Lecture / Ecriture
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Dans l’œil du schizo de Hervé Jaouen

Hervé Jaouen
  Au-dessous du calvaire
  Ceux de Menglazeg
  Aux armes zécolos
  Toilette des morts
  Dans l’œil du schizo
  Gwaz-Ru

Hervé Jaouen est un écrivain français né en 1946 à Quimper.

Dans l’œil du schizo - Hervé Jaouen

Quand se lève la tempête
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Avec ce roman, Hervé Jaouen revient à ses premiers amours : le roman noir, celui qui décoiffe (comme la tempête) mais aussi interpelle le lecteur. Ici il dissèque un cas de schizophrénie pour le moins très avancé.
   
   Rien ne semblait prédisposer Jean-Luc Gouézec à devenir dangereux : études réussies, entrée dans la vie active avec un poste à responsabilités, chargé de créer un centre d'appels téléphoniques. Il s’investit, recrute, se voit homme arrivé riche manager... le rêve! Mais le rêve se révèle être un cauchemar ; son commanditaire est un escroc qui a empoché les aides de l'état et parti sans demander son reste...
   
   Nous le retrouvons quelques temps plus tard entamant une correspondance avec une graphologue de "L'écho du Morbihan", courriers qui deviennent de plus en plus chaotiques, de plus en plus menaçants, passant du directeur du journal au président de la République.
   
   Il est vrai que la situation professionnelle de Jean-Luc ne s'est pas franchement améliorée malgré l'aide de son entourage... sa violence monte d'un cran, des visions brouillent son esprit! Delphine son épouse s’interroge, puis s'inquiète... Est-il dangereux... ou pire peut-il le devenir... que faire? Etre attentive, éviter de le contrarier... protéger leurs deux enfants ou alors le faire interner, solution suprême qui ne peut être prise à la légère! Le passé militaire de Jean-Luc ressurgit dans son esprit... le monde qui l'entoure est peuplé d'ennemis, sa propre vie est en danger, sa méfiance devient de la paranoïa...
   
   La vie est paisible dans le désert breton, quelques rescapés du rêve hippie y côtoient des agriculteurs vieux garçons et taiseux... c'est le cas d'Isola, de sa fille Gloanina et de Milo qui vit tant bien que mal de sa terre...
   Mais la tempête se lève sur le Kreiz Breizh, pas le tristement célèbre ouragan de 1987, mais pas loin... Et dans la tête de Schizo tout s'entrechoque : le bien enfin ce qu'il en reste, le mal, les souvenirs d'enfance, les pulsions, comme les bourrasques de vent, qui enflent et deviennent incontrôlables...
   
   Des personnages pour le moins embrigadés dans des situations qui leur paraissaient improbables. Jean-Luc Gouézec semble être un être à qui tout réussit, bel homme il parait être le gendre idéal, de brillantes études, un mariage d'amour... et pourtant! Delphine, son épouse, pensait, elle aussi, que l'existence allait leur sourire, un travail qui l’intéressait, deux enfants et des belles familles aimantes même si du côté de Jean-Luc, c'est un peu la bourgeoisie de province. Les habitants de la Bretagne profonde les Monts d'Arrée, eux, c'est la nature qui les réunit, Isola a laissé partir son baba cool de musicien. Être cool mais point trop n'en faut! La naissance de Glaonina ne l'a guère responsabilisé. Milo fut marié, son épouse est morte d'un cancer, sa fille qui fut élevée par une de ses tantes vit au loin ; alors il est devenu le papy de la fillette.
   Pour certains la vie n'est pas un long fleuve tranquille, la maladie peut bouleverser plusieurs vies en particulier des gens dont le seul tort est d'être au mauvais endroit au mauvais moment.
   
   Une fin de roman angoissante à souhait avec les monts d'Arrée dans la tourmente d'une tempête comme décor.
   
   Il est à noter le rappel d'une phrase prononcée par Roger Gicquel durant un journal télévisé, mais employée ici dans le cadre de ce roman.
   
   
   Extraits :
   
   - Visage de madone qui implore son fils sur la croix. Ou bien visage de pauvresse qui implore la madone. Je ne sais plus où j'en suis.
   
   - Elle abandonna son tricot et prit son bouquin, un roman d'une épouvantable noirceur, écrit par une jeune femme irlandaise qui se faisait montre d'une étonnante maturité dans le récit de la vie de couple qu'elle décrivait. Histoire d'un Irlandais et de sa femme, une Anglaise.
   
   - De chasse au fou, dans les monts d'Arrée.
   
   - Les émules de Walden ne purent s'empêcher d'être rassurés par la certitude que le monde moderne resterait à portée d'une pression du pouce sur un clavier.
   
   - Aux yeux de Tudy, un artiste reconnu n'est pas un artiste mais un marchand du temple des talents. Facile. Ça excusait tout.
   
   - Et Dieu sait s'il y en a des saintes et des saints bretons, les saints des cathédrales aussi bien que les saints de clochers confidentiels.
   
   - Il a continué d’obéir aux signes qu'il est le seul au monde à savoir interpréter.
   
   - Gwel' vo warc'hoazh, on verra demain......
   
