NOUS" tient à ce que, globalement, et si on néglige les détails des modalités, elles ont toutes la même vie : nées au Japon, "importées" aux USA, mariées à des Japonais, travaillant, vivant une existence rude, portant, donnant le jour puis éduquant des enfants ("Ils") qui eux, se sentiront plus américains que japonais et auront honte d’elles, mais qui n’en auront pas pour autant une intégration facile. Le "Nous" permet de dire comment toutes ces vies uniques et qui semblent liées à des évènements très personnels ne sont en fait que des variations sur une trame tissée d’avance pour tous.
   
   Et puis la guerre! Le Japon bombarde Pearl Harbor et rien ne va plus.
   
   Jusqu'au dernier chapitre, peut-être même dernier paragraphe, j'ai cru que j'allais mettre 5 étoiles pour exprimer mon sentiment pour ce livre si habilement écrit, mais voilà qu'à ce dernier chapitre le "NOUS" change de porteur et ne désigne plus les Japonais mais les Américains et à ce titre ne peut nous dire que leur ignorance de ce que sont devenus les premiers! Nous laissant là, aussi ignorants qu'eux, alors qu'il aurait été facile à l'auteur de nous le dire. Pour cette énorme frustration finale (aggravée par le sentiment qu'elle ne se justifiait en rien), j'en veux beaucoup à J. Otsuka, et c'est bien dommage car je m'étais régalée jusque là. Elle a déjà écrit un roman sur ce qui, justement, est arrivé aux Japonais d’Amérique après Pearl Harbor, et que ses grands parents ont vécu ("Quand l'empereur était un dieu"). Je pense que c’est pour éviter de raconter la même histoire qu’elle n’a pas voulu être plus explicite dans ce roman-ci, mais je trouve quand même qu’elle ne l’a pas été assez. A part cela, une vraie réussite, lisez-le!
   
   
   PEN/Faulkner Award for fiction 2011
   Prix Femina, catégorie romans étrangers 2012

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critique par Sibylline




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Indispensable !
Note :

   Parfois, il suffit des quelques lignes d'un extrait pour tomber amoureux d'un texte et filer, quasi séance tenante en librairie. Où la libraire vous tend l'objet de vos désir avec une larmichette à l’œil et un trémolo dans la voix en vous en faisant l'article. Là, l'inquiétude commence à monter. "Ah. Bon. A ce point... et si ça ne me plaît paaaaaas, ôskour"...
   Et puis, confortablement installé, une bière bien fraîche/un verre de vin/une tasse de thé/une lichette de whisky (rayer la mention inutile) à portée de main, vous reprenez du début. Et plongez tête la première dans une petite merveille de texte.
   
   Julie Otsuka raconte non pas une histoire, mais des histoires. Et en même temps, non pas des histoires, mais une histoire. Ne croyez pas que je m'embrouille ou que je tente des effets de style pour le moins aléatoires, c'est simplement que si ce sont des milliers de femmes qui sont évoquées, leur destin se fond dans une histoire commune. Celle, tragique, de jeunes femmes mariées avec des inconnus qui les attendent de l'autre côté de l'océan et qu'elles rejoignent. Elles sont plus ou moins jeunes, toutes rêvent d'une vie plus facile, de cette richesse qui ne peut que les attendre dans ce pays où les dollars poussent sous les pavés. Pour ne trouver à l'arrivée que des maris qui ne ressemblent plus à leurs photographies et l'abrutissement d'une vie de quasi esclave dans un pays où avoir la peau jaune ne vaut pas beaucoup mieux que de l'avoir noire.
   
   A la première personne du pluriel, mêlant les voix de ces femmes, Julie Otsuka dépeint avec une précision de détails qui donne parfois froid dans le dos l'exil, le quotidien sans espoir, la souffrance de ces femmes contraintes de faire face à un pays qui n'est pas prêt à leur accorder de vivre le moindre rêve, et qui, un jour pas si lointain, les reniera. Elles parlent d'une seule voix ces femmes, parce que finalement, quelques soient les détails parfois minuscules qui leur donnent une silhouette, toutes racontent la même désillusion, le même drame. C'est sont le racisme ordinaire, les travaux des champs, les ménages, les enfants qui deviennent des étrangers. Le temps qui file sans qu'on puisse apprendre ne serait-ce que l'anglais. Le temps qui file sans que quoi que l'on fasse ne puisse jamais effacer la couleur de peau. C'est de l'histoire ancienne et pourtant une histoire qui fait résonner des échos diantrement contemporains C'est bouleversant, révoltant et pourtant pudique et sans pathos.
   
