Lecture / Ecriture
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Une trop bruyante solitude de Bohumil Hrabal

Bohumil Hrabal
  Les noces dans la maison
  Tendre barbare
  Lettres à Doubenka
  Peurs totales suivi de Cassius dans l'émigration
  Les palabreurs
  Les souffrances du vieux Werther
  Les millions d’Arlequin
  Vends maison où je ne veux plus vivre
  Rencontres et visites
  La petite ville où le temps s’arrêta
  Trains étroitement surveillés
  Jarmilka - La machine atomique Perkeo - Entretien sur le Barrage de l’éternité
  La chevelure sacrifiée
  Une trop bruyante solitude
  Moi qui ai servi le roi d’Angleterre
  Cours de danse pour adultes et élèves avancés

AUTEUR DES MOIS D'OCTOBRE & NOVEMBRE 2012

Bohumil Hrabal est un écrivain tchèque né le 28 mars 1914 à Brno, en Moravie et décédé le 3 février 1997 à Prague.

Après une scolarité peu brillante puis des études de droit perturbées par la guerre, il obtient un diplôme mais n'exercera jamais dans ce domaine. Il exercera par contre beaucoup d'autres métiers plus... manuels (clerc de notaire, magasinier, télégraphiste, cheminot, ouvrier dans une aciérie à Kladno, employé d’un magasin de jouets, commis voyageur, figurant de théâtre, récupération de vieux papiers etc.) qui enrichiront l'univers de ses divers romans et nouvelles.

Il fréquente l'avant garde artistique pragoise et est très lié au poète Egon Bondy évoqué dans "La machine atomique Perkeo" et au sculpteur et artiste Vladimir Boudnik auquel il consacrera "Tendre barbare".

Il commence à publier en 1963 avec un assez bon succès mais après l'invasion soviétique il connaît des problèmes avec la censure (pour "grossièreté et pornographie", les dictatures quelles qu'elles soient se souciant toujours beaucoup de moralité), certains de ses ouvrages sont pilonnés, et c'est une période de samizdats.

La situation va s'aggravant au point qu'il ne parvient bientôt plus à se faire éditer (années 70). C'est pourtant une période pendant laquelle il écrit beaucoup. Les choses s'améliorent ensuite pour voir Hrabal à nouveau interdit de publication de 1982 à 1985. Malgré ces fluctuations et difficultés, Hrabal n'a jamais envisagé de quitter son pays.

Bohumil Hrabal meurt à Prague le 3 février 1997 en sautant ou en tombant de la fenêtre de l'hôpital de Bulovka où il est soigné. Certains disent qu'il s'est suicidé, d'autres qu'il est tombé en se penchant trop pour s'occuper de pigeons... faute de témoins ou de lettre d'adieu, nul ne peut trancher.

Une trop bruyante solitude - Bohumil Hrabal

Envoûtant!
Note :

   Titre original : Příliš hlučná samota, édition samizdat, 1977
   
   
   Envoûtant! C’est le premier qualificatif qui me vient à l’esprit à propos de cette «Trop bruyante solitude». Oui, envoûtant.
   
   A condition d’être capable de larguer les amarres et de se laisser entraîner dans ce monologue-fleuve, de plonger dans ce feu d’artifice de réflexions spirituelles, d’associations d’idées, bavardages, délires et anecdotes (croustillantes… nous sommes quand même chez Hrabal!), d’images, de sons et d’odeurs… et on finit par s’envoler sur le dos d’un cerf-volant vers un autre univers…
   Oui, il faut être sensible à cette prose. Je peux comprendre que certains se sentent rebutés, mais en ce qui me concerne, j’ai adoré ce livre!
   
