Lecture / Ecriture
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Un singe en Hiver de Antoine Blondin

Antoine Blondin
  Monsieur Jadis ou l'école du soir
  Un singe en Hiver
  L'Humeur vagabonde
  Les Enfants du bon Dieu

Antoine Blondin est un écrivain français né en 1922 à Paris et mort en 1991.

Un singe en Hiver - Antoine Blondin

Le feu qui couve
Note :

   Antoine Blondin (1922-1991 a reçu le prix interallié 1959 pour "Un Singe en Hiver". Il est aussi l'auteur de "L'Europe buissonnière" (1953), "L'humeur vagabonde" (1955) "Les enfants du Bon Dieu" (1973) et a obtenu le prix Goncourt de la Nouvelle pour "Quat'saisons" en 1975. Il est célèbre pour ses chroniques sportives : "L'ironie du Sport ; chroniques de l'Equipe" (1988). Il appartenait au mouvement des Hussards, groupe littéraire d'extrême-droite caractérisé par son opposition à Sarte, et à De Gaulle, notamment en ce qui concerne la guerre d'Algérie.
   
   La nuit Albert Quentin rêve de la Chine où, fusilier-marin, il descend le Yan-Tsé-kiang ou bien il revit les péripéties de la guerre et le serment adressé à Dieu et surtout à lui-même : "si je rentre dans mon hôtel" occupé par les Allemands, "jamais plus je ne toucherai à un verre, jamais plus!".
   
   Le jour, il est propriétaire d'un modeste hôtel-restaurant dans une petite ville de Normandie Tigreville. Il ne boit plus même s'il est toujours en lutte avec ses vieux démons et mène une vie tranquille auprès de son épouse Suzanne, une existence bien réglée, faite de petites habitudes et de ... beaucoup d'ennui!
   
   Gabriel Fouquet, parisien, est installé depuis plusieurs semaines dans l'hôtel des Quentin. Le couple, sans enfants, commence à le considérer un peu comme leur fils. Publicitaire, il ne se remet pas d'une rupture amoureuse. Il a une fille, Marie, treize ans, d'un premier mariage, qui est élève dans un pensionnat à Tigreville. Fouquet observe sa fille de loin pour la regarder vivre. Et il boit.
   
   L'amitié :
   Cette amitié est pour moi, avant tout, l'alliance momentanée de deux solitudes. Le même mal de vivre unit ce vieil homme apparemment rangé et le jeune homme déboussolé. Tous deux ont des rêves irréalisables. Ils sont tous deux comme ces singes dont parle Quentin égarés dans les villes loin de leurs forêts:
   "Aux Indes, ou en Chine, quand arrivent les premiers froids, on trouve un peu partout des petits singes égarés là où ils n’ont rien à faire. Ils sont arrivés là par curiosité, par peur ou par dégoût. Alors, comme les habitants croient que même les singes ont une âme, ils donnent de l’argent pour qu’on les ramène dans leurs forêts natales où ils ont leurs habitudes et leurs amis. Et des trains remplis d’animaux remontent vers la jungle."
   

   Quentin s'ennuie dans cette vie étriquée où il ne peut plus avoir d'aventures qu'en rêve, où le seul voyage annuel qu'il accomplit sur la tombe de son père est planifié, où il apprend par cœur les lignes de chemin de fer pour aller à Madrid sans jamais y avoir mis le pied. C'est pourquoi il dit à sa femme Suzanne qui s'inquiète car elle devine la tentation que Fouquet peut exercer sur son mari :
   
   "Je ne vois pas en quoi ce que tu sais de M. F. peut te rassurer. En revanche, à ta place, je m'inquiéterais d'avoir un mari qui vient de découvrir que tout ce qui était rassurant était ennuyeux, comme ces souvenirs qui nous entourent, dont on ne peut rien retrancher, auxquels on ne peut rien ajouter, parmi lesquels nous allons bientôt prendre la pose à notre tour; car nous arrivons à la dernière étape de notre vie.. Alors de l'imprévu, moi, brusquement, j'en demande encore et je le prends où il se trouve. Je ne veux pas qu'à mon côté on s'acharne à le réduire sitôt qu'il se présente."

   
   Pour lui, Gabriel représente ce fils qu'il n'a pas pu avoir et qui aurait pu, peut-être, donner un sens à sa vie et enrichir sa vieillesse. Mais il représente aussi la jeunesse, un autre lui-même, un homme qui n'est pas encore résigné, un homme qui est encore capable de folie, qui trouve dans l'alcool une démesure qui rend moins terne la vie et le chagrin.
   
   Gabriel Fouquet a trente cinq ans. Il vient de rompre avec sa seconde épouse Claire. La publicité l'ennuie et il rêve d'être toréador, de combattre dans une corrida. L'Espagne est le pays de référence, celui où il partait chaque année avec Claire. Il n'a pas mieux réussi avec sa fille, Marie, pour qui il a été un père absent et qu'il observe de loin sur la plage où on amène promener les élèves du pensionnat. Sa vie est donc un échec, l'ivresse est pour lui ce qui "embellit l'existence". Quentin pourrait être pour lui un père, il l'appelle même ironiquement "papa" au cours de sa beuverie et il observe chez ce vieil homme des restes d'un incendie mal éteint.
   "Ce qui est respectable chez les gens âgés n'est pas ce vaste passé qu'on baptise expérience, c'est cet avenir précaire qui impose à travers eux l'imminence de la mort et les familiarise avec de grands mystères. Là, il me semble que mon ami a baissé les bras un peu vite."

   
   Il est aussi très conscient de la tentation qu'il représente pour Quentin et il décide de le "pervertir", de venir à bout de cette volonté que Quentin oppose à l'alcool mais aussi à ce qui le rattache à la vie.
   "Une épreuve de forces était ouverte devant laquelle il ne pouvait se dérober. Je ne suis pas venu pour te détruire mais pour te réveiller."

   
   Le "réveil" de Quentin donnera au cours d'une cuite mémorable les deux scènes clefs du roman que Verneuil a repris avec bonheur : La corrida de Fouquet avec les voitures et le feu d'artifice improvisé sur la plage
   
   Un style
   La prose d'Antoine Blondin peut-être belle et évocatrice comme dans ce premier chapitre :
    "Une nuit sur deux, Quentin Albert descendait le Yang-tsé-kiang dans son lit-bateau : trois mille kilomètres jusqu'à l'estuaire, vingt-six jours de rivière où on ne rencontrait pas les pirates, double ration d'alcool de riz si l'équipage indigène négligeait de se mutiner. Autant dire qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Déjà, la décrue du fleuve s'annonçait aux niveaux d'eau établis par les Européens sur les parois rocheuses; d'une heure à l'autre, l'embarcation risquait de se trouver fichée dans le limon comme l'arche de Noé sur le mont Ararat. Ou lorsqu'il parle des singes égarés dans les villes"
   
   Cette prose alterne avec des phrases ramassées, courtes qui ont une force qui frappe :
    "Si quelque chose devait me manquer, ce ne serait pas le vin mais l'ivresse."
   
   
   Le film : Un singe en Hiver : Henri Verneuil Jean-Paul Belmondo et Jean Gabin (1962)

critique par Claudialucia




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