Lecture / Ecriture
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Le jeu des ombres de Louise Erdrich

Louise Erdrich
  Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse
  L'épouse antilope
  La malédiction des colombes
  La chorale des maîtres bouchers
  Ce qui a dévoré nos cœurs
  La consolation des grands espaces
  Le jeu des ombres
  La décapotable rouge
  Dans le silence du vent
  Femme nue jouant Chopin
  Le Pique-nique des orphelins

Karen Louise Erdrich est une écrivaine née en 1954 aux États-Unis, se rattachant au mouvement Native American Renaissance.

Le jeu des ombres - Louise Erdrich

Puissant
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   "L'idée de symétrie était si puissante que pendant de longues années je ne compris pas que la structure s'était gauchie."
   
   Un couple, lui, peintre, elle, son unique modèle, se délite. Le tout sous les yeux de leurs trois enfants. Ecrit ainsi, cela paraît trivial, voire pire. Sous la plume de Louise Erdrich cela devient un récit fascinant tant par la composition que par l'écriture, acérée et poétique à la fois. En effet, de prime abord Gil, Irene et leurs trois enfants constituent une famille modèle. Mais petit à petit, de petits indices, vus en particulier à travers des yeux enfantins, font prendre conscience de l'ampleur des dégâts et de la catastrophe imminente qui se profile.
   
   Tout est ambivalent dans ce récit, y compris le faux journal qu’Irène écrit à l'intention de son mari quand elle découvre que celui-ci a lu le vrai. Au lecteur de confronter les deux versions, y ajoutant le point de vue de Gil et celui du narrateur omniscient. Manipulations de part et d'autre, mais aussi complicité qui renaît contre la psychothérapeute que le couple va consulter, tout peut basculer dans la violence ou l'amour et tout peut être utilisé comme une arme: la peinture ou les mots.
   
   J'ai adoré chaque élément de ce roman de Louise Erdrich, le premier que je lis de cette auteure. L'attention portée aux détails qui pourraient paraître insignifiants mais sont tellement révélateurs. Ainsi l'attitude des chiens qui captent la tension de la famille et s'interposent pour mieux la gérer. Le fait que le lecteur voie sans cesse remise en question sa vision des principaux protagonistes, y compris dans la dernière partie, magistral retournement de situation. Mais aussi l'écriture, au plus près des sensations, des sentiments, une écriture qui fouille et appuie là où ça fait mal, cingle pour mieux s'adoucir. Un roman dans lequel on retrouve, mais sous un mode mineur l'un des principaux thèmes de Louise Erdrich: celui des Indiens d'Amérique, un retour aux sources qui permettra à certains personnages de trouver le chemin de la résilience. Une œuvre magistrale et dérangeante. Un vrai et beau coup de cœur!
   
   253 pages puissantes.
   
   Et zou, sur ma fameuse étagère (extensible) des indispensables!
   ↓

critique par Cathulu




* * *



Vraiment bon
Note :

   Irene se rend compte qu’avec Gil, ils sont allés trop loin. Elle découvre qu’il lit son journal intime. Commence un autre journal, dissimulé dans une banque, un bleu. En outre nous avons un récit objectif à la troisième personne, plus important que les deux autres.
   Dans le rouge, elle écrira exprès pour son mari, pour obtenir quelque chose de lui. Son départ. Elle va imaginer des rencontres avec des hommes, pour persuader Gil que ses enfants ne sont pas de lui.
   Dans le bleu, elle écrit qu’on lui a volé sa vie privée.
   Cela dure depuis que le couple s’est rencontré (environ quinze ans). Gil est peintre et il en a fait son modèle. Payée au début, puis consentante. Puis mariage et enfants.
   
   Irene et Gil développent une relation sadomasochiste. Elle pose pour lui, nue, dans des positions spéciales (en bête cruelle, en femme humiliée, perdant son sang menstruel, et d’autres situations peut-être encore plus «gores»). Pendant ces séances de pose, ils sont généralement saouls et le reste du temps, rarement sobres… Irene ne peut supporter de voir ces nus dans le catalogue, ces nus où elle est parfaitement reconnaissable. De plus, ils circulent sur Internet et Florian le fils aîné treize ans les a vus.
   