   D’abord parce qu’il nous parle des livres, et ce sujet me touche infiniment. Car Hanta, le narrateur, ne survit que grâce à eux. Les mots, les idées, les personnages le sauvent, le préservent de la laideur et de la tristesse de son quotidien, de la solitude aussi…Seul, il l’est, certes, mais "pour pouvoir vivre dans une solitude peuplée de pensées", un "Don Quichotte de l’infini et de l’éternité".
   Les livres lui donnent une raison de vivre, une tâche qu’il accomplit tel Sisyphe : depuis 35 ans, il compresse du vieux papier dans une cave insalubre pour former des ballots qui sont ensuite transportés vers une usine de recyclage. Dans ce vieux papier, il trouve souvent des ouvrages qu’il s’obstine à mettre à l’abri de la destruction en les rapportant et les stockant chez lui. C’est ainsi qu’il en a accumulé et avalé plusieurs tonnes…
   "Lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool ; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle pulse cahin-caha jusqu’aux racines de mes veines, jusqu’aux radicelles de mes capillaires (…) Ainsi, bien malgré moi, je suis devenu sage (…) J’habite un ancien royaume où c’est depuis toujours l’usage et la folie de s’entasser patiemment dans la tête images et pensées porteuses de joies inexprimables et de douleurs plus fortes encore, je vis au milieu de gens prêts à donner jusqu’à leur vie pour un paquet d’idées bien ficelés."

   
   Des "paquets d’idées bien ficelés" : c’est à la lettre qu’il suit cette formule en déposant au cœur de chaque pile de papier une grande œuvre littéraire ou philosophique judicieusement sélectionnée avant de la compresser et de la décorer par-dessus le marché d’une reproduction d’un tableau de maître. Chaque ballot de vieux papier compressé porte ainsi sa signature, et il est le seul à savoir quelle "relique précieuse" il renferme. Il aime tellement cette activité qu’il rêve même de la poursuivre une fois la retraite venue en rachetant la presse pour pouvoir fabriquer de véritables œuvres d’art.
   
   Or, Hanta est rattrapé par la dure réalité productiviste des temps modernes. Les jeunes brigades socialistes insensibles à la valeur des livres travaillent bien plus vite que lui. Elles finissent par le remplacer, et il est affecté à un autre poste. Il refuse néanmoins de se laisser "chasser du paradis"
   
   Ceci pour l’histoire. Bien sûr, elle n’est pas aussi linéaire, mais entrecoupée par les "digressions" dont j’ai parlé plus haut, sorties tout droit du cerveau du narrateur et aussi désordonnées que lui. Tantôt crues ou grotesques, tantôt pétillantes, brillantes ou encore très poétiques, elles apportent à ce livre un charme auquel j’ai succombé. L’ensemble étant d’une grande richesse, il est toutefois vrai que l’on ne saisit pas forcément tous les tenants et aboutissants à la première lecture, mais c’est tant mieux, car on peut le lire et relire, et à chaque lecture trouver des liens que l’on n’avait pas encore établis.
   
   J’ai par ailleurs bien compris pourquoi ce livre n’était pas vraiment bien accueilli par la Tchécoslovaquie communiste. Je ne pense pas aux quelques coups de griffe contre le système, mais plutôt à l’idéal humaniste défendu ici par le narrateur et qui est mille lieux des théories collectivistes en vigueur à l’époque. Les grands philosophes occidentaux ont la part belle, l’individu et sa subjectivité se trouvent au premier plan, la nostalgie prend le lecteur à la gorge. Tout cela est bien loin de la littérature vantant les mérites du socialisme…
   
   Un livre que je vais garder à portée de main!
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critique par Alianna




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« Les cieux ne sont pas humains »
Note :

   Joliment agrémentée d'un prologue et d'une quatrième de couverture qui divulguent absolument tout de l'histoire jusqu'au point final, mon édition a tendance à dater un peu. J'ignore si l'édition sortie en poche en 2007 présente le même défaut, mais méfiez-vous quand même. On ne sait jamais.
   
   Une fois cette précaution prise, vous découvrirez un petit chef-d’œuvre dont vous vous lécherez les babines.
   
