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Sauver Mozart de Raphaël Jerusalmy

Raphaël Jerusalmy
  Sauver Mozart
  La confrérie des chasseurs de livres

Raphaël Jérusalmy est un écrivain français né en 1954 à Paris.

Sauver Mozart - Raphaël Jerusalmy

Mélomane über alles
Note :

   Voici un curieux roman imaginé par un écrivain au parcours multiforme. La biographie d’un auteur est-elle nécessaire à connaître pour apprécier son œuvre? Certes pas toujours, mais en l’occurrence, certains petits détails pourraient se révéler ici piquants…
   
   Juillet 1939 : Pensionnaire d’un sinistre sanatorium sur les hauteurs de Salzbourg, Otto Steiner entreprend de tenir son journal, sous une forme parfois minimaliste, à la fois pour se prouver à lui-même qu’il est encore vivant malgré la tuberculose qui l’affaiblit, et peut-être aussi pour assumer une part de provocation face à l’atmosphère de terreur délétère qui règne dans la ville livrée aux influences nazies depuis l’Anschluss un an plus tôt.
   
   D’entrée, Otto se montre sous son jour râleur et asocial: "J’ai horreur du vendredi. Filet de cabillaud et pommes de terre bouillies. Le fils du concierge est allé m’acheter deux cents grammes de cervelas. En catimini. Je festoie dans ma chambre."
   
   Le statut d’Otto est précaire cependant, entre la maladie qui ronge inexorablement ses poumons et amenuise ses forces, et les difficultés pécuniaires qui ne tardent pas à devenir préoccupantes. Alors, il lui reste la musique, sa passion, qui jusqu’alors lui permettait d’exercer son métier de critique musical. Son dernier ami fidèle, Hans, essaie de temps à autre de le faire travailler un peu. Dans l’atmosphère troublée de l’époque, s’opposer aux diktats demande bien du courage. Otto est témoin de la disparition d’un pensionnaire, juif notoire. Et nous découvrons que chacun ici cache de plus ou moins gros secrets. Otto doit se résigner à abandonner ses maigres privilèges: sa chambre et son gramophone. Il rejoint une chambrée où la promiscuité ajoute aux souffrances. Doté d’un farouche humour noir et d’une plume acerbe, il prend un plaisir cynique à noter les paradoxes et les injustices. Toutefois, plus la répression anti-juive devient prégnante, plus Otto sent renaître dans sa mémoire le souvenir de ses origines sémites, depuis le village originel de Silésie. Et quand son voisin de lit chantonne une vieille rengaine pour lutter contre l’étouffement, il identifie peu à peu la mélodie issue du folklore yiddish. Loin de dénoncer le bonhomme, il s’accoutume progressivement à cette ritournelle qui l’insupportait d’abord, lui le musicologue à l’oreille tellement raffinée!
   
   Survient alors l’occasion de participer à la poursuite de l’Histoire, la grande… Au cœur de l’hiver 1940, son ami Hans sollicite les services d’Otto pour préparer deux programmes particuliers. Le premier projet concerne l’organisation du festival d’été, le Festspiele de Salzbourg, normalement dédié aux œuvres du Maître musical local, Mozart. Or Otto comprend rapidement que ce festival doit d’abord et avant tout servir de propagande au génie du Reich, et le chamboulement du programme, le choix des interprètes et des chefs d’orchestre compromis avec le régime nazi, les pointilleuses remarques de la censure, sont autant d’alarmes qui concourent à énerver notre diariste atrabilaire.
   " J’ai l’impression de vendre mon âme. Et de trahir Mozart. Servir de nègre à Hans… Nègre? C’est l’expression consacrée. Négritude. Servitude.
   Nous sommes tous esclaves des mots." (Page 62)

