Lecture / Ecriture
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Anno Dracula de Kim Newman

Kim Newman
  Anno Dracula
  Moriarty

Kim Newman est un auteur britannique né en 1959.

Anno Dracula - Kim Newman

Ma vieille addiction
Note :

   J'avais remarqué la série de Kim Newman débutant par Anno Dracula. Datant du début des années 1990, cette série mettait les vampires à l'honneur bien avant la déferlante de best-sellers sur le sujet mais, en dépit de la qualité de cette œuvre, les trois romans de Kim Newman étaient épuisés quand je m'y suis intéressée. Aujourd'hui le premier opus, Anno Dracula, est réédité par les éditions Bragelonne, et je ne peux que vous recommander de vous ruer chez un bon libraire pour vous le procurer sans plus attendre. Pas la peine de lire ma modeste chronique, dévorez ce roman!
   
   J'ai un attachement particulier pour la littérature vampirique (j'en ai déjà parlé un peu par ici). Petite puis jeune adolescente j'ai été marquée par quelques textes, comme "Je m'appelle Dracula" (merci M. Cohen) et à l'adolescence, l'envoûtant "Entretien avec un Vampire" lu et relu – quel dommage qu'Anne Rice ait bien changé! Il y a maintenant quelques années, j'ai eu la chance de tomber sur un excellent professeur ayant eu l'idée géniale de proposer un cours en anglais sur les vampires dans la littérature et au cinéma. J'ai découvert avec bonheur de nombreux classiques, rédigé avec un enthousiasme juvénile touchant des essais dont un portant sur les femmes dans la littérature vampirique du XIXe (comme quoi, les Victoriens et moi, c'est une longue histoire). Hormis les lectures obligatoires, j'ai fait quelques découvertes très sympathiques et échangé avec mon professeur devenu un ami ; depuis j'associe toujours mes lectures vampiriques à cette période exaltante et aux discussions passionnantes sur le sujet. J'en garde aussi de la nostalgie pour une certaine approche du mythe du vampire. J'ai toujours eu un faible pour la version romantique du dandy vampire (sans doute une trace de mes lectures d'Anne Rice, qui connaissait ses classiques et savait s'en inspirer) mais je suis surtout fascinée par le fait que ce sujet soit abordé de multiples façons, avec certaines constantes (le pieu, la lumière, l’ail qui reviennent souvent) mais des variations intéressantes ; beaucoup d’œuvres ou de navets utilisent le vampire de façon très symbolique (à commencer par la sexualité inhérente au personnage). Quoi qu'il en soit, le mythe du vampire est d'une richesse toute particulière à mes yeux et je regrette de ne pas trouver facilement de textes avec un réel niveau d'exigence depuis la multiplication des romans apparus avec l'arrivée de Twilight. Et lorsque dans la jungle des récits peu ambitieux un livre tel qu'"Anno Dracula" est réédité, le mérite de la maison d'édition mérite vraiment d'être souligné.
   
   Anno Dracula avait d'ailleurs tout pour me plaire puisque l'action se situe en 1888 sous le règne de Victoria. Pour les amateurs de l'époque, l'année sera forcément familière puisqu'il s'agit de l'époque des meurtres de Jack l'Eventreur. Kim Newman utilise ainsi les faits divers sordides de l'époque pour reconstruire à sa manière le "mythe" Jack the Ripper tout en offrant à Bram Stoker une suite d'un genre très particulier à son roman Dracula.
   
   Quelques mots sur le contexte : la reine s'est remise de la mort du prince Albert et a eu la bien mauvaise idée d'épouser le comte Dracula, que Van Helsing n'est pas parvenu à tuer (avec une lucidité certaine Newman a décidé que Van Helsing ne pouvait pas lutter contre le terrible Karpathe, ainsi sa tête est fichée dans un pieu devant le palais depuis la montée en puissance de Dracula). Même s'il n'est que le prince consort, Dracula a désormais les rennes du pouvoir et fait appliquer sa loi dans les rues de Londres qui deviennent de plus en plus sordides en raison de l'application de décrets moyenâgeux (par exemple ceux consistant à lutter contre l'homosexualité en tirant les "invertis" d'un bordel pour les empaler en plein cœur de la ville au beau milieu de la nuit). La terrifiante garde Karpathe patrouille et terrorise les habitants, les assassinats sont tolérés, la justice expéditive.
   
   Les vampires pouvant vivre désormais librement, sans se cacher, beaucoup de sang-chauds recherchent le baiser des ténèbres en espérant vivre éternellement, et les vampires prolifèrent. La vie après la première mort n'est pas si évidente ; peu expérimentés, beaucoup de ressuscités prennent des risques inutiles ; dans les quartiers sordides de l'East End les alcooliques deviennent des vampires en bien mauvaise santé et certains meurent (définitivement) rapidement. Enfin quelques sang-chauds tentent de s'opposer au système et comprennent qu'il y a quelque chose de peu naturel à changer ainsi la société (où les vivants deviennent progressivement du bétail).
   
   Dans cette machine de mieux en mieux huilée, les meurtres de Whitechapel touchant des prostituées vampires viennent mettre quelques grains de sable bien fâcheux. Le pouvoir y voit une offense envers les vampires qui mérite de sévères représailles et la pègre locale est gênée dans ses activités par les trop nombreuses descentes de police. Ainsi beaucoup de personnes sont amenées à enquêter. Parmi elles se trouvent Beauregard, sang-chaud œuvrant pour une société secrète, et Geneviève, une Ancienne, vampire avant Dracula lui-même (Dracula dont la lignée est dégénérée).
   
   A partir de là, "Anno Dracula" est un fabuleux roman mêlant une intrigue habile et pleine de rebondissements à une intertextualité jouissive et délicieusement maîtrisée. L'on croise ainsi le docteur Moreau, le docteur Jekyll, les personnages de Dracula, Joseph Merrick, la police de l'époque... mais aussi des personnages moins connus telle que cette bonne vieille Lady Ducaine. Que dire d'autre, si ce n'est que nous avons là un texte intelligent, riche, passionnant? Un impératif pour les amoureux de l'époque victorienne ainsi que les amateurs de vampires et un texte fortement recommandé pour les autres. D'ailleurs j'avais tellement envie de vous parler de cet excellent moment de lecture que je ne m'étais pas autant amusée à rédiger un billet depuis longtemps!

critique par Lou




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