Lecture / Ecriture
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L'Herbe des Nuits de Patrick Modiano

Patrick Modiano
  Chien de printemps
  Rue des boutiques obscures
  Accident nocturne
  Un pedigree
  Livret de famille
  Dans le café de la jeunesse perdue
  La petite bijou
  Dora Bruder
  L'Horizon
  Quartier perdu
  L'Herbe des Nuits
  Vestiaire de l’enfance
  Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier
  Du plus loin de l'oubli
  Remise de peine
  De si braves garçons
  La place de l'étoile
  Des inconnues
  Villa Triste

Patrick Modiano est un écrivain français né en 1945, Grand prix du roman de l'Académie française en 1972, Prix Goncourt en 1978. Prix Nobel 2014 pour «l'art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation».

L'Herbe des Nuits - Patrick Modiano

Un carnet noir rempli de notes
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   
   "Il ne faut pas forcer les choses", ni les êtres rencontrés ; ne pas poser de questions. Il n'y a pas de hasard mais un destin. Seul l'écoulement du temps et l'écriture donnent à Patrick Modiano le recul nécessaire pour tenter d'éclaircir ces années 65 où il logeait rue de l'Aude. Les notes prises alors dans son "carnet noir" constituent autant d'"indices", de petits cailloux blancs lorsque ce piéton de Paris part en enquête dans son passé en revisitant les lieux de sa jeunesse. "Les couches du temps se lèvent", la magie opère : Jean, alias Modiano, ne "voit" pas les quartiers modernes de la capitale mais ceux d'autrefois. Il ne regarde pas ses contemporains mais "voit" Tristan Corbière, Jeanne Duval ; il "voit" aussi Dannie et les hommes "louches" qu'elle côtoyait. Modiano module autour d'une confuse histoire criminelle sa quête des souvenirs, toujours poussé par cette nécessité angoissée de lutter contre l'oubli et de combler le sentiment de "vide" qu'il éprouve en vieillissant.
   
   À l'époque Jean se trouve mêlé malgré lui à cette mystérieuse affaire. Dannie lui plaît ; ils déambulent dans Paris, hantent à la nuit des "bars louches". Il ignore tout de cette fille aux multiples identités mais peu lui chaut : rester à ses côtés lorsqu'elle savoure son Cointreau suffit à le rendre léger, même heureux. Autour d'elle gravitent Chastagnier, Aghamouri, Lakhdar, tous "membres des services spéciaux marocains"
   
   Jean vit alors "une trouble période de (sa) vie". Souffrant du "sentiment d'incertitude et de culpabilité", sans confiance en lui, il redoute d'affronter son avenir : "Je flottais dans l'air de Paris". Timide et inhibé, Jean alias Modiano peine à communiquer ; il voit ses amis "par la vitre d'un aquarium": l'image sans le son. Devenu écrivain, le carnet noir lui restitue "l'odeur des nuits" dont il moissonne "l'herbe". Alors "le temps est aboli et tout recommence": comment? Grâce à la marche solitaire dans les quartiers familiers, grâce à l'attente, au "guet": Modiano laisse alors aller sa pensée, éprouve "une sensation de vacance et d'infini"; par cet élargissement de conscience "un voile se déchire" et son esprit "s'échappe par les brèches du temps" qui "palpite, se dilate". L'auteur est de plain-pied : "il n'y a jamais eu pour moi ni présent, ni passé. Tout se confond".
   
