Lecture / Ecriture
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L'intranquille de Gérard Garouste

Gérard Garouste
  L'intranquille

Gérard Garouste est un peintre et sculpteur français né en 1946.

L'intranquille - Gérard Garouste, Judith Perrignon

A quatre mains
Note :

   "Je suis le fils d'un salopard qui m'aimait. Mon père était un marchand de meubles qui récupéra les biens des Juifs déportés. Mot par mot, il m'a fallu démonter cette grande duperie que fut mon éducation. A vingt-huit ans, j'ai connu une première crise de délire, puis d'autres. Je fais des séjours réguliers en hôpital psychiatrique. Pas sûr que tout cela ait un rapport, mais l'enfance et la folie sont à mes trousses. Longtemps je n'ai été qu'une somme de questions. Aujourd'hui, j'ai soixante-trois ans, je ne suis pas un sage, je ne suis pas guéri, je suis peintre. Et je crois pouvoir transmettre ce que j'ai compris." (4e de couverture)
   
   Je connais un peu l’œuvre de Gérard Garouste, je sais qu'il a créé une association "la Source" qui s'occupe de jeunes en difficulté, que c'est un artiste reconnu internationalement et c'est tout. J'étais loin de me douter du parcours chaotique et douloureux qui fut le sien.
   
   Les problèmes ont commencé tôt avec son père, homme tyrannique et violent, capable de dîner avec un révolver sur la table ou de menacer de précipiter la famille dans le vide en voiture pour faire taire sa femme. Malheureux, le jeune Gérard ne trouve de répit que pendant les vacances en Bourgogne, chez un couple à qui il est confié, Casso et Eléo.
   "C'était un autre monde, figé dans le temps, où l'électricité était encore capricieuse. La lampe à pétrole était toujours sur la table, laissant filer une odeur d'essence que j'aime encore. Elle dessinait aux visages et aux fenêtres des ombres et des lumières. J'ai eu bien des frayeurs là-bas, mais la peur sous un arbre de Bourgogne n'a rien à voir avec celle qui me tenaillait sous le dernier réverbère avant la maison de mes parents. La peur m'ouvrait l'imagination, elle m'entraînait vers un conte mystérieux".
   
   Mais le temps des vacances est trop court, et Gérard demandera à partir en pension pour fuir le climat familial. Son père, lui offrant malgré tout le meilleur, le fait entrer dans une école privée, où ses copains s'appelleront Patrick Modiano et Jean-Michel Ribes. Il finira par se faire renvoyer et c'est dans l'école suivante qu'il rencontrera sa future femme, Elisabeth, celle qui le soutiendra, indéfectiblement. Lui dont le père est un antisémite avéré va épouser une femme juive, dont les ascendants polonais sont morts à Auschwitz.
    Il n'est bon en rien, sauf en dessin. Son père paie à nouveau des cours et c'est dans cette voie-là qu'il s'engagera.
   Mais le passé pèse d'un bon poids et à 28 ans, avant la naissance de son premier enfant, il fait sa première crise de délire, qui l'amènera à l'hôpital psychiatrique. De nombreuses autres crises suivront, l'empêchant de peindre sur de longues périodes.
   
   Cette forme d'autobiographie écrite en collaboration avec Judith Perrignon est d'une totale sincérité et la plupart du temps bouleversante. Gérard Garouste décrit sans fioritures ses crises de délire et les ravages qu'elles provoquent sur son entourage. Il évoque également son parcours de peintre, ses rencontres, ses premières expositions à New-York, organisées par un célèbre marchand d'art.
   
   C'est le parcours intérieur de l'homme qui est le plus intéressant, le contentieux jamais vraiment réglé avec son père, la voie qu'a tracée le fils en apprenant l'hébreu "J'ai trouvé au plus profond de moi, de ma honte, des choses que je pense universelles. J'ai démonté les textes et les catéchismes, j'ai voulu briser le moule qui a modelé et rendu passif notre regard, j'ai pris à bras le corps la religion, elle a envahi mes toiles, mes coups de folie qui bien souvent se sont terminés sur des parvis d'église ou de cathédrale. J'aurais pu l'ignorer, rejoindre les athées éclairés de ma génération, mais j'ai voulu prouver qu'elle se trompait, qu'elle avait fait des ravages dans la tête des hommes, à commencer par celle de mon père à qui j'aurais tant voulu parler."
   
   Il n'est pas possible de rendre compte de toute la richesse de ce court texte, il m'a beaucoup touchée et il est certain que je ne regarderai plus les toiles de Gérard Garouste avec le même œil.
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critique par Aifelle




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Epreuves et réussites d’une vie
Note :

    Ce livre est un témoignage qui m’a touchée par sa très grande sincérité mais aussi par son intelligence. Gérard Garouste est un des peintres français contemporains les plus célèbres. Après des débuts un peu incertains, il se fait connaître dans les années 80 en décorant la boîte de nuit Le Palace, ce qui fait immédiatement de lui un peintre à la mode. Des marchands d’art américains lancent sa carrière sur le plan international mais, assez vite, on lui reproche de ne pas fournir assez de tableaux – et pour cause : il connaît de fréquents accès de délire qui l’empêchent de peindre durant des périodes assez longues. Il est en effet maniaco-dépressif et ce livre ne cache rien de la violence de ses crises, de ses moments de sadisme dans ces cas-là... en particulier contre sa femme Elisabeth dont on ne peut qu’admirer la constance et le dévouement.
   
   
   Gérard Garouste est un peintre figuratif qui renoue avec la grande tradition de la peinture : il fabrique lui-même ses couleurs avec des recettes traditionnelles (pigments, huiles) et ses thèmes picturaux sont une sorte de dialogue avec les symboles et les récits bibliques. Il apprend même l’hébreu pour pouvoir lire les textes sacrés dans leur langue originelle, et consulte des rabbins pour l’éclairer sur telle ou telle interprétation d’un texte. Il a pensé se convertir au Judaïsme et célèbre plusieurs fêtes juives avec sa famille. Comment ne pas y voir la volonté d’un fils de réparer les erreurs d’un père antisémite?
   
   Je suis vraiment entrée de tout cœur dans ce beau récit, suivant avec beaucoup d’intérêt ce parcours chaotique, mais admirant aussi l’énergie de cet homme, sa combattivité et son absence de complaisance.
   
   J’ai regretté cependant que ce livre soit si court (moins de deux-cents pages) – on aimerait parfois plus de développements sur tel ou tel personnage, s’installer encore davantage dans ce récit de vie.
   
   
   Extrait page 125 :
   "Je vis dans un pays aux idées très arrêtées, accroché à son concept d’avant-garde. Je ne peux effectivement pas le représenter, je ne crois plus à ce mot, ni au mot "moderne" ou "original". C’est devenu une recette, on s’installe dans l’originalité, on est acheté à Beaubourg et on rentre dans la nouvelle académie du XXè siècle, où le discours fait l’œuvre.
   L’avant-garde au musée n’est plus une avant-garde! La provocation n’est plus une provocation si elle est à la mode! La France entretient pourtant cette idée comme une vieille mariée, parce qu’elle se flatte et se repent en même temps d’avoir abrité et méprisé les impressionnistes, une bande d’Indiens géniaux qui fréquentaient le même quartier, les mêmes cafés et s’échangeaient leurs toiles faute de les vendre. Comme toujours elle campe sur son histoire, et, d’une révolution pleine de sens, cent ans plus tôt, elle a fait un dogme."

critique par Etcetera




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