   Gil est devenu un peintre estimé. On dit qu’il a du talent, mais Irene l’a inspiré, et elle seule.
   Pour son art, aussi bien que pour la vie maritale, il dépend d’elle, ou plutôt du jeu qu'ils jouent. Elle ne peut se dissimuler qu’elle trouve encore plaisir à ce jeu. Qui se poursuit chez la conseillère conjugale, dont ils se paient la tête pour mieux consolider leur relation dangereuse.
   
   Les enfants font ce qu’ils peuvent. Riel la fille, imagine un cataclysme dont elle sauvera la famille. Elle partage avec sa mère des rêveries à propos de légendes Indiennes. Irene est indienne et travaille depuis dix ans au moins sur une thèse : il s’agit de George Catlin aventurer et peintre des Indiens, passionné surtout de la tribu Ojibwa dont elle est issue.
   
   Stoney le petit imite son père dans ce qu’il a de meilleur ( le talent pour dessiner, pas la perversité) . Et les chiens, les chiens aussi, tentent de protéger Irene et ses enfants.
   Irene trouve une amie et une sœur May ; elle est décidée à divorcer…
   La fin peut surprendre mais n'étonne pas.
   
   Un récit classique, bien écrit, sur un couple qui s’est détruit de façon violente ; d’autres le font à petit feu. Irene note qu'il ne faut pas croire en un moment fatidique qui fait tout basculer .
   Elle ne croit qu’en de petits moments qui s’acheminent vers la fin. C’est pourquoi, elle n’écrit pas d’histoires. De même une histoire qui est arrivée, tant qu’on ne la transforme pas en récit, n’existe pas vraiment… des débuts de réflexion intéressants sur l’écriture et la vie. Un roman psychologique, assez fin dans la description du huis-clos mortifère. Tous les personnages sont bons et l'auteur a le sens de l'intrigue.
   
   On aime entendre Florian poétiser sur les fractales. On aime l'énergie et les lecture de Riel. On assiste à Gil venu contempler le tableau de Rembrandt, Lucrèce agonisante. Ce récit fait signe à d'autres histoires malheureuses concernant le peintre et son modèle : Dorian Gray, ou encore le Portrait ovale d'Edgar Poe.
   
   L'ensemble est vraiment bon...
   ↓

critique par Jehanne




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Une construction d'une redoutable efficacité
Note :

   "Il y avait des jours où Irène et Gil, tellement épuisés par le combat, quittaient tout simplement leurs tranchées et s'enlaçaient au-dessus des têtes de leurs enfants. On criait "pouce". Toute la famille s'aimait d'amour tendre. Juste après la fête, il y eu une forte chute de neige et la famille passa une de ces merveilleuses soirées-là. Quelque part, des branches chargées de neige tombèrent sur des lignes électriques, privant de courant les maisons de ce secteur de la ville. Riel et Stoney, qui regardaient la télévision au sous-sol, remontèrent à l'aveuglette. L'écran d'ordinateur de Florian s'éteignit et il descendit en appelant ses parents. Gil sortait de la cuisine, Irène y entrait. Ils se heurtèrent en douceur et restèrent un instant dans les bras l'un de l'autre. Les chiens silencieux répartirent leur attention entre eux tous, les regroupant dans une pièce."
   
   Irène et Gil. Un couple au bord de l'implosion. Elle est écrivain, lui est peintre. Il a acquis une certaine notoriété en ne peignant qu'elle dans des poses impudiques, voire scabreuses. Ils ont trois enfants, Florian, Riel et Stoney, inquiets et malheureux du climat qui règne à la maison. Lorsque l'histoire commence, Irène vient de s'apercevoir que Gil lit son journal intime, un agenda rouge, en cachette,. Elle entame un nouveau journal, un carnet bleu, qu'elle dissimule dans un coffre. Et dans l'agenda rouge, elle écrit ce qui est susceptible de le mettre en colère et le poussera peut-être à accepter qu'elle le quitte.
   