   Quand l'âge ôte au quotidien son attrait, l'écriture permet de remonter le cours du temps. Même si la mémoire sensorielle réveille des bouffées de souvenirs, ils ne sont "jamais une image fixe et morte". Modiano tente toujours de les fixer par l'écriture, d'isoler, comme Proust, "une goutte de temps à l'état pur". Mais, ainsi qu'il le note dans son carnet, "à quoi bon"? Sauf à enchanter de nouveau tous les addicts de ce romancier qui parvient dans ce roman à se dévoiler quelque peu, lui toujours si pudique.
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critique par Kate




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Plein de charme
Note :

   Le début des années 60 ; Paris, quartier Montsouris, Montparnasse, et alentours. Le narrateur Jean, se souvient d’avoir eu avec Dannie une brève liaison. Il déambulait autour de la cité universitaire, sans autre occupation que d’écrire dans un carnet noir, elle vivait provisoirement dans une chambre de cette cité, pas plus étudiante que lui…
   
   De simples rencontres mais sans que l’on sache si c’est le hasard qui les provoque
   
    C’est une jeune femme compliquée, mystérieuse, marginale, recherchée, ou seulement surveillée? par la DGSE ou une organisation du même genre. Fuyant une situation dangereuse, un passé trouble. Elle déménageait tout le temps d’hôtel en chambre d’étudiants et fréquentait des tocards : Paul Chastagnier, Aghamouri, Duwelz, Gérard Marciano, "Georges"(qui semble dangereux), délinquants ou réfugiés politiques, dont elle aurait bien voulu se rendre indépendante .
   
   Une liste de noms que Jean rajoute dans son carnet noir, à celle qui jusque là était surtout faite de personnages littéraires : Tristan Corbière rue Frochot, Nerval rue de la Vieille Lanterne, La baronne Blanche Jeanne Duval et Marie –Anne Leroy qui fut guillotinée dans ce triste quartier du Montparnasse. Ceux-là sont partis pour toujours, et le narrateur n’a pu les connaître. Dannie, selon lui, ressemblait à la baronne Blanche.
   Cette baronne est semble-t-il une roturière longtemps amante du roi Léopold de Belgique qui la fit baronne, tout en la fréquentant clandestinement.
   
   Le charme de cette brève liaison vient de la sensation d’être en permanence menacé sans trop savoir de quoi, du délice de devoir se dissimuler avec une jeune femme, à l’identité floue. Une courte virée à "Feuilleuse dans l’Eure-et-Loir" dans une maison, où ils squattaient dans la clandestinité. Il y oublia un manuscrit déjà avancé.
   
   Dannie, il ne l’a pas rêvée. Même si à présent "la plupart des immeubles vous donnaient l’impression de vous trouver en présence d’un chien empaillé, un chien qui avait été le vôtre et que vous aviez aimé de son vivant"
   
   Le roman déroule les souvenirs comme d’ordinaire chez Modiano, à partir d’itinéraires géographiques, de nom propres (ici et pour "Dannie" un nom en cache un autre) de réminiscences de fragments de vie, déambulations nocturnes, moments où il cherche à en savoir plus sur cette amie "entraînée dans une sale affaire" sans doute criminelle, tout en jouissant de ne pas vraiment savoir et de la rencontrer en se cachant avec elle.
   
   Quoi de plus semblable au fruit défendu?
   
   C’est pourquoi, longtemps après il cherche toujours à se rappeler ces moments particuliers.
   
   N’ayant lu que trois romans de Modiano, je vois tout de même bien des schémas qui se répètent, notamment l’existence d’une héroïne toujours en fuite, magnifiée par son destin aventureux, mais n’occultant pas le côté "fille perdue, orpheline abandonnée" . De même les quartiers de Paris sont étranges, mystérieux, et cependant misérables et a priori sans attraits, quoique la situation leur en prête…
   
   Encore un beau texte, plein de charme, en tout cas...
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critique par Jehanne




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Les brèches du temps
Note :

   Il faut se laisser bercer par la petite musique de Modiano, celle des mots qui diluent le passé dans le présent tout au long des rues maintes fois revisitées. Qu’est devenue Dannie, l’amie des années soixante dont il reste une trace dans le carnet noir du narrateur. Dannie et ces types louches qui logeaient à l’Unic Hôtel. Dannie qui avait peut-être assassiné quelqu’un, qui se cachait derrière des pseudonymes et une carte d’identité empruntée. Il existe un temps, le temps des rencontres, des chemins qui se croisent, qui ne laissent dans la mémoire qu’une infime trace, comme un rêve qui persiste. Mais le carnet noir est là avec ses notes qu’il faut essayer de déchiffrer pour reconstituer un passé flouté.
   