   J'ai aimé le rythme particulier qui naît de ce "nous" répété, de ces phrases courtes, presque cliniques qui charrient une violence et une force incroyables. J'ai aimé cette plongée dans l'histoire par la petite porte.
   
   Un indispensable de la rentrée littéraire pour moi.
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critique par Chiffonnette




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Certains d'entre nous n'avaient jamais su cela
Note :

   Qui savait (avant parution de ce livre) qu'au début du 20ème siècle de nombreuses japonaises quittèrent leur pays pour un avenir qu'elles espéraient meilleur, en épousant un américain (d’origine japonaise)? On les appelait «picture brides». Julie Otsuka utilise le nous narratif, réussissant à évoquer une multitude de destins à la fois semblables et différents. Rêves et désillusions, du travail, beaucoup de travail, les rapports avec les blancs, la vie de famille, l'abandon des traditions par la nouvelle génération, parfois leur réussite. Puis après l'entrée en guerre des États-Unis en 1941, les suspicions et l'envoi des familles en camp éloignés de la côte pacifique.
   
   De fait, ce roman pourrait aussi décrire d'autres immigrations, d'autres suspicions sur une catégorie d'individus, d'autres injustices.
   
   Foisonnant et lumineux roman, à lire, bien sûr!
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critique par Keisha




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Mention excellent
Note :

   Début du siècle dernier, des femmes, des jeunes, des moins jeunes, quittent leur Japon natal pour les États-Unis. Elles vont y épouser un homme qu'elles n'ont vu qu'en photo. Un de leurs compatriotes exilés depuis plus ou moins longtemps. Ce sera une rencontre difficile, quasi impossible, surprenante, jamais anodine. Leurs vies vont radicalement changer, même si elles continueront de vivre entre Japonais, dans des quartiers nippons des petites ou grandes villes. Leurs espoirs de bonheur sont bien vite déçus : elles iront travailler dans les champs, dans des boutiques, dans des maisons de bourgeois en tant que bonnes voire dans des bordels. Enfin, travailler, le mot le plus adéquat serait trimer, sans cesse, sans repos.
   
   Ce livre est petit mais très dense. Julie Otsuka a une manière très personnelle de raconter le parcours de ces femmes, arrivées aux États-Unis dans les années d'après la première guerre. Elle s'intéresse à elles jusqu'aux années de la guerre suivante, celle que leur pays d'adoption mène contre leur pays natal.
   
   Plutôt que de nous parler d'une seule héroïne qui serait un peu toutes ces femmes, l'auteure écrit sur toutes en même temps. Dans un même paragraphe, elle dit toutes les possibilités, reprenant ses débuts de phrases telle une litanie :
   "Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n'étions pas très grandes. Certaines d'entre nous n'avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n'avaient que quatorze ans et c'étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d'élégants vêtements, mais la plupart d'entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté -hérité de nos sœurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n'avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage." (p.11)

   
   Le procédé est répété durant tout le livre et ce qui pourrait lasser voire agacer produit le phénomène inverse : le rythme est là, évident, même lorsque les phrases sont longues, on a l'impression du contraire, de phrases très courtes, accolées qui pourraient être ces femmes obligées de vivre ensemble, malgré leurs différences sociales ou culturelles. Elles vivent la même douleur de la séparation, de l'angoisse, de la peur de l'inconnu, tant l'homme qu'elles vont épouser que le pays dans lequel elles vivront désormais. L'écriture de Julie Otsuka est comme une musique répétitive de Steve Reich, par exemple, ou plus connu, le Boléro de Maurice Ravel : on se demande pourquoi, ça nous plaît, mais on est fasciné et on en redemande.
   
