Lecture / Ecriture
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Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson

Sylvain Tesson
  Petit traité sur l'immensité du monde
  Dans les forêts de Sibérie
  L'axe du loup
  S’abandonner à vivre
  Une vie à coucher dehors
  Berezina
  Géographie de l'instant
  Sur les chemins noirs

Sylvain Tesson est un écrivain-voyageur français né en 1972.

Dans les forêts de Sibérie - Sylvain Tesson

Bouger contre le temps qui fuit
Note :

   Prix Médicis essai 2008
   
   "Je suis au seuil d'un rêve vieux de sept ans. En 2003, je séjournai pour la première fois au bord du Baïkal. Marchant sur la grève, je découvris des cabanes régulièrement espacées, peuplées d'ermites étrangement heureux. L'idée de m'enfouir sous le couvert des futaies, seul, dans le silence, chemina en moi. Sept ans plus tard, m'y voilà."
   
   Pourtant il a bien arpenté la Terre, surtout l'Asie.
   Mais:
   "Les hommes qui ressentent douloureusement la fuite du temps ne supportent pas la sédentarité. En mouvement, ils s'apaisent. Le défilement de l'espace leur donne l'illusion du ralentissement du temps, leur vie prend l'allure d'une danse de Saint-Guy. Ils s'agitent.
   L'alternative, c'est l'ermitage."

   
   On change, quoi.
   
   Le voilà donc parti pour 6 mois dans une cabane de 3 mètres sur 3, sur la rive nord ouest du Baïkal. 700 km de long sur 80 de large, un kilomètre et demi de profondeur, 25 millions d'années, et l'hiver, 110 cm de glace.
   Du matériel, de la nourriture, de la boisson, de la lecture (liste fournie ici pages 33-35). L'existence se réduit à une quinzaine d'activités. Cuisiner, couper le bois, lire, écrire, flâner, rêver, explorer les environs.
   Les jours se suivent, semblables - ou pas. Le printemps arrive, le lac dégèle.
   
   Un journal au jour le jour, pas toujours passionnant, mais bourré de réflexions intéressantes sur la vie, les paysages, les lectures, la vie... De l'humour et de l’auto dérision. Une vie ponctuée de pas mal de visites car d'autres cabanes, à 30 ou 100 kilomètres de là, sont habitées par des russes. Thé, vodka (beaucoup de vodka), poisson. Discussions -ou silences. Deux petites chiennes viennent rejoindre sa cabane. Il observe les mésanges.
   
   Au final, le récit d'une expérience, de la réalisation d'un rêve. Une bouffée d'oxygène.
   
   A la fin:
   « Sergueï me fait le plus beau compliment de mon existence: "Ta présence ici dissuade les braconniers. Tu auras sauvé quatre ou cinq ours." »

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critique par Keisha




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L’ermite du Baïkal
Note :

   S.Tesson l'a fait ce "pas de côté" "dans les forêts de Sibérie", près du lac Baïkal où il s'était promis de revenir. De Février à Juillet 2010 il a choisi la vie d'ermite, dont témoigne ce journal, pour faire l'expérience de la "sobriété luxueuse" que procurent "la solitude, l'espace et le silence", pour cesser de "courir après le temps" et enfin le posséder. Il en est sorti transformé : "j'ai tâché d'être heureux. Je crois y être parvenu". Paradoxalement, l'isolement et les contraintes de survie ont permis à l'auteur de se sentir libre. Renoncer six mois durant au confort de la civilisation c'est renouer avec l'environnement naturel, se régler sur le temps cyclique et sans nouveauté du retour des heures et des saisons.
   
   S'il se dit "dégraissé du matérialisme", la rupture n'est pas totale : S.Tesson a emporté ordinateur, téléphone satellitaire, panneaux solaires, mais aussi livres, cigares, vodka, et "un cierge" allumé "devant la photo de [sa] petite chérie". Un poêle, une table meublent sa cabane : "cocon, matrice, œuf" dont l'alcool constitue le "liquide amniotique". L'érémitisme sibérien impose au quotidien des actions très physiques —couper du bois, pêcher par moins 30°— propres à "engourdir l'esprit en épuisant le corps". S'y ajoutent les nombreuses balades pour rendre visite à Sergueï, Sacha ou Volodia, ses "voisins" — même s'il marche cinq heures sur la glace pour parcourir quinze km. Pourtant Tesson apparaît souvent misanthrope, toujours irrité des visites impromptues des pêcheurs locaux ; c'est qu'il désire avant tout rester seul avec lui-même, sans se sentir jamais isolé comme les anachorètes au désert, car en communion directe avec la forêt, les animaux, les éléments.
   
