Lecture / Ecriture
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La déesse des petites victoires de Yannick Grannec

Yannick Grannec
  La déesse des petites victoires
  Le bal mécanique

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, Yannick Grannec n'est pas un écrivain français passionné de mathématiques, c'est une écrivaine passionnée.

La déesse des petites victoires - Yannick Grannec

Adversité du génie
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Quand la difficulté d’être au monde devient force, devient atout.
   
   Bon commençons au début, Anna Roth est documentaliste, mais pas n’importe où, à Princeton grâce à papa maman qui ont œuvré pour lui procurer cet emploi persuadés qu’ils sont que leur fille est incapable de se débrouiller seule.
    Anna est chargée d’une mission bien ingrate, tenter de récupérer les écrits, les documents personnels ayant appartenu à Kurt Gödel le grand mathématicien. Jusqu’à ce jour sa veuve, Adèle, s’est refusée à laisser quiconque voir ou lire le Nachlass archives personnelles du savant.
    La vieille dame va user et abuser de la patience d’Anna Roth. Acariâtre, moqueuse, vulgaire même par moment, elle lasserait la patience d’une sainte, mais bientôt des liens particuliers vont se tisser, la vieille dame va prendre doucement plaisir à leurs échanges.
    Anna offre une présence, une oreille attentive et bienveillante, Adèle de son côté va réveiller Anna en lui donnant le goût de faire face à l’existence et de s’ouvrir aux sentiments.
    Elle va nous transporter dans la Vienne des années trente, celle qui chasse le Juif, le savant, l’écrivain, la ville où un homme de culture, un scientifique, un savant tombe amoureux d’Adèle une petite danseuse de revue.
    Cela pourrait avoir des allures de conte de fées mais c’est sans compter le pied de nez de l’adversité.
    Kurt Gödel, cet homme brillant, génial qui publie à 25 ans le théorème d’incomplétude, cet homme est aussi paranoïaque, anorexique, en proie à des hallucinations, et sous la coupe de sa famille à qui il n’ose présenter Adèle.
   
   Adversité encore lorsque Kurt Gödel tombe malade, lorsque la chasse aux savants le pousse à quitter l’ Autriche et à partir en Amérique. Adèle la fidèle l’accompagne, elle va être son pilier, son soutien, sa femme et son infirmière tout au long des années à Princeton.
    Elle qui va recevoir ses collègues, ah les dîners avec Einstein, Oppenheimer ou Pauli! Elle qui va l’aider à obtenir la nationalité américaine, elle qui renonce pour lui à la maternité.
   Elle a payé le prix fort mais son amour était immense à la taille du génie de Kurt Gödel.
   
   Adèle est bien la déesse des petites victoires, son combat au quotidien pour porter son fou de mari est extraordinaire et s’appuie sur une capacité à donner tout à fait exceptionnelle.
   
   Premier roman étonnant, passionnant, d’une grande maîtrise narrative, bourré de détails qui rendent le récit d’une crédibilité totale.
   
   Dieu sait que les mathématiques et moi c’est un peu l’huile et l’eau mais là j’ai avancé tout du long avec bonheur.
   
   
   Prix des Libraires 2013
   

critique par Dominique




* * *



Pas pour moi
Note :

   "Que valaient leurs acrobaties philosophiques en regard du quotidien? S'ils avaient été capables d'écouter, je leur aurais donné mon avis. Moi, je connaissais l'ordre du temps : dans l'enchaînement des points d'un ourlet, à la vaisselle lavée et rangée, dans l'alignement des piles de linge, repassé, à la cuisson parfaite d'une tarte qui embaume. Quand vous avez les mains dans la farine, rien ne peut vous arriver. J'aimais l'odeur de la levure, celle d'un ordre fertile. Je croyais en cet ordre de la vie à défaut de lui donner un sens.".
   
   LE premier roman de la rentrée, celui qu'il faut lire et qui fait partie de plusieurs sélections. Eh bien, je ne me joindrai pas au concert de louanges lu et entendu un peu partout.
   
   C'est un livre qui possède des qualités indéniables. Echange à deux voix entre Adèle, vieille femme en fauteuil roulant, veuve du génie mathématicien Kurt Gödel, et Anna, jeune documentaliste de Princeton, chargée de récupérer les précieuses archives du grand homme. La rusée Adèle va s'amuser un peu avec Anna et lui demander de raconter sa vie en échange de la sienne. Anna va se prendre d'amitié pour Adèle et c'est un des meilleurs aspects du livre.
   