   Depuis 35 ans, Hanta, sorte de brute sans méchanceté mais au cerveau épais, est chargé du pilon. Une grosse presse hydraulique installée dans un sous-sol. On y balance par bennes entières des livres qui ne seront pas vendus, faute d’acheteurs ou pour des raisons politiques.
    "Je ne suis guère plus qu’un tendre boucher"
   Hanta ne se préoccupe guère des motifs qui ont amené les livres à sa presse, lui, ce qu’il aime, c’est bien faire son travail : de jolis cubes, bien réguliers, décorés d’une belle feuille illustrée qu’il place soigneusement en extérieur, et munis d’un cœur. Car oui, ces cubes de papier ont un cœur, Hanta le leur fabrique en plaçant soigneusement au centre de chacun d’eux un livre remarquable (et parfois aussi une poignée de souris). Il y a aussi des livres qu’il rapporte chez lui, transformant son très humble logis en un endroit dangereux où des avalanches le menacent, mais il estime que cela en vaut le risque.
   
   A choisir ces illustrations, ces livres, à les lire pour faire son choix etc., il perd beaucoup de temps et son rendement en cubes de papier ne satisfait guère sa hiérarchie. Hanta craint plus que tout ces réprimandes d’autant que cette cave et ce travail sont toute sa vie. Pour se consoler il boit pas mal, parfois avec des amis comme lui à la dérive. Il y a en particulier ses amis égoutiers qui sont d’anciens universitaires avec lesquels il parle de Goethe ou de Hegel, et de la sociologie des rats. On comprend qu’il y a beaucoup de gens bardés de diplômes dans ces emplois du bas de l’échelle. Mais on n’en dit pas plus, tout comme on ne s’était pas appesanti sur les raisons qui amenaient les livres au pilon. Hanta lui, qui use d’un vocabulaire étendu, qui sait choisir les livres, cite à bon escient tous les philosophes et passe du temps à soupeser leurs théories, se dit "Instruit malgré moi". Des hallucinations lui font même rencontrer Schopenhauer, Jésus ou Lao Tseu. Peut-être qu’il n’a pas ce cerveau épais que je vous annonçais au début… Pourtant, crasseux comme pas possible, "Si je prenais un bain, j’en tomberais malade, je dois y aller tout doucement avec l’hygiène", mal coordonné, baveux, terré dans son terrier, il affiche tous les signes d’une débilité légère. Le lecteur jugera.
   
   Dans 5 ans il sera à la retraite et il a prévu d’emporter sa presse, mais le service se modernise vite et Hanta convient de moins en moins à ce qu’on attend de lui. Ce vieux semi-clochard alcoolique est talonné par de jeunes ouvriers très propres et des machine automatisées et rapides…
   
   L’écriture est superbe et le style volontiers humoristique, humour noir ne répugnant pas à la scatologie. Le ton est donné, c’est à la Rabelais ou à la Ubu que Hrabal va mener sa mission, au grand plaisir du lecteur.
    Le pilon, Hrabal lui, le connut dès la sortie de l’imprimerie pour certains de ses livres qui n’atteignirent jamais les rayons des librairies. D’autres dont celui-ci, parurent amputés ou modifiés. C’étaient les années 60 et suivantes… on ne publiait pas ce qu’on voulait en Tchécoslovaquie et des universitaires étaient égoutiers.
    Les éditions françaises fournissent le texte intégral normalement.
   
   
   Extrait
   
   "Ainsi étranger, aliéné à moi-même, je m'en reviens chez moi en silence, plongé dans une méditation profonde, je marche dans la rue, perdu dans le flot de livre que j'ai trouvé ce jour-là et que j'emporte dans mon cartable, j'évite les tramways, les autos, les piétons, je passe au vert sans m'en rendre compte, sans heurter les passants ou les réverbères, j'avance empestant la bière et la crasse, mais je souris car j'ai dans mon cartable des livres dont j'attends ce soir-même qu'ils me révèlent sur moi ce que j'ignore encore."

