Lecture / Ecriture
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Lumières de Pointe Noire de Alain Mabanckou

Alain Mabanckou
  African psycho
  Verre Cassé
  Les petits-fils nègres de Vercingétorix
  Mémoires de porc-épic
  Et Dieu seul sait comment je dors
  Bleu, Blanc, Rouge
  Black Bazar
  Demain j'aurai vingt ans
  Tais-toi et meurs
  Lumières de Pointe Noire
  Petit Piment
  Le monde est mon langage
  Les cigognes sont immortelles

Alain Mabanckou est un écrivain français né au Congo-Brazzaville (où il a passé son enfance) en 1966. Arrivé en France à l'âge de 20 ans pour poursuivre des études de droit, il les a poursuivies jusqu'au troisième cycle, puis s'est tourné vers la littérature et a publié plusieurs ouvrages. Il enseigne également la littérature à l'université de Californie à Los Angeles (UCLA).

Lumières de Pointe Noire - Alain Mabanckou

Retour au pays natal !
Note :

   Ecrit au cours des deux semaines de son séjour à l'Institut Français de Pointe Noire, où il n'était pas retourné depuis vingt trois ans, ce récit autobiographique apporte un nouvel éclairage sur le romancier congolais, —dans une distribution en chapitres aux titres cinématographiques. Avec beaucoup de pudeur et d'émotion retenue, A. Mabanckou évoque ses souvenirs d'enfance parfois drôles, jaillis des lieux revisités; avec une certaine gêne aussi, et la conscience de son ingratitude. S'il a choisi de partir mener en Occident l'existence d'un esprit rationnel, il reste cependant habité de peurs et de croyances africaines : sa "phobie des cadavres", cette "appréhension insurmontable" née dès l'enfance l'a empêché d'assister aux obsèques de ses parents. Mais il est enfin venu répondre au souhait de sa mère. Si ce texte édifie bien le tombeau de la vie antérieure de Mabanckou, il révèle aussi son profond attachement de cœur et d'esprit.
   
   De ratures en pages arrachées, "un gamin va naître jadis", paradoxe révélateur de cet effort du romancier,"au bord du ruisseau des origines", pour se ressourcer malgré ses peurs. Car A.Mabanckou n'a pas oublié l'injonction maternelle, "l'eau chaude n'oublie jamais qu'elle a été froide", à l'inverse de cet ami monténégrin, "Nègre à Paris", qui "avait oublié d'où il venait".
   
   Maman Pauline illumine le récit ; sur les photos cette paysanne de Louboulou, marchande d'arachides et de bananes au Grand Marché de Pointe Noire, apparaît forte et rassurante. Mabanckou sent partout sa présence, la "voit" dans la silhouette de vieille bohémienne esquissée sur la pleine lune. Toutefois une ombre plane, la prédiction d'une cousine… Ses deux sœurs aînées étant mortes à la naissance, A. Mabanckou est un fils unique, maudit selon les croyances africaines car il a "verrouillé le ventre de sa mère": égoïste, ingrat, tout fils unique un jour s'en va et l'abandonne. Moqué par ses camarades de classe pour n'avoir pas de fratrie, le romancier "s'était inventé une fraternité en carton pâte", en ressuscitant ces sœurs qui venaient la nuit manger les mets que maman Pauline leur préparait. Mais papa Roger son père adoptif avait vite éveillé son appétit de connaissances, l'avait initié, par la lecture des journaux français, à la découverte du monde… et Mabanckou avait réalisé la prédiction —"je couvais le rêve de partir"—. Après Brazzaville, la France et la Californie,"l'oiseau migrateur" de jadis revient en "cigogne noire", habité de malaise. Certes en découvrant oncles, tantes et neveux qui tous l'appellent "tonton" l'auteur éprouve "une fierté dont (il) ne peut expliquer les raisons" ; mais l'oncle Mompéro lui révèle une famille éclatée, cupide, qui ne lui épargne pas ses reproches ni n'oublie de lui réclamer de l'argent sous tous les prétextes : "je n'existe plus pour eux" note amèrement Mabanckou.
   