   Le propos est la clef de voûte de ce roman. Il en est l'ossature, forte et puissante. Le style en est l'ornement poétique, direct, franc. Car Julie Otsuka ne cache rien de la vie des ces femmes : leur peur sur le bateau, leur arrivée au port, leur premier contact avec leurs maris, notamment sexuel, leur vie de labeur dure et sans repos, les enfants qui naissent américains, qui se détournent de leurs parents, le racisme au quotidien au moins aussi présent que le racisme anti-noirs : "Ils savaient quand ils étaient autorisés à aller nager à la piscine de la YMCA -Les lundis sont réservés aux gens de couleur- et quand ils pouvaient aller au cinéma Pantages Theater, en ville (jamais). Ils savaient qu'ils devaient toujours commencer par téléphoner au restaurant. Vous servez les Japonais?" (p.87/88)
   
   J'ai pris ce roman comme un reportage écrit au milieu de ces femmes : une immersion totale dans leurs vies. L'auteure a su trouver des mots et un style étonnant, particulier et très personnel. Moi qui recherche dans mes lectures, mais aussi dans les musiques que j'écoute ou dans les films que je regarde, à être surpris voire dérouté, je dois avouer que je suis comblé. A plus d'un titre. D'abord cette écriture que j'aime beaucoup, et ensuite, ces histoires que Julie Otsuka raconte et que je ne connaissais pas vraiment : je n'avais qu'une vague idée de ce qu'avait été la vie des Japonais exilés aux États-Unis pendant les années 30 à 50.
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critique par Yv




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Exil soleil levant
Note :

   Un roman magnifique beau comme un chœur antique, un roman pluriel où s’entend la voix de centaines de femmes oubliées.
   "Certaines venaient de la ville et portaient d'élégants vêtements, mais la plupart d'entre nous venaient de la campagne"
   

   Début du siècle, sur un bateau des femmes quittent tout, leur pays le Japon, leur famille pour rejoindre San Francisco et épouser un mari japonais dont elles ignorent tout sauf le visage sur une photo qu’elles ne peuvent s’empêcher de regarder encore et encore "C'étaient de beaux jeunes gens aux yeux sombres, à la chevelure touffue, à la peau lisse et sans défaut."
   
   Toutes espèrent, toutes rêvent et l’arrivée qui devrait être le début d’une aventure, est avant tout une cruelle désillusion. Les maris ne sont ni de riches hommes d’affaires, ni des commerçants prospères mais des paysans pauvres, des journaliers employés sur les plantations de Californie.
   
   C’est une lente descente aux enfers : la violence de l’homme, la rupture avec une culture "Nous savions coudre et cuisiner. Servir le thé, disposer des fleurs et rester assises sans bouger"
   
   La langue inconnue, le rejet de la population locale, les humiliations des maîtres, tout est souffrance.
   
   Elles sont les invisibles et anonymes "Nous portions toutes une étiquette blanche avec un numéro d’identification attachée à notre col ou au revers de notre veste"
   
   Broyées, utilisées, maltraitées, chaque chapitre du livre nous rend un peu de la vie de ces femmes : nuit de noce, accouchement, éducation des enfants…
   "Nous repliions nos kimonos pour les ranger dans nos malles, et ne plus les ressortir pendant de longues années"
   

   Récit déroutant dans ses premières lignes, puis envoûtant. Le ton utilisé et surtout l’utilisation rare en littérature du "nous" transforme ce récit en une sombre incantation. C’est la cohorte de ces femmes qui parle, qui crie, les voix portent toute la douleur de ces destins massacrés en toute légitimité, en toute impunité.
   
   C’est déchirant et tendre, brutal et révoltant. Il y a de l’admiration pour ces femmes de la part de l’auteur, de la révolte aussi bien entendu.
   
   Il n’y a aucun personnage dans ce roman, des prénoms simplement, car chaque femme les représente toutes.
   
   Le début de la guerre avec le Japon va à jamais briser la vie de ces femmes envoyant les familles dans des camps d'internement.
   "Les japonais nous ont quitté et nous ignorons où ils sont "
   

   Le plus saisissant des romans de la rentrée 2012. Il est court et d’une densité qui donne envie de le lire à voix haute pour s’en imprégner mieux.
   
   Magnifique roman, meilleur encore que le premier texte de l'auteur qui m'avait beaucoup plu "Quand l’empereur était un dieu" qui montre l’enferment des familles d’origine japonaise aux Etats-Unis lors de la seconde guerre mondiale (il est aujourd’hui en poche chez 10/18).
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critique par Dominique




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Chez soi nulle part... jamais
Note :

   Le poids d’un livre ne tient décidément jamais à son format. Ce roman de Julie Otsuka est un petit bijou dense et délicat à la fois, couronné en 2012 par le prix Fémina étranger, à juste titre.
   