   Comme je ne connaissais pas l'existence de Gödel jusqu'à présent, le mélange fiction-réalité ne m'a pas gênée. Adèle est née et a grandi à Vienne, où elle a rencontré Kurt. Petite danseuse de cabaret, leur alliance était plutôt improbable, elle s'est pourtant faite. Adèle aime la vie de la Vienne d'avant-guerre, bourdonnante, joyeuse, même si les signes avant-coureurs de la catastrophe sont déjà là. Kurt, jeune mathématicien plein d'avenir, la fréquente en cachette de sa famille. Adèle accepte déjà tout venant de lui.
   
   Je suis toujours fascinée par l'évocation de la Vienne des années 30 et j'ai aimé toute cette partie du roman, bouillonnante et encore remplie d'espoir pour Adèle, malgré le premier internement de Kurt, dont le génie a des contreparties fâcheuses : l'anorexie qui l'accompagnera toute sa vie, la paranoïa et l'égocentrisme absolu. Confronté à l'arrivée des nazis, le couple finira par quitter l'Autriche et s'installer à Princeton où Kurt va devenir l'ami d'Albert Einstein et côtoyer plusieurs grands cerveaux de l'époque.
   
   Et c'est là que le roman a commencé à me tomber des mains. Trop de longueurs et de digressions, l'histoire perd de son dynamisme. J'entends ici et là que l'aspect mathématique n'est pas gênant. Et bien moi il m'a paru envahissant, jargonnant, sans compter la philosophie, la métaphysique et autres thèmes qui m'ont perdue en route. Sans compter que je n'ai guère compris le dévouement absolu d'Adèle à cet homme invivable, asocial, qui l'a privée sans scrupules de bien des aspects de la vie. L'amour? Mouais.
   
   Ce n'est guère mieux du côté d'Anna, qui traîne une tristesse chronique, se sent médiocre en tout et ne se décide pas à changer quoi que ce soit à sa vie.
   
   Ce n'est que mon ressenti, c'est le cas typique d'un roman qui n'était pas fait pour moi, mais en enthousiasmera bien d'autres, j'en suis certaine, justement à cause de ce qui m'a rebutée.
    ↓

critique par Aifelle




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Dans l'intimité d'un génie
Note :

   Plus d'un demi-siècle dans l'intimité d'un génie, ce n'est pas facile tous les jours. Adèle Gödel, maintenant une vieille femme malade, se souvient de sa jeunesse viennoise, sa rencontre avec le mathématicien Kurt Gödel, leur fuite aux États Unis au début des années quarante, leur vie à Princeton, où habitaient aussi les Oppenheimer, Einstein, et tant d'autres.
   Dans sa chambre de maison de retraite, se présente la jeune Anna Roth, en mission pour récupérer les archives de Kurt Gödel.
   
   Sans surprise, c'est d'abord pour découvrir la vie de Gödel que j'ai voulu lire ce roman. Un matheux assez complexe, déjà croisé dans "Logicomics", une BD plutôt axée sur la vie de Bertrand Russell. Mission accomplie, même si je regrette qu'il n'y ait finalement pas assez de maths dans le roman. J'aurais aimé en savoir plus sur ses recherches, ses découvertes, les conséquences. Disons que c'est du tellement costaud qu'il ne valait sans doute mieux pas, et je sens que je dois être la seule à émettre ce bémol.
   
   Kurt Gödel est présenté comme un "taiseux asocial", un peu paranoïaque parfois, souffrant de dépression, un peu ours, égocentrique, et j'en passe. Sa femme, qui n'aura pas d'enfant, lui servira d'infirmière et de mère. Même si Gödel avait une mère très possessive... On peut s'étonner qu'Adèle ait supporté Kurt tant d'années, puis accepter de considérer ce roman comme une histoire d'amour assez compliquée quand même.
   
   Anna Roth traîne aussi quelques casseroles psychologiques derrière elle et on découvre sa crainte de connaître les mêmes tourments qu'Adèle dans sa vie sentimentale. Un personnage de roman, bien sûr, mais fallait-il cette résonance entre elle et Adèle? En tout cas l'évolution des relations Adèle-Anna, même prévisible, est passionnante.
   Tout aussi intéressantes les parties consacrées à la vie des Gödel, avec une mention spéciale pour Einstein, un drôle de personnage, fort bien rendu.
   
   Ne pas oublier de lire les notes en fin de roman, et la délicieuse Note de l'auteur, qui font la part entre vérité et fiction.
   
   Un bon roman, bien écrit, fort agréable à lire, que j'ai dévoré sans problème. Yannick Grannec a réussi à rendre ses personnages attachants et à ne pas oublier les notes d'humour nécessaires.
   