   L'existence des deux journaux intimes n'est que le prétexte mis en avant pour décrire en profondeur ce qui se passe au sein du couple et de la famille. Les extraits des journaux d'Irène alternent avec une narration à la troisième personne qui ne s'éclairera qu'à la fin du livre. Comme toujours chez Louise Erdrich, la construction du roman est d'une redoutable efficacité. Et si l'origine amérindienne des personnages n'est pas primordiale, elle est tout de même présente et a son importance.
   
   J'ai pensé tout d'abord qu'Irène était en position d'infériorité vis-à-vis de Gil, mais j'ai vite révisé mon jugement. La manière dont elle le manipule à travers son faux journal est tout aussi perverse que la possessivité qu'il manifeste vis-à-vis d'elle. J'ai senti avec effarement monter une tension qui ne pouvait que mal se terminer. L'auteur nous donne le tournis, faisant passer Irène de l'espoir à la passivité, puis à nouveau à une certaine complicité avec Gil. On ne peut jamais être très sûre de la position qu'occupe chacun, ce qui rend le récit fascinant. Le point de vue de chaque enfant rend la situation encore plus poignante, ils souffrent et aimeraient trouver une porte de sortie.
   
   Je ne peux rien dire de la fin, si elle est assez inattendue, elle est somme toute logique au regard de tout ce qui a précédé.
   
   Une lecture magistrale.
    ↓

critique par Aifelle




* * *



La fin d'un monde
Note :

   La vie en couple peut se révéler un véritable enfer, un processus quasi inéluctable d’autodestruction. C’est ce que nous dit implacablement Louise Erdrich dans son dernier roman, celui qui est aussi le plus autobiographique. Car, comme ses personnages, Louise Erdrich vécut une longue relation passionnée et destructrice avec un peintre dont elle est désormais séparée. Louise Erdrich n’a par ailleurs jamais fait mystère de ses origines indiennes auxquelles elle porte la plus haute importance et qui tiennent une part essentielle dans son œuvre. Comme elle, ses personnages partagent ces racines et ces traditions au point d’en avoir fait un élément constitutif du couple qu’elle nous dépeint et de structurer profondément la façon de voir le monde, de se positionner face à lui et de penser la cellule familiale. Une grande part de ce qui se déroule sous nos yeux est influencée par une sorte de besoin presque inconscient d’utiliser son identité spécifique pour se faire accepter, voire s’imposer aux autres, comme une revanche à distance à prendre sur l’Histoire américaine. On aurait tort de négliger cet aspect des choses sous peine de ne pas décoder complètement cette spirale néfaste qui se met en branle dans toute la cellule familiale, enfants et parents compris.
   
   Voici des années que ce couple se côtoie. Ils se sont connus étudiants, se sont mariés et ont désormais trois enfants aussi géniaux et intrigants qu’eux. Lui est un peintre qui compte parmi les figures contemporaines américaines. Il forma sa réussite par une série de tableaux appelés "America" où sa femme, Gil, est représentée à l’infini comme une figure hypnotique, quasi compulsive dans tous les états y compris les plus crûs et les plus intimes. Elle, quand elle ne pose pas pour lui, élève leurs trois enfants et commence sans jamais aller au bout d’incessantes recherches sur des peintres mineurs spécialisés dans la représentation de la culture indienne du XIXème siècle.
   
   Lui croît l’aimer de tout son corps et de toute son âme alors qu’il n’ose pas s’avouer à lui-même qu’au fond, il n’en est plus vraiment amoureux. Il se réfugie dans sa peinture pour s’auto-persuader d’un amour inaltérable et compense ses réguliers accès de violence physique sur elle et les enfants en les abreuvant de cadeaux dont il aura également décidé qu’ils devront leur plaire par avance. Bref, un tyran domestique qui étouffe son entourage.
   