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critique par Sibylline




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Jus de mots écrasés
Note :

   Ces mots, ces phrases juteuses sont extraites de la presse à papiers dont s’occupe le narrateur-ouvrier Hanta. Travaillant dans le recyclage de papiers, notre héros pilonne toutes sortes de papiers mais également des ouvrages censurées. Livres interdits dont il fait son miel et sa culture. C’est toute sa vie ainsi qu’il nous le répète inlassablement à chaque début de chapitre que de s’occuper de mettre en route cet outil de destruction et en même temps d’en tirer le sel de sa vie.
   
   Des livres qui ne lui seraient pas à priori destinés au vu de sa condition d’ouvrier sont sauvés par ce personnage tourmenté. Entassés symboliquement au-dessus de son lit baldaquin, ils menacent de le tuer par écrasement. Et même quand ils ne sont pas récupérés par manque de place ou par impossibilité, ils servent à nourrir un tas d’autres papiers de leur noblesse. Monsieur Hanta fait même de ses cubes de papiers prêts au recyclage des œuvres d’arts couverts de reproductions d’artistes interdits.
   
   Dans ce monde moitié fantasmé, moitié rêvé par un héros fatigué de la pression totalitaire de son pays (représenté par son chef direct), l’ouvrier survit et nous crie son dégoût des hommes et sa solitude.
   Le ton est triste comme un régime communiste au souffle court.
   "Les cieux ne sont pas humains, et moi, à cette époque, je l’étais encore… La guerre terminée, comme elle ne revenait pas, je brûlai dans la cour le cerf-volant, sa ficelle et sa longue queue ornée de papillotes par cette petite Tsigane dont j’avais oublié le nom." P 76

   
   Condensé allégorique, la presse ne représente-t-elle pas le système totalitaire broyeur de vies (des souris, du papier ensanglanté de boucherie… des humanités écrasées…)? Celui qui détruit, oppresse les hommes.
   
   Une autre allégorie : celle des rats, incapables de s’entendre, toujours divisés pour une raison ou une autre, ne sont-ils pas l’image de ce que pense Hrabal des hommes et de leur propension à se déchirer, dans un cycle sans fin?
   Et plein d’autres jus de mots encore.
   
   Voilà un texte plein de mystères et de difficultés, un texte qui se devait de passer la censure et qui fut d’abord échangé sous le manteau. Un texte désespéré parlant des hommes et de leur besoin de pouvoirs, des hommes et de leurs inconscientes lâchetés… C’est court et d’un style saccadé, tourbillonnant, tantôt enivrant, tantôt écœurant… Un texte à lire plusieurs fois.
   
   "… je pense que le corps humain est un sablier, ce qui est en bas est en haut, et vice-versa, deux triangles communicants…" P 113

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critique par OB1




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Livres, un contrepied à la censure?
Note :

   "Une trop bruyante solitude" serait apparu pour la première fois en Tchécoslovaquie, à Prague, en 1976, sous forme de publication clandestine. A cette époque, où le soi-disant "communisme" n’a pas marqué vraiment positivement les esprits, Bohunil Hrabal a déjà été confronté à la censure. Deux de ses livres ont été "pilonnés". "Une trop bruyante solitude" serait-il un... clin d’œil (?), une référence complètement masquée à cette censure?
   
   L’histoire proprement dite me semble totalement accessoire puisque celle d’un pauvre hère, qui a déjà passé 35 ans de sa vie à réaliser, au fond d’une cave pourrie et sordide, des balles pressées de vieux papiers. Vieux papiers de toutes sortes ; alimentaires, emballages... et livres aussi. Et ce sont des livres dont il est question puisque notre héros a mis à profit ces 35 années à feuilleter de ci, de là, à grappiller aux pages des plus beaux livres condamnés au pilonnage pour recyclage.
   
