Lecture / Ecriture
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Illusions perdues de Honoré de Balzac

Honoré de Balzac
  La peau de chagrin
  la fille aux yeux d'or
  Le colonel Chabert
  L'interdiction
  La messe de l’athée
  Le contrat de mariage
  Une ténèbreuse affaire
  Le lys dans la vallée
  Mémoires de deux jeunes mariées
  Illusions perdues
  Le Chef-d’œuvre inconnu
  Philosophie de la vie conjugale
  Louis Lambert
  Séraphîta
  Béatrix
  Splendeurs et misères des courtisanes
  La Grande Bretèche
  La Recherche de l'Absolu
  Eugénie Grandet
  Le curé de village
  La duchesse de Langeais
  Le médecin de campagne
  La Rabouilleuse
  La Grenardière
  L’auberge rouge
  La Cousine Bette
  Adieu
  Le bal de Sceaux

Honoré de Balzac est un écrivain français né en 1799 et mort en 1850. Très prolifique, il a publié 91 romans et nouvelles de 1829 à 1852 et laissé une cinquantaine d'œuvres non achevées.


* Voir la fiche "Du roman considéré comme un des beaux-arts".

Illusions perdues - Honoré de Balzac

Cervelle mâchée
Note :

   Balzac n’a rien d’un réaliste, et le nigaud, dont j’ai oublié le nom, qui a préfacé mon édition des "Illusions perdues", aveuglé par les assertions de certains calibreurs sans scrupules, gâche le roman avant même son commencement. Tout, chez Balzac, n’est que mouvement romantique, hypertendu et sans cesse en quête d’un sens supérieur, d’une spiritualité émergeante dans un charnier bourgeois à s’en rompre les veines tant il matérialise ; même les pages les plus rêches d’"Illusions perdues", celles qui parlent de procédures judiciaires, débordent de style ample et furieux, sont comme par enchantement fusillées de formules, opposant au certain vérisme de l’intrigue une fluidité et une superbe de style, jamais calfeutrées dans les carcans du documentaire. Et si Balzac tamponne "All is true" au "Père Goriot", si l’on peut appliquer la formule à "la Comédie Humaine", s’il passe son temps à "concurrencer" le réel, c’est justement par obsession de l’imaginaire, par souffle romantique ; le réel est l’argument de style de Balzac ; ce n’est ni son absolu ni sa finalité. D’où l’impropriété du terme "réalisme", qui supposerait une adéquation entre imaginaire et réalité virtuelle : Balzac, en créant l’illusion du réel, dégonde en maître l’idée que l’on se fait du réel puisqu’il parjure celui-ci au nom de la poésie et de la littérature (voir la fin du sublime roman "La Duchesse de Langeais", après la mort de celle-ci : "Attachons un boulet à chacun de ses pieds, jetons-la dans la mer, et n’y pense plus que comme nous pensons à un livre lu pendant notre enfance. — Oui, dit Montriveau, car ce n’est plus qu’un poème."), contrairement aux prétentions de Zola dont le procédé fut d’inverser la tendance : mettre les lettres dans une position de soumission absolue au réel.
   
    "Illusions perdues", considéré par beaucoup comme le "modèle réaliste", est en fait la manifestation suprême du poétique balzacien ; les éléments de réel qui se trouvent dans ces pages sont des défauts! En effet, le livre souffre de coutures flagrantes, notamment lors des longues digressions judiciaires, d’un ennui cathartique ; mais ce n’est rien! Le reste est stellaire. Le souffle subjugue ; dès le moment où Lucien de Rubempré, héros lesté à Paris par une maîtresse aristocrate, tente de conquérir le monde journalistique, les pages semblent se rétrécir ; on en compte des dizaines et des dizaines, Lucien s’y débat, bouge, survole, nage, s’ébroue dans le milieu, si bien qu’elles ont l’air d’avoir été écrites d’une respiration. J’ai lu "Illusions perdues", 700 pages, en une semaine, et il y a de quoi avoir la cervelle mâchée.
   
    L’amour démesuré que j’ai pour les derniers instants de ce roman (on dit "d’apprentissage", disons plutôt "de désenchantement", voire "de dénaturation"), le mystère total créé comme un nouveau cadre à la destinée de ce héros féroce mais fébrile, me le font classer parmi les plus grands du romancier. Tout est ennuagé d’énigmes, loin, très loin des formes communes de réalisme. La réflexion est pure, abstraite ; la vastitude intellectuelle et l’ambition aboutie sidèrent le lecteur contemporain habitué au dilettantisme et aux frivolités jubilatoires. Certains personnages du roman en sortent purement figuratifs, non souillés, comme des tableaux de fond hantant l’espace romanesque (D’Arthez). Enfin, le motif le mieux traité, celui qui noue l’intrigue et ne la dénouera jamais, est celui de l’écriture, de l’œuvre, de l’art et du talent, regroupés en un seul homme, Lucien ; les deux livres (le recueil "Les Marguerites" et le roman "L’archer de Charles IX") qu’il cherche à faire éditer, tout au long du roman, avec la même pugnacité mais toujours, toujours en vain, sont les faces fantomatiques, les vestiges inanimés d’une Poésie perdue, condamnée à forniquer avec sa sœur pauvre (le journalisme) et à y laisser ses beautés. Là où tout est question d’argent, d’ascension sociale, de succès et d’intrigues politiciennes, la littérature se voit soit pillée soit mise au ban. David, meilleur ami et beau-frère malheureux de Lucien l’ambitieux, devient la victime expiatoire du désastre continu qu’est la quête de la gloire littéraire. Quelque chose de virtuose, là, dans ces pages empilées, nous fait croire que Balzac mérite bien plus que certaines étiquettes.

critique par Jean Belmontet




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