   En s’inspirant de l’histoire réelle , Julie Otsuka retrace le voyage et l’arrivée aux USA de nombreuses femmes japonaises dans l’entre-deux guerres. Immigration douloureuse et trompeuse, d’autant plus dramatique qu’elle s’est effectuée dans le silence des deux côtés du Pacifique. La plupart de ces jeunes femmes en effet sont parties pratiquement vendues par leurs familles, qui concevaient ce départ comme un moyen d’échapper à la misère nippone. Mais l’arrivée aux USA leur réservait un désenchantement immédiat : les arrivantes accueillies plus ou moins mal par de pseudo fiancés en quête d’une esclave bon marché, ont dû se dépouiller de leurs rêves et leurs illusions pour se couler dans le moule d’une société aussi dure et cruelle qu’était l’Amérique de la Dépression.
   
   Pourtant, pour poignants que soient les mots de l’auteur, le récit transmet une délicatesse poétique, grâce à l’écriture concise et lucide de Julie Otsuka.
   
   Dès le premier paragraphe le lecteur est embarqué dans un récit au ton incantatoire :  "Sur le bateau, nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas grandes. Certaines d’entre nous n’avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles.…"
   
   Le génie de Julie Otsuka passe par une assimilation du particulier au collectif : par l’utilisation systématique du pronom pluriel, le récit acquiert une force universelle et collective. Il est intéressant de noter que la plupart des relations de catastrophes humanitaires, de crimes génocidaires sont romancées par le filtre de cas particulier pour mieux cibler l’humanité des victimes. L’inversion du procédé m’a semblé très efficace, renforçant la puissance des motivations et le ressenti culturel : "Nous ne parlions pas d’elles ( les employeuses) dans nos lettres à notre mère. Nous ne parlions pas d’elles dans nos lettres à nos sœurs et amies. Car au Japon le métier le plus vil qu’une femme puisse exercer est celui de bonne."
   
   Par cette obligation morale de travestir la réalité, nous mesurons mieux encore la solitude absolue, le désert affectif et psychologique dans lequel ces milliers de femmes ont été propulsées. Mais leur calvaire ne s’arrête pas là. Certaines d’entre elles ont pu "s’installer", avec l’homme qui leur est échu, à force de travail et d’abnégation, elles ont élevé leurs enfants avec la ferme volonté de les voir s’assimiler au nouveau pays, quand survient la seconde guerre mondiale. Un fléau supplémentaire s’abat sur leur sort : la suspicion des "vrais" américains, ceux de souches européennes ou noires, entraîne l’internement de leurs hommes, voire de familles entières, qui disparaissent brutalement après des mois de menaces.
     "Nous essayions d’entretenir des pensées positives. Si nous finissions notre repassage avant minuit le nom de notre époux serait retiré de la liste. Si nous achetions pour dix dollars d’emprunts de guerre, nos enfants seraient épargnés. Si nous chantions the Hemp Winding Song jusqu’au bout sans faire la moindre erreur alors il n’y aurait plus de liste, ni de lessive, ni d’emprunts de guerre, ni même de guerre." ( page 104)

   
   Le lecteur sidéré mesure une fois encore combien l’Histoire est cruelle, même dans le Pays qui incarne la Liberté. Mais le ton de Julie Otsuka ne cède jamais à l’amertume, il devient un témoignage lucide et dérangeant du poids des cultures et des mentalités. Et on referme ce très beau récit avec une terrible envie de faire évoluer le genre humain. À lire absolument.
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critique par Gouttesdo




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Un Nous entêtant
Note :

   D'abord la forme, originale et adaptée au fond, un style entêtant, volontairement répétitif, certaines parties ont les paragraphes qui commencent toujours par les mêmes mots. "Sur le bateau" pour le premier chapitre par exemple. Le procédé vise à raconter le destin de centaines de Japonaises envoyées en terre américaine afin d'être mariées. Ces destins multiples sont racontés par un "nous" démontrant le caractère collectif de ce qui leur arrive. Mais ce "nous" liste longuement les différents parcours, montrant alors les choix variés et les réactions diverses de ces femmes déracinées. Ce procédé est particulièrement réussi mais il peut vite agacer, je le conçois. Au lieu de suivre un personnage en particulier, on en suit de multiples, jamais les mêmes...
   