   "Pendant trente-cinq ans j’ai pressé du vieux papier et, si j’avais encore à choisir, je ne voudrais rien faire d’autre. Pourtant, une fois tous les trois mois, ma fonction changeait pour moi d’aspect, ma cave me dégoûtait, les plaintes et les remarques de mon chef me sonnaient dans la tête, hurlaient dans mes oreilles comme braillées par un ampli, mon cavement me semblait repoussant comme l’enfer, la montagne qui bouchait complètement la cour, avec son papier humide et moisi, se mettait si bien à fermenter que l’odeur du fumier était suave à côté, dans les profondeurs de mon souterrain un marécage se putréfiait, de petites bulles remontaient à la surface comme des feux follets au-dessus d’une souche pourrissant dans la vase d’une fosse infecte."

   
   L’histoire, on le voit, est des plus minces et seule l’idée qu’il s’agit d’une allégorie vis-à-vis de la censure donne du crédit à ce roman.
   Car notre héros n’est pas une machine et, régulièrement, fait une pause pour sauver un livre, le mettre de côté, en lire une page... tout ceci évidemment au détriment du rendement et rendant donc dingue son chef.
   
   Il est question également d’une jeune tzigane, dont il ne connût pas le nom et qui fut son amour éphémère de jeunesse, amour disparu lors des rafles nazies pendant la guerre. Si l’on part du raisonnement que l’histoire a à voir avec la censure, l’affaire de la petite tzigane a elle aussi à voir avec... la discrimination?
   
   C’est traité sur un mode... épique (?), grandiloquent, et pourtant très réaliste.
   
   Ah oui, une autre allégorie encore : les rats dont deux populations se combattent dans les égouts sous sa cave. Se combattent pour la domination du monde. Avec l’amère réflexion que, lorsqu’une des deux populations l’aura emporté, elle se rescindera en deux camps "pour que dans la lutte reprenne le mouvement vital".
   
   Peut-être placé dans son contexte et confronté au danger qu’il pouvait potentiellement représenter ce roman m’aurait davantage passionné? Là, je dois reconnaître que cette histoire de vieux livres pilonnés m’a laissé dubitatif.
    ↓

critique par Tistou




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Le destructeur de livres
Note :

   Hanta travaille aux commandes d'un compacteur de déchets depuis trente-cinq ans. Il réduit en pâte des livres, des journaux et des magazines dans les caves d’une usine de papier. De temps en temps, il aperçoit un livre rare qu’il conserve pour lui-même. Sa maison est remplie de livres. Il craint d’ailleurs mourir par écrasement – sous une des montagnes de livres empilés autour de son lit et de la toilette -, ou bien devenir fou en raison de l'énorme quantité de mots piégés à l'intérieur de son crâne.
   
   Tout en travaillant, Hanta se souvient, car ses souvenirs sont les seuls trésors qu’il possède. Que ce soit ses lectures de Hegel, Lao Tseu ou Schopenhauer. Aussi les événements de sa vie comme son amour d’une jeune tsigane qui disparaît un jour pour mourir dans un camp de concentration nazi.
   
   Ce n’est évidemment pas un témoignage joyeux puisqu’il le fond du récit porte sur l’impuissance et sur l’insignifiance de l’humain trop souvent broyé par des machines et des systèmes qui dérapent et oublient la nature même de leurs existences.
   
   Le roman prend toute sa force dans le contexte oppressif du socialisme de l’époque. Il est plutôt ironique qu’un roman dénonçant la censure ait été victime exactement de ce sort. Depuis la chute du rideau de fer, il est maintenant accessible à tous. Ceci confirme que la parole des poètes et des artistes est toujours plus forte que celle des hommes politiques.
   
   Et c’est tant mieux.
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critique par Benjamin Aaro




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Des souris dans le papier
Note :