   Trouver des lignes de fuite, s’échapper par les brèches du temps, un art que Modiano diffuse de roman en roman avec la seule magie de son écriture. Romancier de l’incertain, du diffus, de la vacance, il construit une œuvre singulière, attachante avec le sentiment que le flottement de la mémoire ouvre la voie à tous les possibles, une perpétuelle recherche de soi.
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critique par Michelle




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Pour flotter dans l'air de Paris
Note :

   On le sait d’avance: un roman de Modiano, c’est un anti-thriller par excellence. C’est particulièrement vrai dans son dernier livre, "L’herbe des nuits". L’héroïne est probablement une criminelle. On s’en doute et le narrateur aussi. Elle le lui a suggéré un soir: Qu’est-ce que tu dirais si j’avais tué quelqu’un? quitte à lui dire ensuite que ce n’était qu’un rêve. Il a cependant été convoqué à ce sujet, quai de Gesvres, aux renseignements généraux. En réalité on s’en moque un peu de connaître la vérité. L’intérêt du récit n’est pas là. Comme toujours, bien plus qu’une enquête, c’est une quête que Modiano poursuit dans son Paris perdu des années soixante, quête de soi, de ses souvenirs de jeunesse, des traces d'une personne aimée et perdue.
   
   Le titre, L'herbe des nuits, c'est un vers de poète:
   "Et, la chaux dans le sang, rassembler pour les tribus
    Etrangères l'herbe des nuits." ( Ossip Mandelstam)

   
   C'est aussi ces déambulations lentes et infinies dans les rues de Paris, la nuit, de cafés glauques en chambres de passage, le long d'avenues désertes et froides près des murs de prison ou de jardins fermés.
   
   Cette fois, la jeune femme aimée mais fuyante, aux multiples identités, au passé trouble et aux fréquentations dangereuses, s'appelle Dannie. Elle est très jeune et Jean, le narrateur encore plus. Leur présent est celui de la Cité universitaire où ils se rencontrent car ils se veulent étudiants mais c'est surtout celui des habitués d'un bar de Montparnasse où se retrouve une bande louche liée à la politique post coloniale d'alors. Tous les noms sont écrits dans un petit carnet noir retrouvé cinquante ans après et qui lui sert de guide mémoire.
   
   Comme toujours avec Modiano, le temps s'est aboli en lisant ce livre et peu importe l'intrigue, j'ai retrouvé le même plaisir de "flotter dans l'air de Paris", sans famille, sans milieu social et sans passé bien défini et c'est encore une fois très agréable.
   
   "Il m'aura fallu presque une vie entière pour revenir à mon point de départ." (p.58)
   
   Pourtant je n'ai pas rêvé . ...Sur les pages du carnet se succèdent des noms, des numéros de téléphone, des dates de rendez-vous, et aussi des textes courts qui ont peut-être quelque chose à voir avec la littérature. Mais dans quelle catégorie les placer? journal intime? fragments de mémoire?
   
   Bien sûr de nombreux signaux se sont brouillés, et vous avez beau tendre l'oreille, ils se perdent pour toujours. Mais quelques noms se détachent avec netteté dans le silence et sur la page blanche...Dannie, Paul Chastagnier, Aghamouri, Duwelz, Gérard Marciano, "Georges", l'Unic Hôtel, rue du Montparnasse. Si je me souviens bien, j'étais toujours sur le qui-vive dans ce quartier. (p.11/12)

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critique par Mango




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En plein dans ses obsessions
Note :

   Je connais peu de romanciers qui, comme Patrick Modiano, ressassent à l’envi toujours les mêmes obsessions. Toujours. C’est incroyable!
   