   Cette forme ne vaudrait rien si le fond n'était pas captivant. En effet, nous sommes entre deux guerres, après le voyage en bateau, voici venu le temps de la rencontre avec le promis, dont on avait enjolivé la situation, et le temps du travail, souvent pénible et peu rémunéré, puis vient la découverte d'une nouvelle culture, celle de ces blancs américains, suivent les naissances des enfants et leur évolution. Enfin, Pearl Harbor survenant, vient le temps des suspicions et de l'exil. Un ensemble de conditions de vie loin d'être simples à vivre...
   
   La dernière courte partie change de "Nous" et nous voici avec le point de vue des américains qui voient ces Japonais disparaître de leur vie, avec le peu de réactions qui caractérise une humanité somme toute indifférente au devenir de l'autre. Un peu caricatural à mes yeux...
   
   L'écriture est belle : "Nous avons eu Kamechiyo, qui était si laide que nous avions peur de ne jamais lui trouver de mari. Elle a un visage à arrêter net un tremblement de terre." P 68
   
   Le choix narratif convient à un livre court. Ce qui est judicieusement le cas. Ces destins de femmes m'étaient inconnus et j'ai trouvé la façon tourbillonnante de raconter ces vies compliquées originale. On a cependant parfois la tête qui tourne par trop d'accumulations. Un livre qui vaut donc qu'on s'y arrête à mon goût. Il restera en tête un moment me semble-t-il...
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critique par OB1




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Traite des «Jaunes». Des femmes «jaunes»...
Note :

   L’Amérique qui se donne volontiers l’image d’une nation jeune, dynamique et accueillante, cache quand même beaucoup de choses "sous le tapis". Il y avait l’élimination des "Natives", un joli génocide tout de même (et n’oublions pas que l’Amérique ce sont d’abord les colons européens, nos parents en quelque sorte...), l’esclavage des Noirs qui perdura longtemps et dégénéra en ségrégation jusqu’à il y a peu finalement, pour le côté officiel –quant au côté officieux... !!
   
   Il y a aussi le sort fait à la main-d’œuvre japonaise (et chinoise aussi, selon probablement les mêmes modalités) venue des côtes lointaines de l’Asie. Une main d’œuvre appréciée, courageuse, travailleuse, pas foncièrement revendicatrice, mais soigneusement cantonnée tout de même. Cette main d’œuvre masculine, esseulée, il a bien fallu lui offrir des conditions minimales d’implantation. Une de ces conditions fut de faire venir des femmes (!!!), des Japonaises, par bateaux entiers, pour les marier avec les travailleurs bloqués en Amérique. C’est l’histoire d’un de ces bateaux que nous raconte Julie Otsuka. Ou plutôt les histoires des femmes d’un bateau, de toutes ces femmes, en un gigantesque kaléidoscope qui porte le nom de "Nous". Un "Nous" justifié par la similarité des histoires vécues.
   
   Et l’on imagine bien qu’il ne s’agit pas d’histoires roses s’agissant de jeunes à très jeunes filles, plus ou moins vendues par leurs parents misérables, et convoyées en Amérique pour retrouver un "Roméo" qui ne ressemblera jamais à la photo échangée et dont la situation ne sera jamais celle décrite dans les lettres reçus. Evidemment la main d’œuvre japonaise importée n’avait pas des fonctions de négociants, de propriétaires, cette main d’œuvre relevait plutôt du lumpen – prolétariat.
   
   Julie Otsuka raconte donc tout, depuis le choc subi par ces filles à la vision de ceux qui les attendaient sur le quai à l’arrivée du bateau à... la suite, vraiment pas reluisante, on s’en doute. Cerise sur le gâteau (si l’on peut dire !), celles qui étaient arrivées début des années trente, qui au bout d’une dizaine d’années pouvaient prétendre un peu mieux maîtriser une culture et une langue inconnues, se retrouvent confrontées, avec l’entrée en guerre du Japon contre les Etats-Unis en 1941 à une "déportation –internement" dans des camps du fait de la méfiance américaine vis-à-vis de ces Japonais, potentiels ennemis de l’intérieur.
   
   Et là, ces évanescentes femmes qui ont tout subi disparaissent peu à peu de l’Histoire, s’évanouissant dans les limbes de l’ostracisme américain. Un destin terrible pour ces "Nous", un destin caché sous le tapis de "l’auto-légende" américaine.

critique par Tistou




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