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L'employé de Guillermo Saccomanno

Guillermo Saccomanno
  L'employé

Guillermo Saccomanno est un scénariste et écrivain argentin, né en 1948 à Buenos Aires.

L'employé - Guillermo Saccomanno

Apocalypse City !
Note :

   Je continue ma découverte tardive, mais explosive, de la littérature noire sud-américaine avec cet ouvrage argentin.
   
   L'employé seul dans son bureau essaye de se persuader qu'il est quelqu'un d'autre, plus courageux capable de révolte et d'actes héroïques. Oui, si l'occasion se présente avec son coupe papier, il tuera un homme et trouvera les bonnes grâces de ses supérieurs qui annuleront sa substantielle dette suite à toutes les avances sur salaires demandées. Justement ce soir du bruit dans les locaux vides ; au lieu d'un intrus, ce n'est qu'une secrétaire apeurée. À la place de la gloire espérée si c'était l'amour qui entrait dans sa vie d'homme désespérément solitaire enfin pas vraiment seul, mais n'est-ce pas pire?
   
   Galant homme, il lui propose de la raccompagner chez elle, car vu l'heure tardive les rues et les transports en commun sont d'une dangerosité extrême. Il suggère, très grand seigneur, de prendre un taxi. Sur place après un voyage où le chauffeur a déjoué une attaque de chiens clonés, elle lui propose de monter chez elle... Notre employé terne et étriqué va-t-il enfin connaitre le bonheur? Mais à quoi sert ce sentiment dans un monde apocalyptique et délétère?
   
   La jeune fille lui raconte ce qu'elle nomme son naufrage personnel, un homme bien sûr a abusé de ses faiblesses et lui reste bien évidemment pour la nuit.
   
   Mais au matin il faut regagner le domicile conjugal, la mère maquerelle hideuse, les gosses obèses, Petit Vieux, le seul garçon pour qui il a du sentiment, pauvre être chétif portant toute la misère du monde... le voyage est périlleux, poursuivi par une meute de chiens clonés il est sauvé par l'arrivée du métro, des bombes explosent, des attentats encore... l'ascenseur en panne, la vie ordinaire reprend ses droits. L'ordinaire, qui maintenant pour l'employé, est bouleversé, obnubilé par cette jeune femme, son attitude au travail vis à vis de ses collègues et surtout de son chef, qui à ses dires est son naufrageur. L'employé perd la tête, un sentiment nouveau s’empare de lui, la jalousie... et des envies de meurtres multiples!
   
   L'employé terne et servile au fil des pages et de ses tribulations devient une espèce de monstre fantasmé, rêvant d'anéantir sa famille, de tuer son chef, Il dénonce son collègue de travail qui disparaîtra mystérieusement. Il découvrira avec la secrétaire le sexe plus que l'amour, il visitera les quartiers mal famés de la ville. Sa déchéance ressemblera à celle de la vie qui l'entoure. Sa famille en tout premier lieu, galerie de monstres où le plus atteint physiquement est le seul ayant des sentiments humains. La secrétaire, obscur objet du désir de l'employé, femme fatale adepte des nuits torrides et de certaines perversions sexuelles. La raison de l'employé sombrera petit à petit dans ce maelström nocturne.
   
   Ce livre est une sorte de mélange de "Brazil" et de "1984" avec un zeste d'"Orange mécanique"un monde glauque, des villes tentaculaires survolées par des batteries d’hélicoptères et noyées par des pluies acides. Et les esclaves humains survivent à ces conditions dantesques. Mais dans quelles conditions? L'homme est une merveilleuse machine!
   
   Malgré tout, force est de constater que les romans parlant de la terre et de l'avenir de la race humaine sont souvent d'une noirceur absolue et qu'hélas l'actualité leur donne raison!
   
   La seule et vraie question de ce superbe livre est la suivante, comment vivre comme un humain dans un monde déshumanisé?
   
   Une très intéressante préface de Rodrigo Fresan commence ce livre. Et comme habituellement une playlist musicale complète cet ouvrage. On y trouve pêle-mêle quelques auteurs de musique classique, Jean-Sébastien Bach et Antonin Dvorák par exemple. Des modernes Érik Satie et Francis Poulenc, et des jazzman Miles Davis entre autres.
   
   
   Extraits :
   
   - Il aime penser qu'il pourrait, malgré son caractère docile, et si les circonstances s'y prêtaient, devenir féroce. Qui sait, il pourrait être un autre. Personne n'est ce qu'il paraît.
   
   - Attention, se dit-il. Méfiance. Car je suis un autre. Je n'en ai pas l'air et on ne sait jamais et personne ne doit me sous-estimer.
   
   - L'embrasser. Ce serait comment.
   
   - Il veut bien mourir entre les jambes de cette fille.
   
   - Mais, pour continuer à vivre, on ne peut pas penser toujours aux victimes, se dit-il.
   
   - La femme est énorme et la salle de bain étroite. Elle le bouscule pour aller s'asseoir sur la cuvette des W.C.
   
   - Ce n'était pas de l'amour. Mais du sexe. Rien que du sexe.
   
   - Il se demande quelle catégorie d'amour il ressent.
   
   - Ce qui est en jeu dans toutes ses pensées, se dit-il, c'est son courage. Et reconnaître sa lâcheté a son utilité. Accepter sa propre lâcheté implique un degré d’honnêteté que votre prochain n'est pas toujours disposé à tolérer.
   
   - Il se demande de qui elle est amoureuse, de lui ou de l'autre.
   
   - Tuer ou mourir, a entendu l'employé de la bouche de l'enfant que l'on vient d'abattre. Un être courageux.
   

   
   Titre original : El oficianista (2010)

critique par Eireann Yvon




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