   La mémoire. Les trous de mémoire. La difficulté de faire remonter un souvenir, pur, qui ne soit entaché d’oublis, d’omissions, de pans noirs.
   
   Paris. Et ses rues. Patrick Modiano donne l’impression (Paul Auster aussi me donne cette impression vis-à-vis de New York City) de réciter une géographie urbaine parisienne comme si précision et localisation étaient vitales.
   
   Le jeu sur les noms de ses personnages. Ça semble particulièrement important pour lui. Et compliqués, les noms. Toujours.
   
   Avec "L’herbe des nuits" on est en plein dedans. Pile poil.
   
   Sans qu’on sache trop bien si le narrateur, Jean, est tout ou partie ou n’a rien à voir avec l’auteur. Un Jean qui, des années après les années 60 se retourne sur un épisode de son passé, auquel il ne comprendra pas… tout, et nous non plus, malgré l’aide du petit carnet noir, sinon qu’il fut amoureux d’une Dannie, qui ne s’appelait pas Dannie, ou pas que, et qui grenouillait au milieu d’hommes plutôt louches, liés au Maroc, avec l’affaire Ben Barka qui plane vaguement au-dessus de tout ça… Et donc Jean – Patrick Modiano nous promène dans Paris à la recherche du temps per… passé et l’on sent bien que, malgré tout, ce n’est pas anodin, qu’il y a des échos.
   
   Evidemment nous ne saurons pas au final. Pire, les circonvolutions de la fin semblent s’être évaporées de ma propre mémoire. Je ne me souviens que du corps du roman. Ni des pieds ni de la tête!
   Patrick Modiano a encore frappé!
    ↓

critique par Tistou




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Sombre affaire dans carnet noir
Note :

   Dans ce récent roman de Patrick Modiano, le narrateur doute de sa mémoire. Les souvenirs qui lui viennent à l’esprit sont incertains, confus. Ils sont trop anciens pour lui permettre de retrouver des témoins. Le seul élément tangible auquel il peut se raccrocher est un carnet noir rempli de notes : des noms, des dates et de courts textes.
   
   A partir de ce carnet se reconstitue toute une époque de sa vie où il côtoyait un petit groupe de personnes dont il avait noté les noms. Ces gens avaient quelque chose à voir avec le Maroc.
   
    Certains logeaient à la Cité Universitaire du boulevard Jourdan à Paris ; d’autres dans des chambres d’hôtels. Ils se retrouvaient volontiers dans un café du boulevard Saint Michel, près des jardins du Luxembourg. Ces rencontres remémorées ravivent l’errance urbaine du narrateur, une cinquantaine d’années après les événements, dans de nombreux quartiers de Paris.
   
   Il avait alors entamé une liaison avec Dannie, l’une des membres du petit groupe qui un jour lui demanda : "Qu’est-ce que tu dirais si j’avais tué quelqu’un?"
   

   Au fil des réflexions et des conversations du narrateur avec les autres membres du groupe, celui-ci apprit que Dannie aurait commis "quelque chose de grave".
   
   Ainsi commence à se développer une sorte de roman policier inversé où l’objet de la quête ne serait pas le coupable du crime, mais la nature du fait évoqué et ses circonstances.
   
   Une atmosphère de mystère plane donc sur l’ensemble du roman, rythmé par le mouvement de balancier entre le présent et le passé, avec une lenteur propre au tempo de la mémoire du narrateur, qui revit l’époque révolue dans un mélange de nostalgie et de dégoût perceptible.
   
   Le lecteur qui a traversé les années 1960 pourrait être tenté de faire le rapprochement avec l’affaire Ben Barka, quoiqu’aucun élément du roman ne contienne une allusion explicite à cet ancien crime, qui ne fut jamais élucidé. Une écriture précise et neutre constitue la marque de ce roman et lui confère toute la froideur propre à évoquer des événements crapuleux, qui ne furent jamais complètement résolus.

critique par Jean Prévost




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