   L'épreuve fut rude, même si S.Tesson n'y insiste pas. Il lui fut parfois difficile d'échapper à l'angoisse, à l'ennui, au manque des siens, de sa compagne surtout. Il regrette parfois de ne pas avoir "quelqu'un à qui expliquer" ses émotions ; à preuve aussi son attachement à la mésange, aux deux chiots que lui procure un voisin : il les materne, leur affection l'apaise. Les "livres qu'il lui faut lire" agissent, eux, comme des "médicaments", selon ses humeurs ; l'ivresse de la vodka lui procure l'oubli, au chaud dans sa cabane, véritable "cellule de grisement". L'auteur se contraint à observer, contempler le paysage dans l'évolution de la lumière : ainsi, en empathie avec la nature qu'il respecte et veille à ne pas souiller, parvient-il à habiter le temps, à en accepter le lent écoulement, sans projet à venir, dans l'instant. Toutefois, privé du regard d'autrui, l'ermite risque l'avilissement : pour se forcer à rester humain, S. Tesson s'oblige à ranger et garder propre sa cabane ; à tenir chaque jour ce journal "pour lutter contre l'oubli" et tirer enseignement de son expérience. Paradoxalement, c'est le 16 Juin, quand sa compagne lui téléphone qu'elle le quitte, que S. Tesson atteint enfin au total déliement. Une fois surmonté son chagrin, il découvre que "le bonheur est une entrave à la sérénité" et s'éprouve pleinement "libre, car sans l'autre la liberté ne connaît plus de limite".
   
   La sagesse de S. Tesson rejoint la croyance rousseauiste en la bonté naturelle de l'homme que seule la fréquentation de ses semblables rendrait agressif et méchant.. Il s'inspire aussi du respect jaïnique du moindre insecte, et emprunte aux sages chinois le détachement du "non agir". Mais lui, il retourne parmi les hommes, ressourcé dans le sentiment du sacré, la perception du grand amour cosmique. Ironisant sur son nom, le "tesson" de bouteille a "renoué avec l'unité perdue": "Je repars en sachant que je reviendrai".
   
   Avec ses images éblouissantes de poésie, sa touche d'humour sur le caractère russe, c'est un grand livre de méditation et une belle leçon: "la liberté existe toujours, il suffit d'en payer le prix". On est loin de la lecture exotique pour touristes en vacances!
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critique par Kate




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Encore un donneur de leçons !
Note :

   A louer : charmante isba sur les rives du lac Baïkal, Sibérie. Prix défiant toute concurrence, voisinage très discret, confort spartiate mais dépaysement garanti.
   
   Sylvain Tesson est un écrivain déjà célèbre pour ses nombreux récits de voyage. Un jour, lassé de l'agitation parisienne et de l'égocentrisme de tous ces bobos nombrilistes et agaçants, il décide de se retirer, seul, dans une cabane rudimentaire, perdue au fin fond de la Russie. Là, se dit-il, est la vraie vie, la vraie sagesse intérieure. Le vrai défi, aussi : survivre seul dans cette contrée hostile, à plusieurs heures de marche de la première habitation, pratiquement sans contact avec le monde extérieur, constitue un sacré challenge.
   
   L'écrivain a néanmoins pris les devants : armé d'un solide stock de provisions, d'une conséquente réserve de vodka et d'une malle de livres pleine à craquer, le voilà paré pour affronter la solitude. Et les tâches ne manquent pas, pour occuper notre homme, lassé de la société de consommation : puiser de l'eau, fendre du bois, nettoyer la cabane, pêcher son repas... Le voilà qui retrouve de vraies valeurs, de celles que notre société, avide de gadgets, de facilité et de technologie nous a fait oublier : le travail, l'effort, la générosité, le partage...
   
   Au fil des semaines et des mois, Sylvain Tesson semble se retrouver : à force de passer des matinées à contempler les mésanges qui se posent sur le bord de sa fenêtre, il a appris à savourer l'instant, à percevoir la beauté intrinsèque d'un rayon de soleil posé sur une table en bois, à observer la splendeur de la nature qui s'éveille lorsque revient le printemps.
   
   Émaillé de réflexions tirées de la lecture des grands auteurs, ou d'aphorismes ciselés, ce livre, à mi-chemin entre l'essai et le témoignage, nous montre aussi que la tentation érémitique, profondément solitaire et égoïste, n'a qu'un temps : pour qu'elle garde sa portée et sa valeur, il faut bien, au terme des six mois impartis, revenir à la civilisation, ne serait-ce que pour avoir le plaisir de s'en retrancher une fois encore, dans quelques mois ou quelques années...
   
   Qui, parmi nous, n'a jamais évoqué, un jour ou l'autre, l'idée de partir s'installer au bout du monde, loin de toute civilisation, loin du bruit et de la fureur des grandes villes, pour vivre en ermite avec le minimum de confort, afin de retrouver la "vraie" vie?
   
   Combien d'entre nous seraient réellement prêts à sauter le pas, si l'occasion s'en présentait?
   
   Sylvain Tesson, lui, s'était promis de vivre en ermite dans la forêt avant ses quarante ans. Le voilà qui tient parole en venant s'installer dans une minuscule cabane au fond des bois, près du lac Baïkal. Bien entendu, les conditions climatiques sont extrêmement rudes et le confort sommaire, mais l'écrivain s'en moque : il a de la lecture, des vivres en quantité, et des litres de vodka, qu'il s'envoie généreusement du matin au soir et du soir au matin.
   