   "Une trop bruyante solitude", comme "Elise ou la vraie vie", confronte le lecteur au monde du travail au travers d’un emploi des plus pénibles et des moins gratifiants. Hanta, depuis trente cinq ans, presse du papier dans une cave du centre de Prague. Le papier de toute sorte s’entasse dans cette cave insalubre, depuis les livres interdits à la vente par les autorités jusqu’aux papiers dégoulinant de sang des emballages de boucherie. Dans ce qui se transforme en magma dans les profondeurs de la cave, sous l’effet de l’humidité et de la chaleur, des souris ont élu domicile et les rebuts de la boucherie contiennent des essaims de mouches qui prolifèrent et bourdonnent aux oreilles de Hanta à chaque arrivage. Hanta entasse les papiers et les pousse à la pelle en paquets sur le plateau de sa presse mécanique. Puis il déclenche le moteur qui actionne la compression du papier tout en écrasant les souris réfugiées dans ses interstices. Ce massacre des innocentes souris le met mal à l’aise, mais il ne peut l’empêcher. Un jour, une souris se jette contre lui à plusieurs reprises avant de le regarder dans les yeux puis de se placer délibérément en situation d’être compressée : Hanta en est tout ému. Cet épisode rappelle les relations de Kafka avec les souris à Zürau.
   
   La chaleur de la cave fait transpirer Hanta, qui subit également le bruit insupportable de la presse. Hanta est donc contraint d’effectuer de nombreuses pauses qu’il met à profit pour aller au café s’approvisionner en bière dans une grande cruche contenant quatre verres d’un demi-litre. Son chef le harcèle pour qu’il travaille plus et boive moins mais rien n’y fait. Il lui reproche ses sorties, sa saleté, son ivrognerie et son manque de productivité, mais Hanta, imperturbable, continue son activité selon son propre rythme. S’il a choisi ce métier, c’est pour pouvoir sauver du pilon certains des ouvrages retirés de la vente par une censure absurde, les emporter dans sa chambre où il les entasse sur un baldaquin de planches construit au-dessus de son lit. Il choisit les joyaux qui ont une belle reliure en cuir, avec une préférence pour la poésie de Goethe ou de Heine, la philosophie allemande ou les existentialistes français.
   
   Grâce à ces trésors sauvés de la destruction, Hanta s’est instruit malgré lui. Cela lui permet au milieu de son enfer de méditer les concepts des philosophes et de prendre parti pour Schopenhauer, "contre ce salaud de Hegel", ou de théoriser sa propre activité en appelant à la rescousse Sartre et Camus, dont le mythe de Sisyphe lui semble tellement proche de sa condition. Il pousse le luxe jusqu’à choisir un bel ouvrage pour décorer chaque paquet de papier destiné à la presse et, dans ses moments de méditation où il fait abstraction de sa situation matérielle, il retrouve les visions de son ancienne petite amie qui revenait des toilettes avec le bout de ses nattes recouvert de merde – dans une veine scatologique - , ou de Jésus Christ et Lao Tseu qui se rencontrent dans une querelle théologique d’où Jésus ne ressort pas vainqueur. Les visites de deux jeunes filles Tsiganes l’amènent à se rappeler son amoureuse Tsigane de la Seconde Guerre Mondiale, qui fut arrêtée et déportée vers les camps de la mort par les Nazis. Toutes ces évocations, comme l’amour des livres, montrent la profonde humanité de Hanta, ainsi que son inaptitude à se conformer à une norme stéréotypée. Rêveur, ivrogne, hâbleur, il est forcément mal vu par les autorités dans un système autoritaire comme une entreprise d’État d’un régime socialiste. Son refus de l’évolution se manifeste lors d’une visite d’une nouvelle usine de pilonnage automatisée et aseptisée : cela marque son renoncement définitif à sa profession.
   
   Certains commentateurs ont vu dans ce court roman une fable destinée à exprimer le rejet du système totalitaire : cette interprétation me semble relever d’un contresens. Il y a beaucoup de malentendus dans la vision que les Européens de l’ouest conservent des "démocraties populaires" : la critique du système en place y était très répandue, mais la grande majorité, peu politisée, critiquait plus, surtout par des plaisanteries, les travers de la vie quotidienne, dont la mauvaise organisation du travail et le poids de la hiérarchie, que la terreur du système global. Des mouvements comme la Charte 1977 étaient très minoritaires. Quant à Hrabal, certainement hostile aux absurdités du régime, son inspiration, dans la quasi-totalité de ses romans, provenait de son vécu : il décrivait dans "Une trop bruyante solitude" une situation qu’il avait expérimentée, comme en témoigne son autobiographie "Les noces dans la maison". C’est donc bien un roman consacré en premier lieu au travail et écrit avec réalisme qui nous est livré, quels que soient l’humour, l’extravagance et la faconde de l’auteur. A cet égard d’ailleurs, la traduction m’a paru un peu trop contrainte : un soupçon de laisser aller eût été plus proche de l’état d’esprit de Hrabal.
    ↓

critique par Jean Prévost




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Scato, c'est trop
Note :