   Elle, de son côté, ne lui a jamais pardonné son comportement le jour où les tours du WTC se sont effondrées. Alors qu’elle souffrait le martyre pour son troisième accouchement, il conservait les yeux rivés sur le téléviseur à l’extérieur de la salle de travail pour venir commenter l’enfer, créant un climat de tension insoutenable.
   
   Mais, surtout, elle s’est mise à le détester depuis qu’elle a découvert qu’il lisait son carnet intime. Du coup, elle élabore un stratagème pour le pousser à quitter le domicile et à les libérer, elle et les enfants, d’une vie devenue insupportable et étouffante. Puisqu’il refuse d'accepter de ne plus l’aimer et de quitter le domicile conjugal alors qu’elle lui en fait la demande répétée, son plan est simple : tenir deux journaux intimes. L’un, qu’elle sait qu’il lira, où elle consignera des faits ou des pensées imaginaires n’ayant pour d’autre but que de le manipuler et le blesser pour le pousser à la faute. L’autre, le vrai qu’elle garde enfermé dans un coffre de banque, où elle note les observations des effets de son plan.
   
   Avec méticulosité et systématisme, Louise Erdrich démonte l’infernale mécanique d’un couple en train d’exploser. Manipulation et contre-manipulation sont à l’œuvre, prenant souvent les enfants en otage, les poussant eux-mêmes à imaginer des stratagèmes pour survivre à ce que la plus petite de la fratrie voit comme une fin du monde qui se profile.
   
   Il y a un côté presque obscène parce que suffoquant dans cette lente descente aux enfers vers les ombres de la pensée, vers les ombres d’un jeu mortel qui, une fois enclenché, deviendra non maîtrisable comme une réaction en chaîne dont on ignore les effets réels mais que rien, jamais, ne pourra plus arrêter. Il en résulte un livre superbe, génialement réalisé à réserver à un public adulte et averti tant il pourrait être destructeur sur les esprits les moins préparés.
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critique par Cetalir




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Manipulation et possession
Note :

   Auteure américaine, Louise Erdrich est une fervente représentante de la culture indienne et la figure emblématique de la Nature Americain Renaissance. Mouvement littéraire né dans les années 60 qui promeut la littérature amérindienne.
   
   Ses héros sont d'origine indienne et leur héritage culturel lourd à porter aujourd'hui en Amérique.
   
   Si le livre s'inspire de son histoire amoureuse tragique et de sa rupture avec l'écrivain Michael Dorris, Erdrich écrit ici une fiction universelle sur les ravages de la passion.
   
   C'est l'histoire d'un couple en fin de course au bord de tous les abîmes et face à cette folie, trois enfants observent cette guerre psychologique et souffrent également.
   
   Histoire d'une fin d'amour entre deux êtres fusionnels que l'art avait réunis. Dans un quotidien dévasté, l'art devient un moyen de survie et la chronique d'une mort annoncée.
   
   Irene découvre que Gil son mari lit son carnet intime (rouge). Elle décide alors de rédiger un nouveau carnet (bleu) et continue de noter sur le rouge ses pensées afin de manipuler son mari et l'inciter à la quitter.
   
   Manipulation et possession, amour et haine alternent tout au long de ce récit à trois voix. Celle d'Irene dans le carnet rouge, celle du carnet bleue et une troisième qui est au cœur même du drame qui se déroule et que le lecteur découvrira juste à la fin.
   
   Louise Erdrich analyse dans une écriture sèche et désespérée la dérive d'un couple qui se détruit par tous les moyens. Gil est trop possessif, trop violent et Irene l'a trop aimé et accepté trop de choses.
   
   La violence de l'histoire des Indiens à travers des artistes comme Catlin se mêle à celle des personnages, véritables écorchés vifs de l'amour.
   
   Un livre fort qui interroge sur l'importance de la culture et des origines, sur l'évolution de la passion amoureuse et son impact dans une vie familiale quand elle n'est plus maîtrisée.

critique par Marie de La page déchirée




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