   "J'avais fondé ma vie sur une seule personne. Je ne sais toujours pas si c'était une preuve d'amour ou de bêtise absolue."
   
   "- Que vais-je devenir, Adèle?
   J'aurais tant voulu entendre un "nous". Ou poser cette question pour me soumettre à sa réponse."

    ↓

critique par Keisha




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Attention, génie dangereux
Note :

   Un article du Times a classé Kurt Gödel, connu de son vivant comme un véritable dieu logicien et un mathématicien aussi hermétique que fascinant, parmi les cent personnalités les plus importantes du vingtième siècle. Inconnu du grand public et incompréhensible pour la plupart des mortels que nous sommes, Yannick Grannec entreprend dans ce premier roman assez magistral de nous donner à mieux comprendre qui était vraiment cet homme.
   
   Pour ce faire, la romancière emprunte un des nombreux artifices classiques, une grosse ficelle littéraire pas très originale, afin d’éviter de sombrer dans une sorte de biographie qui aurait sans doute le même goût ésotérique que les obscures formules mathématiques de son personnage. Ici, c’est une jeune documentaliste de Princeton, Anna Roth, qui est chargée par le Directeur de l’IAS de récupérer le document posthume intitulé le "Nachlass" (héritage en allemand) auprès de la veuve de Gödel, Adèle. Une veuve désormais confinée dans une maison de soins où elle attend la mort. Une veuve à la fois acariâtre et attachante que la jeune femme va devoir conquérir. Ce qui devait constituer une mission simple va se révéler une tâche infiniment plus compliquée, à la règle du jeu définie par Adèle, et au fur et à mesure que les deux femmes vont se découvrir et en apprendre l’une sur l’autre. Pour Adèle, Anna sera sa raison de s’attacher au brin de vie qui lui reste et de trouver enfin un peu de joie après une vie toute entière de renoncements et de peines. Pour Anna, Adèle deviendra une sorte de mentor qui lui permettra enfin de se débarrasser de ses démons en particulier avec les hommes. Entre les deux femmes s’établira une profonde amitié dont la construction constitue le second thème de ce roman épais.
   
   Yannick Grannec pour mener à bien son livre a dû consulter des tonnes de documentations et avaler de nombreux ouvrages d’une grande exigence intellectuelle. Car Gödel n’était pas n’importe qui. Esprit pur, hanté par la recherche de la perfection et de l’élégance mathématique, il se passionna aussi de philosophie tentant un rapprochement axiomatique entre les mathématiques et la philosophie de Husserl ou de Leibnitz qui comptent parmi les philosophes les plus hermétiques qui soient. Il était aussi et surtout un homme présentant de graves problèmes psychiatriques et psychotiques, éternel valétudinaire, se nourrissant avec une parcimonie et une suspicion extrêmes tant sa phobie de croire que tout un chacun en voulait à sa vie ou à son honneur était permanente.
   
   Né à Vienne, il fut l’un de ses nombreux scientifiques poussés par le régime nazi à émigrer aux Etats-Unis où il fut accueilli à Princeton qu’il ne devait plus jamais quitter. Il fut l’ami intime d’Albert Einstein qui ne voyait rien de plus réjouissant qu’une promenade en compagnie de Gödel. Il côtoya sa vie durant Oppenheimer qui en fit son protégé, Pauli, Morgenstern ainsi qu’une cohorte de Nobel ou de médailles Fields.
   
   Pour lui, Adèle renonça à tout. Sa bizarrerie puis bientôt sa folie restreignirent leurs relations sociales. Ils vécurent chichement, son mari ayant horreur de quémander la moindre reconnaissance. Sa belle-famille la détesta toute sa vie, elle qui fut une danseuse de cabaret charmante et donc l’illustration parfaite d’un mauvais mariage pour celui qui était issu d’une famille bourgeoise. Toute sa vie, elle dut tenter de résoudre son équation à elle, celle qui consistait à aimer un génie, à le protéger de lui-même et de sa folie, tout en se protégeant elle-même et en renonçant à simplement exister pour elle-même.
   
   C’est tout cela que Yannick Grannec nous donne à voir avec un luxe de détails et une capacité à rendre compte de dialogues imaginaires de haute tenue intellectuelle entre tous ces merveilleux esprits qui croisaient dans les jardins de Princeton. C’est aussi la limite du roman, très long à lire, exigeant une concentration permanente, se noyant parfois dans des circonvolutions non essentielles. Sans doute aurait-il gagné à être coupé d’une bonne centaine de pages ce qui aurait rendu sa lecture plus fluide. Mais, tout de même, il convient de saluer la performance d’un premier roman d’une grande exigence intellectuelle.

critique par Cetalir




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