   Ce roman tchèque, qui date de 1976,est une œuvre importante de la littérature dissidente par rapport au communisme, et dénonce la destruction de la culture organisée par le régime socialiste tchèque des années 70.
   
    J’ai été amenée à me procurer ce livre grâce à une discussion avec Sibylline, du site Lecture/Ecriture, à la suite de mon article très négatif sur Le liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent : elle m’a en effet conseillé de lire Une trop bruyante solitude – qui a visiblement beaucoup inspiré l’écrivain français – en me disant que le livre de Hrabal se situait à "un tout autre niveau", ce que je peux confirmer ici.
   
    Le résumé que je pourrais faire d’"une trop bruyante solitude" ressemble comme deux gouttes d’eau à celui que j’avais fait du "liseur du 6h27" : Hanta est un employé au pilon : il est payé pour détruire les livres. Il est seul face à la monstrueuse machine qui broie même les rats et les souris, mais doit quand même faire face aux récriminations d’un chef hargneux qui trouve qu’il ne travaille pas assez vite. Comme le héros de Didierlaurent, il cherche à sauver une partie des livres qu’il est payé pour détruire.
   
    Mais les différences entre les deux ouvrages sont significatives et intéressantes :
   
    Le héros de Didierlaurent détruisait des livres parce qu’ils étaient invendus (et donc, souvent, mauvais) alors que le héros de Hrabal détruit des livres qui ont été censurés par le régime politique communiste, et le plus souvent des classiques de la philosophie (et donc, le plus souvent, des chefs d’œuvre ou en tout cas des livres intéressants), ce qui fait bien sûr tout l’intérêt pour Hanta d’essayer de sauver ces livres, et donne de très belles pages sur la puissance et l’universalité de la littérature. Alors que, dans le "Liseur du 6h27", on ne voyait pas bien l’intérêt pour le héros de sauver quelques pages de mauvais livres.
   
    Une autre différence entre les deux romans : Hanta cache les livres qu’il sauve au dessus de son lit et, littéralement envahi par eux, craint de se faire écraser par une éventuelle chute de ce lourd butin – ce qui est une assez belle image. Chez Didierlaurent, le héros se contente de lire les pages qu’il sauve de la broyeuse tous les matins dans le RER – sans qu’il y ait vraiment d’impact sur sa propre vie, ou en tout cas ça ne prend pas les proportions d’"Une trop bruyante solitude".
   
    La scatologie – très présente dans les deux ouvrages – m’a, je dois le dire, franchement rebutée de la même manière dans les deux cas, même si celle de Didierlaurent est un peu plus édulcorée puisqu’il essaye de la faire passer avec de l’humour, alors que celle de Hrabal est plus sérieuse, plus cruelle, et fait une plus forte et plus durable impression sur le lecteur. Néanmoins, ce n’est vraiment pas quelque chose qui m’a plu.
   
    Différence notable : Le livre de Hrabal ne comporte pas d’histoire d’amour romantique, et il finit très mal. Tandis que, chez Didierlaurent, tout finit bien, par une histoire d’amour un peu cousue de fil blanc, à laquelle on ne croit pas vraiment.
   
   J’ai pris un certain plaisir à lire le livre de Hrabal, que j’ai trouvé bien écrit, doté d’une histoire assez puissante, avec même des côtés oniriques qui emportent le lecteur vers des éléments symboliques intéressants et dérangeants.
   
    Je me serais simplement bien passée des chapitres scatologiques...

critique par Etcetera




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