   Bon, en fait de solitude, force est de constater que Sylvain Tesson n'est finalement pas plus ermite que vous et moi : entre les voisins qui passent à l'improviste, les touristes qui débarquent et les nouveaux riches venus s'installer dans la région, sa cabane ne désemplit pas, et lorsque ce n'est pas lui qui reçoit, il n'hésite pas à marcher des heures durant sur la glace du lac pour rendre visite à l'un ou l'autre de ses amis. Comme isolement, on a vu mieux.
   
   De plus, à force d'hésiter entre le simple témoignage autobiographique façon retour à la nature, et essai sur la vacuité d'une existence asservie au consumérisme et au souci du paraître, l'ouvrage tourne en rond et lasse son lecteur : le journal de bord compilant les tâches quotidiennes de l'auteur devient vite répétitif, tandis que les réflexions philosophiques de l'auteur tournent à la leçon de morale condescendante. C'est tellement facile de fustiger la société de consommation et tous ces moutons qui hésitent, au supermarché, entre 15 sortes de ketchup, quand on a les moyens de se retirer du monde pendant six mois et de vivre des revenus de ses précédents ouvrages...
   
   Alors certes, Tesson a le verbe haut et manie habilement la plume, mais son côté donneur de leçons le rend particulièrement antipathique : le voilà qui s'autoproclame modèle à suivre, tant pour la pureté de ses motivations que pour le choix de son mode de vie. Et tant pis si le lecteur, en quête d'évasion et de rêve, n'avait pas demandé à recevoir cette édifiante parole toute boursouflée d'orgueil et de suffisance.
   
   C'est d'ailleurs bien dommage, car l'écriture de Sylvain Tesson sait parfois être fine et agréable à lire : elle excelle par exemple à retranscrire les mille fulgurances d'un rayon de soleil sur une plaque de glace à la dérive, et croque tout aussi subtilement l'instant où la mésange frigorifiée étend ses ailes humides de rosée sur le rebord de la fenêtre. Des instants de grâce habilement retranscrits, hélas trop peu nombreux, et entrecoupés de réflexions convenues sur le bien-fondé d'un retour à la nature.
   
   Finalement, si l'auteur se prenait un peu moins au sérieux, s'il laissait un peu de côté son ego pour nous laisser profiter du silence, de la tranquillité et de la beauté d'une nature sauvage, indomptée voire féroce, nous aurions enfin un récit digne de ce nom. En attendant, la prochaine fois que môsieur Tesson souhaitera partir bouder dans son coin, lassé du monde moderne et de la technologie, il aura l'amabilité et la décence de ne pas en faire un livre.
    ↓

critique par Elizabeth Bennet




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Solitude gelée
Note :

   L’auteur raconte le quotidien de son séjour de six mois au bord du lac Baïkal, de février à juillet, dans des conditions atmosphériques extrêmes avec, en hiver, des températures comprises entre -30 ° C et -35° C.
   
   Supporter quotidiennement une telle température relève quasiment d’un pari. Il faut se soumettre au climat, à la solitude : le voisin le plus proche occupe une cabane en bois identique à celle de l’auteur, située à une quinzaine de kilomètres, et il n’y a évidemment aucun moyen de transport disponible, hormis la marche à pied ou le patinage sur le lac.
   
   L’auteur raconte dans le détail l’organisation de son séjour, les tâches quotidiennes à effectuer : bois à couper pour se chauffer, pêche pour se nourrir, lecture, méditation, exploration des environs dans cette nature hostile, avec pour uniques compagnons deux petits chiens.
   
   La nature est superbe : l’immense étendue du lac, gelé tout l’hiver, sur lequel patiner devient un exercice salutaire, la forêt tout autour, où se trouvent les ressources indispensables, bois et fruits au printemps, produits de la chasse à l’occasion...
   
   Les rencontres sont rares et généralement bien arrosées de vodka. Il est nécessaire de parler russe : les quelques voisins de passage n’ont ordinairement pas appris les langues occidentales. Les nombreux livres emportés ont permis de meubler le temps et, éventuellement, de renforcer la détermination à poursuivre ce séjour, malgré les incidents et les moments de tristesse qui ont pu survenir. Une forme de sagesse est recherchée au cours de cette longue retraite : échapper temporairement à la société de consommation, éprouver sa capacité à supporter la solitude, lutter pour survivre, se protéger des quelques dangers provenant de la nature : éboulements, gel, intempéries,... sans tomber dans la dépression.
   
   Au total, il s’agît d’une expérience peu ordinaire, qui nous ramène à des récits plus anciens, que l’on se réfère à Jack London, dans le grand nord américain ou, dans une veine moins bucolique, au séjour de Dostoïevski dans « la maison des morts » ou de Evguénia Guinzbourg dans le goulag de la Kolima.

critique par Jean Prévost




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