   Le cinéma Rex, enchantement de son enfance, a laissé place à une église pentecôtiste ; son lycée Karl Marx est rebaptisé J.V. Augagneur : après l'époque communiste le pays fait retour à l'époque coloniale. Ce Congo n'est plus le sien et les "Lumières de Pointe Noire" seulement celles des souvenirs. "J'essayerai de revenir" promet Mabanckou avant de "dire adieu à Pointe Noire".
   
   Maman Pauline croyait que les Blancs lui volaient son fils à jamais, mais il est revenu briser la malédiction. S'il ne l'a vue ni vieillir ni mourir, l'esprit de sa mère l'accompagne et l'écriture rend possible son propre travail de deuil. Dans ce récit qui verrouille son passé congolais, le romancier a inséré des photos de ses proches. Les anciens redoutaient cette invention des Blancs destinée à capturer par l'image l'esprit et l'âme des futurs esclaves : ainsi ceux des siens resteront-ils vivants. Ces Lumières éclaireront-elles le lectorat occidental? Pour Mabanckou, "beaucoup de livres ne peuvent être lus que dans le lieu où ils ont été écrits". Espérons qu'il n'en aille pas ainsi pour celui-ci.
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critique par Kate




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Récit largement autobiographique
Note :

   Alain Mabanckou est sérieusement travaillé par son exil, on le sait. Il a déjà amplement traité le sujet, par exemple dans "Demain j’aurai vingt ans". Parti d’abord pour la France et depuis en Californie, c’est peu de dire qu’il n’a pas clos le chapitre Congo (maintenant République Populaire du Congo) et particulièrement Pointe-Noire, la ville côtière où il fut élevé.
   C’est particulièrement symptomatique dans "Lumières de Pointe-Noire" dans lequel Alain Mabanckou nous livre son cœur, ses doutes, ses sentiments les plus secrets lors du retour, bien longtemps après en être parti (quelques vingt-trois ans ?), à Pointe-Noire.
   
   "Je fais intérieurement le compte : je suis revenu dans cette ville dix-sept ans après la mort de ma mère, sept ans après celle de mon père et vingt-trois ans après mon départ pour la France. Pourtant je n'ai pas vu le temps passer. Je ne suis qu'une cigogne noire dont la durée des pérégrinations dépasse maintenant l'espérance de vie. Je me suis arrêté au bord du ruisseau des origines, le pas suspendu, dans l'espoir d'immobiliser le cours d'une existence agitée par ces myriades de feuilles détachées de l'arbre généalogique.
   Même démantibulée, mangée par son extension anarchique, je cherche des raisons d'aimer cette ville. Vieille amante, fidèle à l'instar du chien d'Ulysse, elle me tend ses longs bras avachis, me montre jour après jour la profondeur de ses lésions comme si je pouvais les cautériser d'un coup de baguette magique."
   

   Il n’était pas revenu, vingt ans auparavant, enterrer "Maman Pauline", cette mère qui les faisait survivre en vendant bananes et produits de subsistance au marché de Pointe-Noire après s’être arrachée, courageusement, avec inconscience peut-être (?) au village éloigné où elle était vouée à vivoter. Pas davantage qu’il n’était revenu pour la mort de "Papa Roger", son beau-père père adoptif.
   
   Il est revenu et tente de retrouver ses marques, comme nous pouvons le faire lorsque nous retrouvons des lieux de notre enfance enchantée. Et vous savez quoi ? Comme nous, il est déçu. La réalité l’a rattrapé. Les contingences matérielles, les souvenirs déformés, embellis toujours embellis, et dans le cas spécifique d’Alain Mabanckou la situation particulière d’un enfant du pays devenu riche (ou relativement) qui revient dans son pays et chez les siens, plus pauvre le pays plus pauvres les siens.
   
   Alain Mabanckou ne fait l’impasse sur rien ; ni ses surprises ni ses déceptions et ça ne doit pas être facile. Il parvient à nous rendre familier cette ville de l’Afrique profonde et tous les siens qu’il retrouve. Pas si simple d’être un exilé. On le savait, mais le retour, même fugace ne l’est pas davantage, simple.

critique par Tistou




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