   
   Le second événement se situe peu de temps après, en mars, dans une atmosphère très mystérieuse. Otto est contraint d’y remplacer Hans handicapé par une cheville cassée. Le voilà embarqué dans un voyage dont il ignore le but et la destination. Mais ô surprise, il réalise au dernier moment qu’il s’agit d’une rencontre secrète entre Mussolini et Hitler! Une magnifique impulsion le pousse à une tentative désespérée, et il détourne un cocktail suicidaire qu’il s’était concocté… Hélas, le poison manque son effet comme le relate Otto dans une première longue lettre à son fils réfugié en Palestine :
   " Je n’ai plus entendu que le claquement hâtif de ses talons. Je me suis imaginé les deux tyrans, là-bas, au bois du couloir, confortablement assis dans des fauteuils capitonnés de cuir. Bien au chaud(…) Le Duce se levant. " Encore un peu de café, mein Führer?" C’est en regardant une vitre de train, un paysage qui défile, un arbre qui s’éloigne que je voulais mourir. Ce poison dans la cafetière était à moi, et pour moi.
   Depuis avant-hier, je suis définitivement cloué devant le poste de TSF, sous le préau. Hitler n’est pas mort. Peut-être n’aime-t-il pas le café italien?" ( page 90)

   
   Les dernières forces d’Otto vont lui permettre de renouveler le serment qu’il s’est fait de ne pas permettre l’annexion de Mozart au programme honni. Comment? C’est là que réside toute la finesse du prochain attentat, plus élaboré, mais aussi radical dans l’esprit d’Otto.
   C’est aussi ce qui justifie de s’attacher à ce premier roman de Raphaël Jerusalmy, intellectuel formé à l’Ecole Normale, puis membre des services de renseignements israéliens, qui s’est ensuite consacré à diverses actions humanitaires pour ouvrir enfin une boutique de livres anciens. Je l’imagine très bien dans un antre délicieusement poussiéreux et odorant du cuir des reliures, vitupérant contre les excès des extrémistes qui ne manquent pas, à Tel-Aviv autant qu’ailleurs…
   
   Prix Emmanuel-Roblès du premier roman en 2013
    ↓

critique par Gouttesdo




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Dans les pas de l'Histoire
Note :

   Il est irascible, hargneux, vindicatif, agressif et même par moment franchement teigneux cet Otto Steiner, pas étonnant que ses amis soient si peu nombreux.
   
   Bon je vous le concède être enfermé dans un sanatorium sinistre à Salzbourg en 1939 n’a rien de très réjouissant, savoir son fils loin parti sans espoir de retour et avoir en plus les poumons pleins de trous n’a rien d’un sinécure c’est même un combat perdu d’avance.
   
   Il tient son journal, à la fois pour se donner du courage et puis parce que les journées sont interminables malgré les parties d’échecs.
   
   Et il râle pour tout : la nourriture "Vendredi 7 juillet 1939. J’ai horreur du vendredi, Filet de cabillaud et pommes de terre bouillies."
   
   Il est exaspéré par son voisin de chambre qui fredonne un vieille chanson yiddish dont il se moque "Sonate pour poumons à vent et gosier phtisique"
   
   Il est pourtant mal placé étant lui-même un tout petit peu juif!
   
   Même les événements extérieurs s’attirent des commentaires laconiques "Freud est mort hier. Euthanasie."
   
   Sa vie et sa passion à Otto Steiner c’est la musique, mais au sanatorium c’est impossible et lorsque des soucis financiers le font se séparer de son gramophone, il touche le fond, il ne lui reste que ces souvenirs
   "Je me souviens de centaines d’airs, des paroles de tous les grands opéras, en italien, en allemand, en français, des noms des maestros et des divas, des applaudissements. Ils résonnent dans ma tête. Ils me battent les tympans."

   
   Les nazis il les voit de loin, mais lorsque ceux-ci se mêlent du programme du festival, le fameux Festspiele, là c’est trop pour Otto
   "Faire du festival un vulgaire outil de propagande, un amusement troupier, c’est un comble. Prendre Mozart en otage. L’avilir ainsi. N’y a-t-il donc personne pour empêcher un tel outrage?"

   
   Le combat contre la médiocrité voilà ce qui va redonner de l’allant à notre malade. Et je ne vous en dirais pas plus ce serait dommage.
   
   Un petit bijou que ce court roman. Ciselé, juste ce qu’il faut d’humour noir, un rien macabre, parfois glaçant, mais le plus souvent cocasse.
   
   C’est très très réussi, un scénario parfait, des chausses trappes et des fourvoiements, une chute que l’on ne voit pas venir et qui est parfaite.
   
   Ce roman va prendre place juste à côté de "Inconnu à cette adresse" car il est de la même famille

critique par Dominique




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