Lecture / Ecriture
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Une fille occupée de Dominique Conil

Dominique Conil
  Une fille occupée

Une fille occupée - Dominique Conil

… et donc pas libre
Note :

   L’histoire est loin d’être banale puisqu’il s’agit d’une plongée dans la vie de Ka, une jeune héroïne, occupée /dévorée/ détruite/ravagée par le monde de ses parents et de son frère, tous trois écrivains en puissance. Pour eux l’essentiel de la vie tient dans l’écriture, les livres, les mots, les leurs et ceux des autres.
   
    Financièrement, en banlieue ouest de Paris, ils ne vivent que grâce à la plume du père qui écrit des polars à la chaîne, toujours installé au centre du salon et dont le bruit de la machine à écrire rythme toute la vie de la famille. Le frère aussi, plus tard, publiera à son tour. Quant à la mère, dépressive, elle se contente de lire et d’écrire sur des feuillets Rhodia qu’elle détruit aussitôt.
   
   Se sentant négligée, Ka n’échappe à cette ambiance morbide qu’en fuyant et en s’agrippant au réel. Dans le sud, elle finit par travailler chez des vendangeurs puis rencontre Manuel, tour à tour camionneur, cambrioleur, brocanteur, puis taulard et enfin écrivain à succès. L’écriture rattrape encore et toujours l’héroïne qui, de fuite en fuite, se sent envahie, possédée, comme occupée par toutes les citations, les situations et les personnages des grandes œuvres qu’elle connaît par cœur. A la fin, le plus beau passage du roman selon moi, les mots des autres s’emparent de son esprit, court-circuitant ses propres pensées, à un moment primordial de sa vie.
   
   Il est des livres graves, douloureux, ambitieux, qui semblent se rétracter plutôt que s’offrir spontanément quand on les ouvre. C’est ainsi que je ressens la lecture de ce récit, difficile d’accès, au style exigeant, que j’ai failli abandonner à plusieurs reprises mais que je viens de terminer, soulagée d’en avoir fini avec ces personnages toujours insatisfaits et cependant admirative de l’habileté de l’auteure pour relancer l’intérêt de son lecteur au bon moment.
   
   "Notre père (…) ne pouvait œuvrer ni coupé du monde, ni dans le bruit du monde. Il lui fallait occuper un espace central, avec vue aérienne sur nos vies. Chez lui, la toute-puissance de l’écrivain avait curieusement dérapé, et il nous préférait en muet, mais sa rage de produire se nourrissait des fureurs que lui inspiraient nos grattements, soupirs, portes claquées, sons cliquetants ou répétitifs.
   Nos yeux étaient encore à la hauteur des poignées de porte, mais nous connaissions dix façons d’assassiner proprement. Les meurtres se répétaient d’un bouquin l’autre, comme dans les contes, avec une part raisonnable de monstres et de malheur dans des forêts urbaines obscures. Voilà tout, c’était moins effrayant que ces chansons qui s’interrompaient sur les blocs Rhodia, blanc vertigineux. Le crime s’achevait, lui, prévisible et circonscrit, en page 182.
   La mère lisait tout, les courses, les choses à faire, les gens à appeler, les lettres à envoyer, les dates limites de paiement, les livres à lire, les rendez-vous chez le dentiste, les dates de vaccination, les rappels, la vermifugation du chat, elle notait tout, les poches de ses vestes débordaient de papiers froissés et d’enveloppes timbrées. Et puisqu’elle avait noté, elle oubliait."

critique par Mango




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