   - "La Bretagne a peur! La Bretagne intérieure a peur! Dans les hameaux, dans les vallées, sur les collines, autour des maisons aux portes closes, un tueur fou règne dans le Kreiz Breizh".

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critique par Eireann Yvon




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Je deviens fan !
Note :

   Jean-Luc Gouézec vit une belle vie de diplômé d'école de commerce. Issu d'un milieu favorisé, bourgeois, qu'il a tendance à rejeter assez violemment. Marié à Delphine, issue elle d'un milieu populaire. Deux enfants. Il perd son boulot, suite à une arnaque dont il est victime et tout s'écroule. La paranoïa latente se développe rapidement. Delphine craint pour sa vie et celles de ses enfants. Elle pense à le faire interner, mais trop tard, Jean-Luc est totalement parti dans un autre monde, une autre personnalité, sa paranoïa se double d'une schizophrénie sévère qui l'amène à partir et à laisser autour de lui cadavres et désolation.
   
   Amateurs de polars ou thrillers, restez quelques secondes avec moi! Amateurs de belle langue, de beaux paysages et de portraits très parlants rejoignez-nous! Parce qu'il y a tout cela dans ce livre. D'abord, Hervé Jaouen, nous raconte l'histoire de cet homme, depuis sa rencontre avec Delphine jusqu'à la perte de son travail qui le propulse dans un monde parallèle. Avant déjà, il fait montre d'un caractère entier : "Le week-end suivant, les fiancés se déplacèrent à Vannes où les parents de Jean-Luc les reçurent à déjeuner dans leur hôtel particulier du centre-ville. Ils répondaient trait pour trait à l'image que Delphine s'en était faite à partir des réflexions lapidaires et peu amènes de Jean-Luc - "Des vieux cons qui ont toujours voulu péter plus haut que leur cul... Ils nous ont eu sur le tard. Moi d'abord, mes sœurs après, ric-rac sous le couperet de la ménopause et du cancer de la prostate...", chichiteux et perclus de conventions, directifs et péremptoires, courtisans et snobinards adeptes du naming de chef-lieu de canton." (p.31)
   
   L'auteur sait faire monter la tension et l'inéluctable se profile vite, même si on a très envie de le retenir pour profiter un peu plus. Notamment les lettres que Jean-Luc écrit à divers personnes haut placées, comme celle-ci écrite au Président de la République :
   
   "Monsieur le Président, vous possédez un Kärcher, moi aussi! Faisons équipe! Descendons ensemble, sans peur et sans reproche, dans la fosse aux grizzlis!
   Et que sous les tirs croisés de nos jets purificateurs jaillisse du magma purulent ce cri que je pousse en vain : JUSTICE! JUSTICE! JUSTICE!
   Créons notre entreprise de détartrage sociétal! Formons un duo d'assainissement! Nettoyons ensemble les silences excrémentiels!" (p.91)

   
   Ensuite, dans la seconde partie du livre, l'auteur décrit une véritable chasse à l'homme, une poursuite de l'ennemi public n°1. Nous, lecteurs savons où il se trouve puisque nous sommes en partie dans sa tête, et c'est pas beau à voir. Parfois, on tremble en se demandant si Hervé Jaouen n'a pas lui-même vécu le même genre d'hallucinations que Jean-Luc Gouézec pour les décrire si bien. Un suspense habile, maîtrisé et mené à un rythme rapide de bout en bout.
   
   Venons-en maintenant à l'écriture d'Hervé Jaouen. Vous avez pu vous rendre compte dans les extraits cités qu'il savait manier la langue. Il sait aussi en user pour décrire les paysages de la Bretagne, des monts d'Arrée : heureusement, ça repose entre deux hallucinations et pulsions meurtrières de Jean-Luc. Et puis, ce que j'aime chez cet auteur c'est aussi son talent pour brosser en quelques phrases un portrait bien senti. Quasiment aucun des intervenants dans ses histoires n'échappe à une description :
   
   "Isolda était devenue ce qu'elle était en naissant : une celtisante quintessenciée, jeune fille aux yeux gris-bleu et aux cheveux chatain foncé, pas très grande mais joliment briochée, de rondeurs et de carnation. Dès son premier cri, ses parents l'avaient langée dans le Gwenn ha Du -le drapeau breton- et jusqu'à son présent au moulin de Meil Gouspérou sa vie n'avait été qu'une remontée en ligne droite vers des sources que ses parents avaient dû quitter pour prendre l'ascenseur social." (p.195)
   

   Tous les personnages qu'ils soient tueurs, futures victimes ou témoins bénéficient d'une attention particulière de l'auteur et donc du lecteur, ce qui augmente encore la tension, car lorsqu'on connaît un peu mieux une probable future victime, on a moins envie qu'elle succombe des sévices d'un schizophrène.
   
   Encore un excellent bouquin de Hervé Jaouen qui va finir par avoir un vrai fan en ma personne. M. Jaouen, j'adore votre écriture, votre manière d'y mêler différents niveaux de langue de la plus châtiée à la plus vulgaire, d'y insérer des néologismes et aussi d'accoler des termes qu'on ne voit pas souvent ensemble. Tout ce que j'aime en littérature. Si en plus, il y a une histoire qui tient la route et en haleine, je suis au comble du bonheur.

critique par Yv




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